Publication de "Crise économique ou crise du sens?"

Publié le : 11/04/2010 20:19:52
Catégories : Actualités des éditions Le Retour aux Sources

Crise_du_sens_gdPublication de "Crise économique ou crise du sens ?", nouveau livre de Michel Drac. C'est le complément de "Crise ou coup d'Etat ?".

Cette fois, on s'éloigne de l'économie proprement dite. On questionne le système sur le fond : il faut s'éloigner de l'économie-monde, et se demander si l'économie peut être un monde en soi. Conclusion : si notre système est en crise, c'est parce qu'il est en lui-même devenu une crise. C'est une machine, qui poursuit des finalités ne renvoyant plus qu'à leur propre enchaînement. Il y a encore un pilote dans l'avion, mais c'est un somnambule.

Pour commander et/ou lire la quatrième de couverture : cliquez ici

Un extrait ? Voir ci-dessous le chapitre 7...




7 – Blackout !

Jack bossait comme trader chez Enron. Officiellement, il était chargé de négocier des livraisons d’électricité entre Etats américains. Tout cela avait l’air très technique. Il était question d’arbitrer les marchés au plus juste, de faire profiter les acteurs des avantages de la dérégulation, etc. Mais en fait, son boulot était simple : il devait faire du fric, n’importe comment, et le plus vite possible.

En l’an 2000, Enron avait besoin de trésorerie. Depuis des années, la compagnie truquait sa comptabilité avec l’aide rémunérée de ses commissaires aux comptes, en utilisant la technique (légale aux USA) du market-to-market, technique qui permettait d’évaluer les actifs en fonction de leur rendement supposé. Comme la situation de trésorerie ne pouvait évidemment pas refléter cette comptabilité hautement créative (un euphémisme pour décrire une pure escroquerie), la direction financière pratiquait la cavalerie avec un art consommé, cachant des milliards de dollars de dettes dans des entités spéciales, aux limites du périmètre de consolidation – des entités aux noms exotiques, logées dans des paradis fiscaux. Enron était un château de cartes, son modèle économique n’était que du vent. Les rares opérations d’investissement réelles conduites par son équipe dirigeante peu compétente avaient tourné au désastre, en Inde, en Californie…

La Californie , justement. En ce moment, c’était le dernier espoir d’Enron. Grâce à ses amis politiques et au lobbying de ses partenaires financiers, la compagnie était parvenue à faire déréguler le marché de l’électricité dans cet Etat américain richissime. Et cette dérégulation offrait aux traders d’Enron un merveilleux terrain de jeu.

Car si Enron s’était montrée incapable de développer des capacités productives réelles, elle avait par contre développé une extraordinaire expertise dans l’art de faire de l’argent par la spéculation tous azimuts. Il existait une devise cachée dans cette société : « Peu importe que les marchandises soient livrées, peu importe que les services soient rendus, l’important, c’est que l’argent tombe dans la caisse ! » Chez Enron, la comptabilité était fausse, mais elle était supposée créer la vérité. Ce n’était plus l’inventaire qui donnait le niveau comptable des stocks, c’était le niveau comptable des stocks qui valait inventaire. La représentation était devenue une réalité parallèle.

Dans cette réalité parallèle, les « gars d’Enron » étaient les plus beaux, les plus forts, les meilleurs. Cette entreprise, qui ne produisait pas grand-chose à part des dettes et des échecs technologiques, avait cependant construit une étrange mythologie vaguement néo-macho – une construction sans doute favorisée par le phénomène de guerre des sexes (très présent aux USA, et manifeste chez Enron, au plus haut niveau de la hiérarchie), phénomène qui poussait les « gars d’Enron » à revendiquer la supériorité virile dans la compétition sociale.

Il n’est pas tout à fait absurde d’y voir un cas de psychopathologie collective. En fait, il est probable qu’un psychiatre, consulté sur le sujet, nous apprendrait que cela s’appelle, en langage savant, une paraphrénie – une fable délirante juxtaposée à la réalité, et que les délirants acceptent collectivement pour sauvegarder une part essentiel de leur vie sociale – voire de la représentation qu’ils ont d’eux-mêmes, en tant que personne.

En d’autres termes, une grande partie des traders de la société Enron relevaient de la psychiatrie lourde !

Ces « gars d’Enron » supposés être les meilleurs des meilleurs, imbus d’eux-mêmes et très fiers d’eux, se comportèrent à l’égard de la Californie comme une authentique bande de desperados, un gang de bootleggers en col blanc. Dès qu’on leur eut confié la tâche « d’optimiser » le fonctionnement du marché de l’électricité en Californie, ils appliquèrent à la lettre l’idée « géniale » du directeur financier d’Enron, un certain monsieur Skilling. Pour ce dernier, tout, absolument tout, était assimilable à un titre financier – et donc tout, absolument tout, devait être géré comme un titre financier. Au lieu de poser des pipelines pour acheminer le gaz et le pétrole, Enron s’appliqua donc à créer des « tuyaux virtuels », et à faire transiter non la matière, mais les flux financiers la symbolisant. Et semblablement, au lieu de se préoccuper prioritairement de poser des lignes à haute tension et de construire des transformateurs, comme n’importe quel fournisseur d’électricité, Enron utilisa sa maîtrise d’une partie du parc des centrales californiennes pour gérer les flux financiers… et eux seuls !

Si Jack avait enregistré les conversations qu’il tenait avec ses copains traders, un jour quelconque de l’année 2000, voilà le genre d’échanges que cela aurait donné (NB : dialogue reconstruit en synthétisant les propos de traders réellement enregistrés chez Enron) :

« Ouais, dis donc, faut se grouiller faire monter le prix du kilowatt, là, j’ai envie de prendre ma retraite à trente ans, moi ! »

« Pas de problème, je vais dire à une centrale d’arrêter de produire, en prétendant qu’on est déjà saturé. »

« Ouais, c’est cool. On va faire un massacre. Californie, tu vas souffrir ! » (petits cris d’excitation)

« Ouais, t’as raison. On va leur couper le courant, à ces cons ! Putain, tu sais quoi ? Je vais plonger San Diego dans le noir. Y a un mec de San Diego une fois qui m’a soufflé une strip-teaseuse sous le nez dans un claque ! »

« Pas de problème, mon gars. Vas-y pour San Diego ! »

« Ouais, génial, les gars, la chance est avec nous, y a un incendie qui perturbe l’acheminement du trafic… »

« Brûle, bébé, brûle ! » (rires)

« Bon, j’ai coupé à San Diego. Ça boume, le prix flambe. On leur vend à 400 dollars ? »

« Ouais, attendez, on peut mieux faire. Je vais détourner une partie vers Las Vegas. Je veux que les néons clignotent, les gars ! Vegas, nous voilà ! »

« Et ce qui se passe à Vegas, ça reste à Vegas… » (gloussements)

« Bon, on est à 1 000, on leur vend maintenant, ou on les laisse crever dans le noir, ces cons ? »

« Euh, je crois qu’on pourrait difficilement leur voler plus… »

« Tu peux reformuler, s’il te plaît ? » (rires)

« Je pense qu’on ne peut pas ré-arbitrer de façon plus optimale. » (éclats de rire)

« Allez, ok, » conclut Jack hilare, « je vends à la Californie pour 1.000.000 ce qui nous coûte 50.000 à produire ! Et voilà comment on fabrique 950.000 dollars, chez nous ! Création de valeur ex nihilo ! »


*


Ces dialogues hallucinants sont révélateurs de ce qui se produit quand un système de représentation du réel implose : les acteurs placés au centre de cette implosion perdent tout sens de la mesure, et leur mode de pensée finit par régresser jusqu’à l’infantilisme le plus crétin, doublé d’une redoutable capacité de violence. L’homme individuel est avant tout le produit de l’homme social, et quand l’esprit ne se nourrit plus qu’à une source corrompue, il devient la corruption dont il s’abreuve.

Si l’on définit un Empire comme un système de représentation faustien en expansion obligée, et si l’on définit, donc, un Empire en implosion comme un système de représentation faustien obligé de phagocyter le réel pour continuer à produire du surcodage, alors on peut conclure que la nature même du langage est progressivement altérée dans un Empire décadent.

Quand le système de représentation global se disloque, apparaissent des phénomènes de paraphrénie, sur le modèle de ce qu’on a pu observer, par exemple, à l’intérieur de la société Enron. Dès lors, le langage articulé se désarticule.

Le processus de construction du sens est cyclique. « Donner un sens » à ce que nous voyons, entendons ou ressentons suppose que nous décodions l’environnement (en filtrant l’information), que nous articulions ce décodage dans un schéma logique, que nous en déduisions une conduite à tenir et que nous observions le feed-back de cette conduite – et ce cycle est repris constamment sur une pluralité de niveaux interagissant.

Par exemple, supposons que je me trouve assoupi à bord d’un petit navire et que le vent se lève. Je me réveille et constate que les rideaux de l’écoutille bougent dans un sens puis dans l’autre, quand le bateau prend une vague. J’en déduis que quand je vais me lever, j’aurai besoin de compenser le roulis. Et effectivement, en me levant, je le vérifie. Je mesure alors précisément la force du tangage, et adapte ma démarche en conséquence. Le cycle de décodage de l’information brute est terminé.

Je vais ensuite essayer d’évaluer l’ampleur du roulis, afin de me faire une idée du temps qu’il fait dehors. Si le roulis est très fort, j’en déduirai que le navire se trouve en pleine tempête, et par prudence, je vais vérifier l’emplacement du gilet de sauvetage. Le cycle de surcodage de l’information brute est terminé, j’ai surcodé le réel perçu pour évaluer le réel au-delà de mon champ de perception.

Je vais ensuite sortir de ma cabine et aviser un ami que je sais peureux. Pour m’amuser et, sans doute, pour me donner une impression de supériorité, je vais lui lancer : « Je crois qu’on va couler ! » Il me répondra : « Même pas peur ! » d’une voix chevrotante, et j’éclaterai de rire pour me rassurer moi-même, essayant de caler mon propre système de représentation interne par opposition à celui de mon ami, que je sais trop impressionnable.

Comment ai-je réussi ce tour de passe-passe ? J’ai surcodé le surcodage à travers la communication pour optimiser mon propre feed-back émotionnel, m’efforçant de construire un sens positif à l’expérience négative que je suis en train de vivre. Etc. Le processus de construction et de reconstruction du sens ne s’arrête jamais.

Quand un individu se retrouve placé au centre d’un système de représentation collective en implosion, ce processus cyclique est interrompu, perturbé et déstructuré, parce que la connexion fondatrice du sens authentique, « sain », c'est-à-dire la connexion entre le réel tangible et la perception qu’on en a, est coupée. Ainsi au lieu de fonctionner sur un triptyque perception des signes / construction mentale de l’image des choses / élaboration de l’action et constat du feed-back, le processus intellectuel devient : perception des signes / apprentissage imitatif du sens construit à partir des signes désarticulés ou artificiellement articulés / répétition du sens ainsi construit pour vérification de conformité avec le groupe. C'est-à-dire que faute de pouvoir vérifier la conformité d’un sens articulé à partir des signes avec les choses réelles, l’agent de conformité va optimiser son fonctionnement pour caler en permanence la conformité des signes qu’il manipule, en eux-mêmes et sans les articuler de manière réellement logique.

Par exemple, imaginons que le bateau qui tangue soit Enron. Quand je me lève et vois les rideaux bouger, je me dis : « Tiens, il se passe quelque chose, ça doit être positif puisque sur le bateau Enron, tout doit toujours être positif. » Ensuite je pose le pied par terre et constate que le navire tangue vraiment beaucoup. Aussitôt, je m’écrie : « Nous devons aller très, très vite, il y a beaucoup de vent, on va battre les records de vitesse ! » Puis je m’élance dans le couloir et, croisant un ami que je sais timoré, je décide d’engager une compétition de machisme enronautique avec lui : « Super, on va prendre tous les risques, casser du tsunami et pulvériser le record de vitesse en voilier ! » Mon ami, enronaute chevroné, me répond sans hésiter : « Ouais, super, j’ai hâte qu’on soit au port pour épater les filles ! » Mon ami et moi calons désormais notre système de représentation l’un par rapport à l’autre, dans une sorte de négation du risque par principe. Et plus je vais caler mon système en concurrence du sien, plus il tentera de me rejoindre dans la négation du risque. Nous sommes otages l’un de l’autre, et nous développons, l’un par rapport à l’autre, un étrange syndrome de Stockholm. Le monde réel est aboli.

Moralité : le raisonnement fondamental « le bateau tangue, on risque de chavirer, vérifions que nous savons où sont les gilets de sauvetage » est devenu impossible. Le réel (le naufrage possible) n’existe plus comme point de référence du discours. Le seul point de référence restant est l’imitation conformiste du modèle promu. Il n’y a donc plus d’articulation logique à l’intérieur du langage. Le langage humain, dans un système parvenu en un tel état de délabrement, a cessé d’être articulé de manière flexible. L’enchaînement des concepts est devenu comparable à un mécano virtuel, sans lien avec la substance réelle qui est supposée habiter ces concepts. Les noms ont acquis une fausse stabilité parfaite, les idées qu’ils recouvrent sont supposées statiques, totalement dépourvues de fluidité, incapables de s’interpénétrer. Le langage ne sert plus à reconstruire une image mentale du réel pour dire le vrai : il n’est plus qu’un code action/réaction, par enchaînement d’instructions élémentaires prédéfinies. Nos « messieurs Joseph » se seraient bien amusés en contemplant les « gars d’Enron » !

Cette implosion du langage, retombé au niveau du code génératif des comportements dans les sociétés insectes, ou peu s’en faut, entraîne une implosion symétrique des processus de transmission de l’information à l’intérieur du groupe. Le sens n’étant plus construit, l’information cesse d’être animée par une dynamique constructive de bas en haut. Elle « tombe » de haut en bas, à l’intérieur d’une structure de plus en plus autoritaire, au fur et à mesure que la déconnexion du discours et du réel devient évidente.

Pour reprendre les concepts utilisés par Howard Bloom, une fois le langage effondré dans le code, le code lui-même se décompose. Le regroupement d’information dysfonctionne de plus en plus franchement, puisque les sous-groupes spécialisés ne parviennent plus à décoder le réel, et n’ont donc plus d’input sain à injecter dans le « cerveau global ». Les relations entre sous-groupes spécialisés se réduisent désormais à une prédation mutuelle : n’ayant plus d’espace de progression au-delà du territoire conceptuel déjà balisé, les sous-groupes combattent pour l’appropriation de ce que l’on pourrait appeler le « sens résiduel », ou si l’on préfère « l’écho du sens » qui continue à animer le « cerveau global » de manière de plus en plus faible. C’est ce qu’on observe chez Enron quand la direction marketing-export et la direction financière s’affrontent de manière dérisoire pour la place de premier centre de « création de valeur », alors qu’aucun des deux ne crée plus de valeur réelle (la direction export vient d’échouer piteusement en Inde, la direction financière n’est bonne qu’à plumer les contribuables californiens, sans jamais investir sérieusement dans les infrastructures). La paraphrénie collective engendre la schizophrénie du « cerveau global ».

L’écroulement des fonctions de regroupement d’information oblige les « juges internes » à durcir leurs règles pour conserver la cohésion de la structure d’ensemble, et les agents de conformité font une chasse brutale aux agents de diversité – violence symbolique, peur, mensonge : toutes les pathologies de la communication vont maintenant se répandre à travers le système. Les personnes en position d’autorité ont tendance à se raidir, les comportements d’imitation servile se répandent dans les strates inférieures de la structure. Les subordonnés sont déprimés par le pressentiment de la catastrophe, mais leurs supérieurs veulent les rendre encore plus déprimés, pour les empêcher de penser. L’humiliation devient une méthode de management ordinaire. C’est ce qu’on observe chez Enron quand Skilling, le directeur financier, « pète un câble » en pleine réunion téléphonique et traite un analyste de « trou du cul », publiquement – ce qui provoque un mini-scandale et pousse les partenaires d’Enron à s’interroger sur la santé mentale de l’équipe dirigeante du géant de l’énergie. C’est encore ce qu’on observe quand l’arrogance des « gars d’Enron » s’accroît dans les mois qui précèdent la chute : plus que jamais, il faut donner l’air d’en être – parce qu’il n’y a, littéralement, plus rien d’autre à faire.

Ainsi tombent les Empires. Le plus grand blackout engendré par la folie Enron, ce fut le blackout de la pensée.


*


Enron était-il une Amérique miniature ? C’est en tout cas ce qu’on pourrait penser, quand on voit comment l’élite US s’est comportée, depuis une décennie. Si l’on reprend terme à terme toutes les étapes de l’implosion mentale collective Enron, telle que nous venons de l’analyser, on en trouvera un équivalent probant dans l’évolution des élites US depuis 2000.

=> Dans la phase initiale de l’implosion Enron, la poursuite de la croissance de la quantité de signe fabriquée pour marquer l’expansion du territoire se fait par surcodage de la réalité (Skilling invente le « courtage en énergie » comme nouvelle frontière d’Enron, et remplace les pipelines physiques par les « canalisations virtuelles » du marché). C’est ce que nous observons aux USA après l’implosion de la bulle Internet en 2000 : la Federal Reserve maintient ses taux à un niveau anormalement bas pendant plusieurs années, ce qui permet de créer une fausse reprise via une explosion de la dette (pour les détails techniques, voir « Crise ou coup d’Etat ? »).

=> Dans la phase d’extension du territoire surcodé, les composantes d’Enron entrent en guerre larvée les unes contre les autres, parce qu’elles se trouvent en compétition mimétique dans une logique de pur apprentissage imitatif, toutes les fonctions supérieures du langage ayant été déstructurées. De même, au sein du gouvernement des Etats-Unis, on a assisté, dans les dernières années de l’administration Bush, à une impressionnante compétition dans le besoin compulsif de nier les limitations de l’Empire (la tendance Obama « soft power » ne le cédant en rien à la tendance belliciste McCain, en matière d’expansionnisme assumé du « modèle américain », même si sa formulation est plus habile). Semblablement, au fur et à mesure que la bulle de l’endettement grossit, la compétition entre les diverses institutions financière semble aller croissant. D’une manière générale, les procédures de coordination du pouvoir polycentrique US semblent prises en défaut de manière de plus en plus évidente, à partir de 2004/2005 (tensions croissantes entre la haute hiérarchie militaire et l’administration Bush).

=> Dans la phase qui précède immédiatement l’implosion finale, on assiste à une fuite irrationnelle des dirigeants d’Enron vers des projets de plus en plus délirants, avec des objectifs de plus en plus ambitieux (c’est l’époque où Ken Lay, le président d’Enron, dévoile une banderole proclamant que son entreprise va devenir la première du monde, en toute simplicité). Cela se double d’une hyper agressivité de façade (cf. la manière pour le moins immodeste qu’eut Enron d’annoncer son irruption imaginaire dans le marché des « autoroutes de l’information »). Semblablement, les Etats-Unis ont semblé constamment se chercher des adversaires (pas trop difficiles à battre), une fois Saddam à terre, et les derniers mois de l’administration Bush ont vu se dessiner deux mouvements potentiellement très déstabilisateurs pour la paix mondiale : l’attaque géorgienne sur l’Ossétie du Sud (attaque évidemment soutenue par les USA) et les rumeurs de guerre, persistantes et entretenues par le pouvoir US, concernant l’Iran.

=> Une fois l’implosion consommée, les dirigeants d’Enron et les échelons intermédiaires ont entamé un processus de prédation pure et simple sur l’économie réelle (cf. l’anecdote rapportée au début de ce chapitre concernant la Californie). On en était arrivé au point où, pour éviter la contraction brutale du territoire surcodé au-delà de sa base réelle, on sacrifia cette dernière pour sauver le surcodage. C’est exactement ce que les dirigeants du système US/Grande Bretagne ont fait, à l’automne 2008 et au printemps 2009, avec les plans de soutien massif au secteur bancaire, plans financés en grevant les budgets publics de manière intolérable. Rien que sur l’année 2009, la Réserve Fédérale aurait acquis plus de 800 milliards de dollars de bons du Trésor US (c'est-à-dire que la FED prête à l’Etat américain de l’argent qu’elle fabrique ex-nihilo). Encore mieux : dès avant la crise, la haute finance anglo-saxonne avait anticipé en spéculant sur sa propre défaillance ! On sait aujourd’hui que certaines banques ont, via les Credit Default Swap, pris une assurance contre la faillite d’autres banques, moins centrales dans le dispositif, faillite qu’elles savaient probable, ayant vendu à ces banques fragilisées des produits toxiques. Ou comment fabriquer de l’argent fictif à partir de la faillite réelle induite par l’argent fictif. Du grand art.

Précisons, au passage, que cette prédation du réel par le surcodage est, de toute manière, depuis plusieurs décennies, le fondement de l’économie américaine. En l’occurrence, la crise de 2008 n’a fait qu’officialiser le processus. La croissance du PIB US, depuis trois décennies, est rendue possible en grande partie par la destruction de la cellule familiale (qui met les mères de famille au travail, et les oblige en outre à payer les services qu’elles accomplissaient jusque là au sein du ménage) et de la nation américaine elle-même (la croissance du PIB par habitant renvoie en partie à la production additionnelle des clandestins, non comptés dans la population, mais comptés dans la production !).

=> Chez Enron, dans les semaines qui précédèrent l’annonce de la faillite régnait une ambiance bizarre : « faisons comme si ». Plus personne, en réalité, ne croyait dans le système de représentation collectif, et même, au fond, plus personne ne croyait que qui que ce fût y crût encore. Mais on faisait semblant.

Et semblablement, que dire d’un Wall Street où tout le monde sait que les « succès » des émissions obligataires ne sont obtenus que par le rachat des bons du Trésor US par la FED. Car tout le monde le sait ! Et tout le monde fait semblant de ne pas savoir qu’il le sait, sous prétexte qu’on ne peut pas le prouver… et tout le monde, donc, se félicite de ces « succès » totalement imaginaires !

L’Anglosphère, comme Enron, est-elle entrée en phase de liquidation après une faillite conceptuelle totale ? L’oligarchie US/Grande-Bretagne risque-t-elle de « péter les plombs » comme Skilling le fit à la fin de son règne sur Enron ? Allons-nous vers un basculement complet de la plus grande puissance mondiale dans l’irrationnel, dans l’abandon de toute raison, dans la folie ?

Ainsi tomberait l’Empire anglo-saxon, à son tour.

Note pour plus tard : nous vivons un moment bien précis dans le cycle de chute des Empires – la phase de paraphrénie.


 

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