Publication des Nouvelles scandaleuses

Publié le : 22/09/2009 23:00:00
Catégories : Actualités des éditions Le Retour aux Sources

Nouvelles_scanda_4a927f2366c7fPublication des Nouvelles scandaleuses, de Jef Carnac et Maurice Gendre.

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La quatrième de couverture :

Le monde dans lequel vous vivez n’est pas le monde que vous percevez. Ce sont les nazis qui ont gagné la Seconde Guerre Mondiale. Les banquiers new-yorkais sont leurs héritiers. Les traders sont des criminels de guerre. En Afrique centrale, les gorilles ont pris le pouvoir avec l'aide de mercenaires blancs. Le capitalisme est un génocide. La démocratie est un complot. L’antiracisme est un racisme. Le féminisme est un machisme. La gauche, c’est la droite.

Tout a changé. Mais rien n’a changé. A la prochaine révolution, on guillotinera la reine sous les yeux des tricoteurs.

Et pour ceux qui veulent se faire une idée...

Les premières pages !



L'odyssée du Richistan


« Ach, chai troufé ! »

Ulrich Mengeler bondit et, se ruant au tableau, il compléta l’équation sur laquelle il butait depuis bientôt trois ans.

Puis il s’assit et, pleurant des larmes de joie, il contempla la succession de chiffres et de lettres qui allait définitivement bouleverser la science indo-germanique mondiale.

Au bout d’une bonne heure de méditation nietzschéenne bienheureuse, il se releva, s’empara de son pardessus de cuir noir, mit son chapeau également de cuir noir, enfila ses gants, toujours de cuir noir, et faisant sonner ses lourdes bottes cloutées, il se rua à l’extérieur de sa villa.

Vue des hauteurs, Santiago scintillait dans la nuit d’hiver. Mais le professeur Mengeler ne s’attarda pas à observer le firmament étoilé. Il se précipita vers sa Volkswagen 1938 vintage et pied au plancher, il fila vers l’aéroport. Là, il se rua vers un guichet de United Airlines. Il brandit son passeport français made in CIA au nom de Gérard Dupont, et d’une voix cassante, il ordonna : « Un pillet pour New-York la cosmopolite, premier tépart ! »

Douze heures plus tard, il franchissait les portes fastueuses de la Baruch Bank, sur la Cinquième Avenue. On l’entendit murmurer, alors qu’il traversait le hall : « Tes talles zuperbes, tes colonnes machestieuzes, ach ! Zi tous les Chuifs afaient autant dé goût… »


*


David R. Baruch III observait son visiteur d’un œil intrigué. Il lança avec un fort accent yiddish : « Z’êtes certain que ce shekel pi flotter ? »

« Jawohl, Herr Major. »

« J’vous priviens il a rien d’y spicial. Je l’i rameni d’mon dernier séjour à Eilat. »

« Kein problem, Herr Major. Che peut faire vlotter zette pièce dé monnaie, et ché fais lé prouver. »

Mengeler s’empara du shekel et le déposa précautionneusement sur l’étrange dispositif qui lui servait de couvre-chef – un casque surmonté d’une pointe agressive, autour de laquelle s’enroulait une spirale métallique complexe et scintillante.

Puis il fronça les sourcils, à la façon d’un homme qui réfléchit intensément.

Pendant une longue minute, il ne se passa rien, et David R. Baruch III esquissait déjà une mimique amusée, quand soudain, mystérieusement, la pièce de monnaie s’éleva dans l’air, de quelques centimètres, au dessus du crâne du savant allemand.

Sidéré, Baruch surgit et s’approcha à petits pas rapides.

Perdant soudainement son accent, il s’écria :« Mazel Tov ! Ma parole ! L’argent, elle flotte ! Rachel, Salomon, tout le monde, venez ! L’argent elle flotte ! L’argent, elle vole ! Venez voir ! C’est pas croyable. »

Attirés par les cris de leur employeur, père et mari, Rachel Baruch, Salomon du même nom et tous ses frères jaillirent de l’antichambre où ils s’étaient tenus jusque là.

David R. leur désigna d’un doigt tremblant le shekel qui voletait de part et d’autre, tantôt haut, tantôt bas, autour du crâne de Mengeler.

« Mais comment réussissez-vous ce prodige ? »

Mengeler esquissa un sourire de triomphe.

« Très simple, cher monsieur Baruch. Das ist la science ! »

David R Baruch était un homme qui savait investir dans les grandes affaires. Assurément, Mengeler en était une. Se tournant vers sa femme, il lui ordonna : « Rachel, va chercher des verres et une bouteille de champagne. Et pas du mousseux, hein, du champ’ de chez Roderer ! Rien n’est trop bon pour ce bon monsieur Mengeler ! »

Puis, tandis que sa femme filait chercher le magnum, il se pencha vers son fils et murmura : « Poï-poï, on a bien fait de lui sauver la mise en 45, à celui-là ! »

Mengeler, végétarien, ne toucha pas aux canapés préparés par la bonne sri-lankaise de madame Baruch, mais il sabla volontiers le champagne avec le banquier qui, depuis vingt ans, avait financé ses recherches dans la plus grande clandestinité. Ce soir-là, les deux hommes, pour la première fois s’aimèrent sincèrement, eux qui s’étaient rencontrés dans des circonstances tragiques, vingt ans plus tôt, à la fin de la Seconde Guerre Mondiale, à l’époque où Mengeler essayait en vain d’expliquer aux Soviétiques les charmes indécelables de ses expériences thermiques sur les prisonniers de guerre. Ce fut une soirée passionnante entre deux hommes qu’avaient opposé quelques menus détails de l’histoire, et qui se retrouvaient enfin, après une longue attente, dans un rêve commun, dans une volonté de puissance parfaitement réunifiée.

« Nous devons prévoir un financement massif, » expliquait Baruch.

« Jawohl ! Kolossal ! »

« Ne vous inquiétez pas, je vais mettre le paquet. Tous nos amis politiques vont nous aider. Et beaucoup ne le sauront même pas. »

Le banquier décrocha son téléphone et d’un index nonchalant, il composa un numéro que Mengeler n’eut pas le temps de noter.

« Allô, Dick ? C’est ton ami Baruch, ça va ? Bon, dis-moi, j’aurais besoin qu’on aménage un peu les règles pour la création monétaire. On peut se voir demain ? Quand je veux ? Pas de problème. Le temps de rappliquer à Washington, dis à ta charmante épouse de préparer les cookies comme elle sait faire ! »

Mengeler attendit que Baruch ait raccroché pour glisser, d’une voix hésitante : « Et vous croyez que les populations vont accepter l’effort nécessaire ? »

David R. haussa les épaules.

« Bah, on vendra ça comme moderne. J’ai des gars qui travaillent là-dessus de toute manière. Des pointures, Hayek, Friedman, c’est des bons, ils sauront faire. Et si ça coince, t’inquiète. On testera chez toi, au Chili. Tu te souviens du gars que tu m’as présenté, Augusto ? Il est bien, ce petit… Ne t’inquiète pas des détails, fais la science ! L’intendance, ça suivra ! »

Mengeler hocha la tête en signe d’assentiment. Puis il murmura, comme s’il avait peur de l’énormité de ce qu’il allait dire : « Pour faire flotter la cité de nos rêves, un milliard de cerveaux au moins ! »


*


En 1945, quand les Soviétiques capturèrent Mengeler, il leur raconta une histoire à laquelle ils ne crurent pas. Il était question des rêves d’Adolf Hitler, et de la véritable localisation de la future Germania, cette capitale idéale que tout le monde avait cru devoir remplacer Berlin. Mengeler affirmait qu’il n’avait jamais été question de la construire sur l’emplacement de la capitale du Reich, qui devait durer mille ans et n’en dura que douze. En réalité, Hitler voulait que Germania fût une cité volante, capable de surplomber la terre comme le Surhomme doit surplomber l’humanité.

Les Soviétiques n’y crurent pas. Quand ils découvrirent le laboratoire de Mengeler, et les quatorze mille cerveaux stockés dans les mystérieuses chaînes à produire les ondes cérébrales, leur sens de l’humour fut pris en défaut.

« Si, si, je vous assure, » leur expliqua Mengeler, « notre grand dessein était celui-ci : faire flotter le métal en le saturant d’ondes cérébrales captées sur les intelligences inférieures, afin de le soumettre entièrement à la volonté triomphante du Führer. »

L’officier du NKVD qui instruisait le dossier Mengeler faillit classer top-secret les interrogatoires du savant allemand, mais finalement, persuadé d’avoir affaire à un simple illuminé, il accepta de partager les minutes de ses conversations avec ce demi-fou dans le cadre des échanges d’informations entre anciens alliés, en ces mois étranges où Soviétiques et Américains se répartissaient aussi équitablement que possible les savants allemands. C’est ainsi qu’un des hommes de Kissinger, chargé d’un aspect secondaire dans l’opération paperclip, put prendre connaissance du témoignage proprement hallucinant de Mengeler.

Ce jeune agent de l’OSS, David Baruch, était un esprit curieux. Un autre aurait haussé les épaules devant des propos aussi loufoques, et classé le dossier sans suite. Mais Baruch avait une intuition surdéveloppée. Il comptait de nombreux physiciens et toute sorte de savants parmi ses amis, et un échange de câble avec Los Alamos lui permit de vérifier que la théorie apparemment délirante de Mengeler ne l’était peut-être pas autant qu’il n’y paraissait.

Faire flotter une cité entière de métal dématérialisé, logée sous une cloche d’énergie pure qui la soustrairait à tous les regards, et de là, régner sur la matière par l’esprit ? Fantasme ? Folie ? Pas nécessairement. Le stockage des ondes mentales était possible, et une certaine quantité d’ondes emmagasinées pouvait réellement agir sur la matière. Par conséquent, un esprit capable de diriger les ondes mentales de très nombreux autres esprits pouvait se rendre maître de la matière – c’était théoriquement possible d’après Robert Oppenheimer, Walter Lippmann et Edward Bernays, les amis que Baruch consulta pour ce grand dessein en devenir.

En échange d’un spécialiste dans la culture des pommes de terre sous engrais, les Américains rachetèrent donc Mengeler aux Soviétiques. Puis, pendant plus d’un quart de siècle, le savant allemand fut laissé à ses travaux, dans le secret le plus absolu, près de Santiago du Chili. De temps à autres, Baruch et quelques-uns de ses hommes liges venaient s’assurer de l’avancement du chantier, sans vraiment comprendre de quoi il retournait. Mais jamais les crédits ne furent taris – de toute manière, par rapport aux moyens dont disposait un homme comme David R. Baruch III, les besoins de Mengeler étaient dérisoires.

Enfin, comme nous venons de le voir, par un soir d’août 1971, le Herr Doktor Mengeler débarqua à l’improviste chez David Baruch, et c’est une humble pièce d’un shekel qui servit à la démonstration la plus décisive de l’histoire de la science depuis la fission nucléaire.

L’esprit pouvait faire voler l’argent !

Il suffisait de capturer une quantité suffisante d’ondes cérébrales pour faire léviter tout le stock d’or de Fort Knox. Moment décisif ! Les deux premiers témoins du vol du shekel, celui dont l’esprit soutenait la monnaie et celui dont l’œil en suivait les circonvolutions, réalisaient ce soir-là chacun un rêve qui leur était propre. Pour le banquier David R. Baruch, le vol du shekel était le signe que tout devenait possible à l’argent, et qu’à travers l’argent, lui, le banquier, acquérait la faculté de stocker et de capitaliser sur le flux mental de ses semblables. Pour le scientifique Mengeler, c’était l’accomplissement d’un projet qui avait été avorté un quart de siècle plus tôt, et qui ouvrait des perspectives inespérées jusqu’alors.

« Je vous promets, » lui avait garanti Baruch, « que vous aurez votre grand laboratoire dans la cité volante où nous allons nous installer, dès que possible. » Là, grâce à la maîtrise totale de la matière que lui apporterait le capital d’ondes mentales stocké par l’exploitation systématique des ressources terrestres, le savant allemand pourrait TOUT accomplir. Tout ce qu’ils avaient rêvé, jadis, avec ses camarades, à l’institut Ahnenerbe, tout deviendrait possible. L’empire mondial de Baruch pouvait réussir, là où le modeste Reich national hitlérien avait échoué lamentablement. Le Surhomme allait enfin voir le jour !...

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