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Publications des Chroniques systémiennes

Publié le : 25/05/2007 00:00:00
Catégories : Actualités des éditions Le Retour aux Sources , Auteurs , Michel Drac , Sorties

Chroniques_syst__4a9169b471c17Publication des Chroniques systémiennes, de Michel Drac.

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La quatrième de couverture :

De mai 2006 à mai 2007, Michel Drac rédigea une série de chroniques pour divers sites. Il s’agissait de suivre l’actualité, vue sous un angle inhabituelle : les conversations de comptoir, dans un bistrot de banlieue.

Découvrez toute la richesse de la faune bistrotienne. Voici Marcel, lent, lourd, mais fin, si fin… Voici Eddie, le sarkozyste de choc, Paulo, le socialo de comptoir, Bosmokinge le rupin qui s'encanaille, Marmotte la gauchiste, Quinquin l'alcoolo, le Caillou qui joue les lepénistes de service, et, bien sûr, le patron qui astique les verres mais n'en loupe pas une…

Et puis, surtout, sur le zinc, voici le « Pharisien », le journal qu’on lit et qu’on commente dans ce rade, jour après jour. Jusqu'à l'élection de Nicolas Sarkozy...

Et pour ceux qui veulent se faire une idée...

Les premières pages !


LA MECANIQUE DES FLUIDES

Bon, c’est décidé, à partir de dorénavant, joli mois de mai 2006, je donne des chroniques aux Antifadas. Une par semaine, minimum.

Il n’y a pas de raison que Marcel soit le seul à profiter de mes réflexions.

Marcel, pour vous expliquer un peu, c’est le mec qui mange chaque midi à côté de moi, sur le zinc, au troquet du coin. J’y suis planté tout le temps, j’ai mes habitudes, j’y trouve le Pharisien, gratuit – le seul journal que je lise, puisque je n’en achète aucun.

De temps en temps, je fais un commentaire, pour réveiller Marcel quand il s’endort sur son plat du jour. Je fais : « voilà ce qu’ils disent, dans le canard. Faut-y qu’ils nous prennent pour des cons, hein ? » Et lui, à chaque fois, de me donner raison : « ça c’est sûr, Michel, ça c’est sûr… ».

Des années qu’on fonctionne comme ça, Marcel et Michel, un qui dort et l’autre qui réveille, avec le Pharisien au milieu, qui nous sert à causer.

*

Aujourd’hui, le Pharisien, justement, ça m’a fait penser à la thermodynamique – une inépuisable source d’images mentales, la thermodynamique, une somptueuse réserve d’allégories.

Principe d’entropie, principe de conservation de l’énergie : voilà qui suffit pour tout comprendre à tout, et surtout pour tout comprendre à la politique, et à ce qui va se produire en France, dans les vingt ans qui viennent.

Plus précisément, je pensais à la mécanique des fluides.

Le Pharisien d’aujourd’hui, 5 mai 2006, parle surtout de l’affaire « Clearstream » – drôle de nom, soit dit en passant. Une grosse baudruche, qu’on a plantée là pour cacher le reste. Seule information intéressante, dans ce déballage ordurier : quand un donneur affirme que Sarko et consorts touchent du pognon illicite, le réflexe de notre bien-aimé premier ministre, c’est d’y croire.

Intéressant, je trouve. Révélateur.

Bref, l’important, ce n’est pas ça. L’important, dans le Pharisien d’aujourd’hui, c’est un petit entrefilet en page intérieure.

Des articles sur Clearstream, sur Villepin-qui-est-fragilisé-mais-qui-va-rester, sur Sarkozy-qui-est-un-grand-homme-blessé-et-que-même-le-Pharisien-roule-pas-pour-lui, sur le-système-qui-se-regarde-le-nombril-en-espérant-qu’à-force-de-regarder-ça-deviendra-le-centre-du-monde, y en a carrément quatre pages. Tout ça, moi, je saute, j’ignore. T’façon, si les journaleux en parlent, c’est que ce n’est pas ça, l’important. A savoir : la presse française s’est désormais réduite à un immense système de leurres. La vérité y affleure de temps en temps, quand vraiment il est devenu impossible de la cacher. C’est tout.

Et justement, en bas à droite d’une page intérieure…

On apprend que le sieur Bencheikh, il y a peu grand mufti de Marseille, vient d’annoncer qu’il sera candidat aux élections présidentielles.

*

Quel rapport avec la mécanique des fluides ?

J’y viens.

Il y a une analogie à tracer entre les phénomènes qui vont bientôt se produire en France et les mécanismes complexes qui régissent en haute mer l’apparition de ce que l’architecture navale a baptisé les vagues « non négociables ».

Une vague non négociable est une vague déferlante, c'est-à-dire verticale, dont la hauteur est supérieure à la longueur de la plupart des navires. Une telle vague ne peut pas être escaladée, parce qu’elle est déferlante, ni traversée, parce qu’elle est trop haute pour qu’un navire puisse la rompre, même en la prenant de face. C’est pourquoi on dit qu’elle est « non négociable ».

Pour ceux qui ont du mal à saisir ce que représente ce genre de phénomène marin, signalons que les plus hautes vagues déferlantes enregistrées jusqu’ici avoisinent les trente mètres de haut – une maison de dix étages.

Lorsqu’une telle vague se forme, elle parcourt une distance de quelques dizaines, voire quelques centaines de miles, avant de se retourner sur elle-même dans un fracas qu’on peine à imaginer. Les navires qui croisent sa route ont peu de chances d’éviter le naufrage, sauf s’il s’agit de très gros navires – les porte-avions, par exemple. Dans le cas d’un navire de petite taille, il est quasiment acquis qu’une vague non négociable le retournera la proue sur la poupe. Et dès lors, c’en est fait.

Comment se forme une vague non négociable ? Comment l’océan peut-il fabriquer un monstre de trente mètres de haut, un mur d’eau déferlant à la vitesse d’un hors-bord, un cataclysme fluide irrésistible ?

La réponse est simple : l’énergie se conserve. Tout est là.

Prenez pour commencer une surface océanique. C'est-à-dire des millions et des millions de kilomètres carrés de mer. Admettons que, pour l’instant, cette mer soit calme. Une mer d’huile. Admettons ensuite qu’un petit vent commence à souffler. A présent, à la surface de cette mer d’huile, du bout du doigt, traçons une petite zébrure, une simple éraflure sur la peau de l’eau.

Le vent s’engouffre dans cette éraflure. Il soulève l’eau, sur quelques millimètres. Et comme il continue à souffler, plus il soulève l’eau, plus il lui transmet d’énergie. Et plus il lui transmet d’énergie, plus il soulève l’eau. C’est un cercle vicieux : l’énergie communiquée à la vague augmente exponentiellement. Plus la vague a déferlé, plus elle a grandi, et plus elle est grande, plus elle reçoit d’énergie.

C’est ainsi qu’une vaguelette née au large de l’Australie peut venir, des jours plus tard, s’abattre sur les côtes du Chili en montagnes d’eau, véritable monstre de dix, quinze mètres de haut, plus parfois. Il aura suffi que cette vaguelette parcoure le Pacifique d’un bord à l’autre à une saison où les vents sont constants et puissants, d’ouest en est, et sa hauteur aura été multipliée par cent, par mille…

Tout ceci pour vous dire qu’au milieu du Pharisien de ce jour, en lisant ce petit entrefilet de rien du tout, en apprenant que le grand mufti de Marseille envisageait de se présenter aux élections présidentielles, il m’a semblé discerner une ride à la surface de l’eau. A la surface de « Clearstream », à la surface d’une mer d’huile, à la surface du miroir paisible où nos zélites zéropéennes aiment tant à se mirer, un clapotis s’est fait entendre. Un doigt malicieux vient de dessiner une écorchure sur la peau de l’eau.

Et il y a du vent, les amis.

Et il va y en avoir de plus en plus.

Un conseil : fermez les écoutilles.

*

SARKO, SEGO, GOGOS

Le Pharisien, aujourd’hui 10 mai 2006, est consacré à :

Clearstream, deux pleines pages, lourdes de sous-entendus. Au menu : Chirac au pilori, Villepin au gibet.

Ségolène, qui « joue sur ses atouts » (la modestie). Ségolène, et sa communication « efficace » sur « l’intelligence collective » et « les énergies libérées » (à moins que ce ne soit l’intelligence libérée et l’énergie collective, je ne sais plus…)

Sarko, qui semble « déjà en campagne électorale pour les présidentielles » – nan, sans déc’ ? Et puis Sarko, encore lui, toujours lui, qui entre en meeting sur l’air de « to live and let die » – vous mordez l’allusion, les gars ?

Moi, je lis, je me dis qu’on nous prend vraiment pour des cons.

« Hein, Marcel », que je fais, « on nous prend pour des cons, là, avec Ségo et Sarko ? »

Il relève la tête de son petit salé aux lentilles, il me regarde, l’air grave.

« T’as raison, on nous prend pour des cons. »

Puis, chose exceptionnelle, il repose sa fourchette et son couteau, s’essuie précautionneusement les lèvres, et boit une gorgée de Côtes – signe qu’il se prépare pour un long discours.

« Tu vois, » qu’il fait, « que Chirac et Villepin s’en mettent plein les fouilles, et Sarko, et Ségo aussi, c’est pas fait pour me surprendre. Mais ce qui m’énerve, c’est qu’ils la ramènent encore. »

Il saisit le journal et tourne les pages d’une main rageuse.

« Ségolène, er’garde c’qu’ils en disent : ‘incroyable popularité’, qu’ils disent, ‘elle parle d’ordre juste’, qu’ils disent, ‘elle parle de sécurité durable’, qu’ils disent… Er’garde la fin de l’article, qu’elle dit qu’elle va pas ‘délivrer des formules’, vu qu’elle ‘est pas en campagne’… Si c’est pas pour nous prendre pour des cons, hein ?

« Er’garde Sarko, maintenant. Comment qu’ils disent qu’il a dit 200 fois le mot ‘France’ dans son discours, comment qu’il a été ‘chaleureusement applaudi’ quand il a dit comme ça que les Français étaient ‘prêts aux efforts nécessaires’… Comment qu’il veut ‘exalter la fierté d’être français’… Si c’est pas pour nous prendre pour des cons, là, j’me demande… »

Je rigole. Moi, ça fait longtemps que j’ai compris. Alors de le voir s’énerver, Marcel, ça m’amuse. Mais lui, il se met en rogne :

« Tu veux que je te dise ? Ça me fait penser à la manière qu’on causait aux enfants, avec ma bonne femme, quand ils étaient marmots. Elle, c’était maman câlin, ils l’aimaient bien parce qu’elle leur filait des bises et des gâteaux. Et moi, j’étais papa gros yeux, je tapais du poing sur la table quand ils déconnaient, et eux ça leur plaisait aussi, tu piges, vu qu’ils se sentaient protégés et aimés, tout ça, la manière que les parents parlent aux gosses, quoi… Eh bien Ségo Sarko, c’est pareil maman papa. Ces connards de politiciens, à croire qu’ils se sont entendus pour nous jouer un sketch papa maman… J’te jure, si c’est pas nous prendre pour des cons… »

Et encore ensuite il bougonne, pendant un bon moment, « papa maman on n’est pas des gosses les Français quand même… »

Je le laisse bougonner, alors à la fin il gueule : « C’qui me vexe, c’est que les mecs nous croient assez cons pour pas voir le truc ! »

Et puis il se tait, enfin. Il a fini de vider son sac, Marcel. Depuis qu’on se connaît, c’est la première fois qu’il parle aussi longtemps d’une seule traite. Il doit vraiment en avoir gros sur la patate, pour avoir oublié son petit salé qui refroidissait.

Moi, j’ai toujours envie de causer.

« Je sais pourquoi que le système nous prend pour des cons, » dis-je.

Il hoche la tête, intéressé.

« Explique. »

Je prends une gorgée de vin, manière de faire durer le plaisir. J’aime bien faire attendre les gens, c’est mon côté pervers.

« D’abord, », dis-je, « ils se disent que plus ils te prendront pour un con, plus tu prendras l’habitude de l’être. »

Il secoue la tête.

« Ils se gourent. »

« Possible, » je réponds, « mais c’est ce qu’ils se disent. »

« Et puis ? », demande-t-il.

« Et puis ce canard, c’est fait pour les prolos, et les types de la haute, ceux qui possèdent les journaux, ils prennent les prolos pour des cons. »

« C’est vrai. »

Je laisse passer quelques instants, manière de ménager mes effets. Puis je dis :

« Et puis ils ont pas tort, au fond. Regarde, toi, pour qui tu vas voter, Marcel ? »

Il sourit et ne répond rien.

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