Quand la faillite devient une méthode d'ingénierie sociale

Publié le : 19/09/2008 00:00:00
Catégories : Articles auteurs , Auteurs , Billets d'actualité , Economie , Michel Drac

dollar brule

La mondialisation non régulée engendre mécaniquement un accroissement des inégalités. C’est un accélérateur de la dérive inégalitaire du capitalisme. Pourquoi ? Tout simplement parce que le capital est mobile, alors que le travail ne l’est pas, ou difficilement.


Pour comprendre les enjeux de la dérégulation du commerce mondial, un petit exemple tout simple. Le lecteur sait probablement déjà ce que je vais dire, mais disons-le tout de même. Enfoncer une porte ouverte, c’est acquérir la certitude qu’elle est grand-ouverte.

La mondialisation dérégulée permet au capital d’arbitrer en permanence entre les conditions de production. Mécaniquement, elle engendre donc une mise en concurrence des mains d’œuvre.

Soit deux milieux économiques : dans le premier milieu, le coût du travail est Grand T. Dans l’autre milieu, le coût du travail est petit t. Admettons : T = 3 x t. Admettons encore que les autres facteurs de production (infrastructure, coûts de transport) sont approximativement équivalents dans les deux milieux. Il est évident que si le capital peut circuler librement, il ira vers le milieu 2, pour bénéficier d’un coût du travail trois fois plus faible. Progressivement, le capital désertera donc le milieu 1, où le taux de chômage explosera. Arrivera le moment inéluctable où le chômage obligera les travailleurs du milieu 1 à s’aligner sur l’offre de travail du milieu 2. Traduction : division par trois du coût du travail dans le milieu 1.

Admettons maintenant que nous nous situons dans le cadre d’une mondialisation régulée.

Qu’arrive-t-il dans le milieu 1 ? – Comme le pouvoir d’achat des salariés du milieu 1 ne peut être capté que par des industriels produisant dans ce même milieu, le capital est enfermé dans le milieu 1. Conclusion : la croissance de la production est lente, parce que le coût du travail nuit à la rentabilité du capital. Mais les salaires ont tendance à augmenter, lentement, selon l’alternance de cycles courts et longs, phases A et B, décrite précédemment.

Qu’arrive-t-il dans le milieu 2 ? – Comme le pouvoir d’achat des salariés du milieu 2 est faible, le capital est plus productif. Donc son rendement est élevé, et la production croît rapidement. Comme cette production ne peut pas être écoulée dans le milieu 1, il faut augmenter les salaires du milieu 2. Donc ceux-ci rattrapent progressivement les salaires du milieu 1, avec une alternance de phases A et B privilégiant d’abord les phases A, puis s’équilibrant, au fur et à mesure que la hausse des salaires freine la rentabilité du capital. Résultat : il y a alignement des conditions salariales entre les milieux 1 et 2, mais cette fois, parce que les salaires du milieu 2 ont triplé.

Donc l’équation est simple :

- mondialisation régulée : alignement de la répartition de la valeur ajoutée entre travail et capital sur le milieu 1, le plus favorable au travail.

- mondialisation dérégulée : alignement de la répartition de la valeur ajoutée entre travail et capital sur le milieu 2, le plus favorable au capital.

Ce constat très simple autorise deux déductions :

- tout d’abord, le phénomène décrit précédemment comme une fausse phase A longue, de 1980 à 2007, est en réalité un leurre, qui a permis aux autorités américaines de préparer l’alignement des salaires vers le bas, tout en amortissant le choc résultant – et qui, donc, a rendu possible la poursuite du mécanisme de mondialisation dérégulée longtemps, sans réaction du peuple américain, anesthésié – mais, tôt ou tard, il faudra bien que le réel se venge, il faudra bien tirer les conclusions du mécanisme de dérive inégalitaire accrue ;

- ensuite, pour l’hyperclasse en voie de formation, il est essentiel de gérer la crise à venir sans remise en cause de la mondialisation dérèglementée, sans que cette crise n’engendre l’explosion du libre-échange mondial. Faute de quoi, la rentabilité du capital baisserait.

Muni de ces deux constats, nous pouvons maintenant analyser la politique suivie par nos dirigeants depuis l’éclatement de la crise des subprimes.

Commençons par reprendre la chronologie des évènements.

Depuis le déclenchement de la crise des subprimes, nous avons déjà traversé huit phases distinctes, la première longue d’un an, les trois dernières concentrées en une seule semaine.

1°) Du printemps 2007 au printemps 2008, nous avons vécu une phase de dénégation. Pendant à peu près un an, les économistes « institutionnels » nous ont expliqué que cette crise était « une » crise parmi d’autres, comparable en somme à l’éclatement de la bulle Internet. Pendant près d’un an, la « facture » de la « bulle subprime » a été évaluée à quelques 300 ou 400 milliards de dollars. C’est l’époque où les banques cachent le pot-aux-roses, minimisent leurs pertes, refusent de constater l’ampleur des défaillances prévisibles. En réalité, on peut supposer qu’au niveau des initiés, personne n’est dupe. Mais le jeu, c’est : surtout, ne pas risquer la crise de confiance.

2°) En mars 2008, Bear Stearns saute. C’était jusque là la banque d’affaires la plus rentable de Wall Street. Et pour cause : ayant tout misé sur les produits à risques, tant que la bulle grossissait, elle encaissait profit sur profit. Mais le jour où la bulle implose, elle implose avec. Elle bénéficie cependant d’un plan d’urgence de la FED, qui veut à tout prix éviter une faillite susceptible de provoquer un effet dominos, et les autorités organisent sa reprise par JPMorgan, ce qui est une manière de noyer les créances pourries dans une entité plus grande, plus capable d’absorber les chocs. A cette date, on commence à avouer que le coût réel de la « bulle subprime » est plus élevé que les estimations initiales. On entre dans la phase d’inquiétude.

3°) En juillet 2008, les banques américaines doivent présenter aux autorités de contrôle des bilans « clarifiés ». Nous avons peu d’informations sur ce qui s’est dit à ce moment-là. Ce qui est certain, c’est que les organismes de crédit hypothécaires Freddy Mac et Fanny Mae, banques d’adossement des prêts hypothécaires, sont progressivement mis sous tutelle par l’Etat – une facture de 800 à 1.000 milliards de dollars (and counting…). C’est le retour à la situation qui prévalait avant la privatisation de l’organisme d’adossement mis en place, pendant le New Deal, par Roosevelt. Cette fois, confrontés à la crise, les dirigeants américains admettent la remise en cause de leur credo néolibéral. On a résumé cette situation par une formule cynique : « Pile je gagne, dit le banquier d’affaires, et face le contribuable perd ». Ou encore : après avoir privatisé les profits, on nationalise les pertes. C’est le début de la phase de sauve-qui-peut.

4°) Dans la foulée de cette quasi-nationalisation, on assiste à deux phénomènes très étranges :

4.1°) Contre toute attente, le dollar remonte. A priori, c’est absurde. Un pays qui augmente sa masse monétaire et endette ses finances publiques doit voir sa monnaie baisser.

Que se passe-t-il donc à ce moment-là ? Eh bien, pour comprendre, il faut savoir que…

- Ce n’est pas seulement le dollar qui monte, c’est aussi l’euro qui baisse. Les perspectives de croissance de la zone euro se dégradent à toute vitesse. Les causes ? Taux d’intérêt élevé : la BCE maintient ses taux, ce qui freine le développement. Dégradation sensible de la balance commerciale, principalement du fait de la surévaluation de l’euro. Mais aussi…

- Rapatriement de capitaux vers les USA. Les capitaux américains retournent à la maison pour couvrir les créances pourries, les fortes dépréciations sur certaines valeurs induisent les investisseurs à réinvestir aux Etats-Unis (on remarquera à ce propos que plusieurs filiales de sociétés américaines ou off-shore en Europe acquièrent à ce moment-là des filiales aux USA). A noter également que l’Union des Banques Suisses est mise sous pression, pendant cette période, par les autorités de régulation américaines. On peut supposer (sans avoir de preuves, car ce genre d’affaires n’est pas sur la place publique) qu’au-delà des amendes infligées à la finance helvétique pour non respect de la réglementation US, d’autres enjeux couraient en arrière-plan…

Quoi qu’il en soit, cet afflux de capitaux, qui a commencé dès le début 2008, entraîne par contrecoup un retour de la « croissance » aux Etats-Unis au premier semestre 2008, alors que fin 2007, l’Amérique semblait osciller entre stagnation déflationniste (crise de la demande) et stagflation (inflation par monétisation de la dette). Je mets cependant « croissance » entre guillemets parce qu’on ne comprend pas très bien ce que c’est que cette croissance sur fond de chute libre du marché automobile et d’effondrement du marché immobilier… Les statistiques économiques américaines commencent à prendre un arrière-goût albanais assez désagréable.

- Enfin, last but not least, entre le 15 juillet et le 15 août 2008, les réserves de bons du trésor US « in custody » auprès de la FED pour le compte des principales banques centrales non américaines ont crû de près de 100 milliards de dollars. Cela porte un nom : c’est une manipulation des cours. Les banques centrales du G8 se sont entendues pour empêcher l’implosion de la monnaie de réserve mondiale.

Tout ceci ressemble bigrement à une réponse coordonnée des grandes puissances. C’est la phase : « Il faut sauver le soldat dollar ».

4.2°) Alors que la masse monétaire enfle, les coûts des matières premières baissent. Là encore, c’est illogique. Certes, le prévisible ralentissement économique doit logiquement engendrer une baisse de la demande. Mais cela peut-il expliquer une si forte baisse du pétrole ou du cuivre ? Non. Alors, qu’est-ce ce qui se passe ?

On comprend mieux quand on sait que l’administration Bush a pris des mesures féroces pour contrer la spéculation sur les matières premières – ce qui est un moyen de pousser les investisseurs à vendre du cuivre ou de l’aluminium, par exemple, pour acheter à nouveau des bons du trésor américain…

On comprend encore mieux quand on sait que cette même administration vient de lever toutes les restrictions au forage off shore. Et voilà que simultanément, comme par hasard, l’Arabie Saoudite décide de ne plus respecter son quota OPEP. En d’autres termes, le marché du pétrole est inondé, l’offre explose.

Rapatriement des capitaux, manipulation des cours, « piqure de morphine » au pétrole abondant : en réalité, aucune de ces mesures n’est efficace sur le plan structurel – la seule mesure vraiment saine est le meilleur contrôle opéré sur la spéculation. Pour le reste, ces techniques de gestion court-termistes risquent au contraire, à longue échéance, de dégrader encore la situation des finances américaines, puisque le rapatriement des capitaux va engendrer un affaiblissement de la position extérieure nette, tandis que la croissance de la production pétrolière se fait évidemment, à long terme, au détriment des réserves. A quoi jouent donc les dirigeants américains ?

Réponse : on entre dans la phase « préparons les élections ». Parfaitement conscients du fait que la hausse du pétrole, si elle se combine avec le krach boursier, peut provoquer une catastrophe à très court terme, l’administration US a obtenu du G8 un plan coordonné de soutien à l’économie américaine au bord du chaos technique. En réalité, sur le fond, ça ne règle absolument rien. Mais l’administration républicaine peut espérer différer l’heure des vérités amères de quelques mois, peut-être d’un ou deux ans. C’est le délai nécessaire pour que les élections de novembre 2008 se passent dans des conditions normales. Le G8, qui redoute sans doute la crise systémique, a en l’occurrence joué le jeu des USA.

5°) En août 2008, c’est la guerre d’Ossétie. L’implication des Etats-Unis (et de leur allié israélien, pour des raisons plus régionales) est si évidente que nous ne perdrons pas notre temps à la démontrer. Et dans la mesure où des conseillers américains ont directement participé à l’attaque géorgienne, il ne peut s’agit d’un « dérapage » du président géorgien.

Les USA ont voulu « faire quelque chose » en Ossétie. Quoi ? – Trop tôt pour être sûr.

Y a-t-il un lien avec la situation financière ? Pas forcément de manière directe.

Mais ce qu’on peut constater, en revanche, c’est que :

- une stratégie de la tension entretenue par les USA est de nature à faire se réfugier le capital dans le « coffre-fort du monde », c’est-à-dire l’Amérique, en effet :

- si les USA doivent, dans un ou deux ans, renégocier leurs relations avec le Japon et la Chine pour empêcher que les asiatiques retirent les quelques 6.000 ( ? – on ne sait plus…) milliards de dollars de bons du trésor américain qu’ils détiennent, le « deal » risque fort d’être : nous ne vous coupons pas le robinet à pétrole, moyennant quoi vous continuez à recycler vos excédents chez nous,

- le principal problème des USA, dans cette optique, est le risque que la Russie fournisse à ses partenaires de l’Organisation de Coopération de Shanghai une solution de rechange en termes d’approvisionnements énergétiques.

Il est donc possible (mais pas certain) qu’il y ait un lien. La guerre d’Ossétie a peut-être servi à « tester » Moscou, et à dresser les est-européens contre la Russie, pour préparer l’isolement de la Russie, et finalement l’obliger à tourner ses approvisionnements énergétiques vers l’Europe, et pas vers la Chine. On entre donc peut-être, à ce moment-là, dans la phase « grande manœuvre avant guerre impérialiste ». Difficile d’être plus conclusif à ce stade. N’empêche que les 6 porte-avions OTAN qui font des ronds dans l’eau au large des côtes iraniennes ne sont sûrement pas en villégiature…

6°) Fin août 2008, la situation se dégrade soudainement. L’affaire d’Ossétie ne s’est visiblement pas passée tout à fait comme prévu. Le cycle de négociation de l’OMC vient de se conclure par un échec. Chine et Inde ont refusé de revoir l’accès à leur marché, plusieurs puissances (dont la France, divine surprise) ont défendu leur agriculture contre les projets libre-échangistes soutenus par les multinationales. Simultanément, aux USA, les mauvaises nouvelles économiques s’accumulent. « Croissance » ou pas, le marché de l’emploi semble sur le point d’entrer en contraction. Visiblement, il ne suffit pas de faire rentrer des capitaux pour reconstruire un outil industriel, comme ça, en quelques mois…

Le 15 septembre 2008, dans ce contexte morose, un évènement non négligeable se produit : la faillite de la banque Lehman Brothers, symbole de la finance américaine depuis 150 ans. Pour quelle raison la FED n’a-t-elle pas « sauvé » cette banque, comme elle avait sauvé préalablement Bear Sterns, Freddy et Fanny ? Mystère. Une première hypothèse : les dirigeants américains ont décidé de faire comprendre aux banquiers que la dette publique américaine ne pouvait pas être éternellement mise à contribution. Si tel est le cas, nous avons donc vécu une courte phase « liquidons les canards boiteux ». Une autre hypothèse : il s’agit d’une lutte d’influence au sein de l’appareil d’Etat, dans les milieux dirigeants. Vu la suite des évènements, c’est l’explication la plus crédible. Dans ce cas, nous n’avons vu qu’une courte phase « règlements de comptes particuliers avant le règlement de comptes général ».

7°) Entre le 16 et le 18 septembre 2008, le système financier international vacille. Ce n’est pas encore une crise systémique, mais cela y ressemble de plus en plus. Les indices boursiers chutent lourdement, et surtout, pour la première fois, la confiance disparaît à l’égard de l’ensemble du système bancaire américain.

Ces trois journées sont caractérisées par une extraordinaire nervosité des marchés, avec des hausses et des baisses spectaculaires. Les valeurs financières s’effondrent. Les marchés russes sont massacrés (et la baisse des cours du pétrole n’explique pas tout : on parle d’une « punition » infligée par « les marchés » à la Russie, suite à sa réaction musclée en Ossétie). On remarquera que le 17 septembre, le président russe prononce un discours très mesuré à l’égard des Etats-Unis, soulignant que la Russie ne veut que se défendre – et qu’elle ne souhaite pas la guerre.

Sans qu’on puisse dire à ce stade qui au juste a fait quoi (le saurons-nous jamais ?), on dirait qu’une grande bataille financière est engagée, sur fond de spéculation baissière. Il est encore trop tôt pour faire un bilan exact des évènements de ces trois jours de tempête boursière, mais de toute évidence, la guerre de tranchées prend fin. Retour à la guerre de mouvement. Les volumes d’affaires sont d’ailleurs loin d’être négligeables, signe que la baisse ne résulte pas simplement de l’effondrement de la demande.

Entre le 16 et le 18 septembre, les banques centrales injectent 300 milliards d’euros. Or, les bourses ne remontent pas. C’est la phase : « Panique à bord ».

8°) Soudain, le 19 septembre, en une seule journée, les bourses regagnent pratiquement 10 %. C’est une hausse historique, quelque chose que l’on voit rarement. La cause ? Très simple : une rumeur non démentie annonce que le gouvernement américain va organiser une structure de défaisance pour regrouper tous les actifs pourris du marché. En d’autres termes : Maman Etat vole au secours de la finance internationale néolibérale. Le montant total des créances pourries qui vont s’accumuler dans une structure de défaisance ? George Soros, qui sait de quoi il parle mais ne nous dit pas tout, avoue 1.000 milliards de dollars. Mon avis humble et portatif, c’est que ce sera beaucoup plus…

Concrètement, cela veut dire que la crise va être soldée par la spoliation :

- du contribuable américain si l’Etat emprunte pour financer cette gigantesque opération de sauvetage (il faudra bien rembourser),

- et/ou du consommateur américain (et par contrecoup, probablement, du producteur non américain) si les USA financent l’opération par une émission monétaire génératrice d’inflation,

- et/ou des pays dominés, si les USA financent leur sauvetage par le pillage des réserves de change asiatiques ou européennes.

Au final, on a quoi ?

Eh bien, le 19 septembre 2008 a de fortes chances d’entrer dans l’Histoire comme le jour où les marchés mondialisés ont tué l’Amérique que nous aimions. Ce qui s’est décidé aujourd’hui, ai-je pensé en regardant le Dow Jones s’envoler, c’est la manière dont on sortirait de la crise.

Et la manière, apparemment, ce sera : l’hyperclasse mondialisée sauvera sa position dans la mondialisation dérégulée par le pillage.

En somme, la conclusion de l’affaire, c’est que pour sauver le système financier international, l’administration US est rentrée dans une logique de spoliation. Techniquement, cela s’appelle une faillite d’Etat.

Reprenons la chronologie des évènements que nous venons de balayer. Que voyons-nous ?

Tout d’abord, il est évident que les autorités américaines ne pilotent plus vraiment la situation. Dénégation, inquiétude, sauve-qui-peut, appel à l’aide devant le G8 (auquel le G8 répond sans doute parce qu’il redoute l’implosion de l’hyperpuissance américaine autant qu’il craint son expansion), tentation impérialiste évidente, puis au premier accident de parcours, révélation soudaine de la fragilité extraordinaire d’une économie détenant la monnaie de réserve mondiale mais ne reposant que sur un empilement de dettes – d’où panique instantanée, puis capitulation en rase campagne devant les marchés financiers, pour éviter la crise systémique globale.

Tout cela ne fait pas une politique. Tout cela ne fait pas une reprise en main. En réalité, les autorités de l’Etat US ont perdu le contrôle de la mondialisation, et ce sont les marchés (donc principalement les banquiers et les multinationales) qui imposent leur loi. Feudal America est désormais le véritable pouvoir. L’administration fédérale n’est plus en mesure que d’accompagner la crise par des mesures conjoncturelles placebo.

Mais peut-être, me direz-vous, faut-il encore attendre pour conclure. Y aura-t-il un sursaut ? Un homme d’Etat américain se dressera-t-il devant les marchés pour dire : « Nous vous sauvons la mise parce que nous n’allons pas laisser la planète exploser, mais à partir de maintenant, l’Etat redevient le patron, et il va gouverner pour le peuple ! » - Nous verrons. En tout cas, on n’en prend pas le chemin.

Si l’on reprend les constats par lesquels j’ai commencé ce petit article (la fausse phase A comme un moyen de laisser le libre-échange aligner implicitement la structure de classe occidentale sur les conditions des pays émergeants, la nécessité pour l’élite occidentale de défendre ce modèle si elle veut rester maîtresse de la globalisation quitte à vendre sa base anthropologique), alors cette succession de phases apparemment incohérentes acquiert soudain une étrange unicité. Tout se passe comme si, de fausses solutions en vraies paniques, le système, par sa dynamique propre, construisait tout doucement le contexte qui va rendre possible le constat de l’alignement des structures de classe entre Occident et pays émergeants. Les petits riches vont être pressurés pour rembourser aux gros riches les dettes que les pauvres, au bout du rouleau, ne peuvent plus payer. Sociologiquement, c'est très clair : le haut de la structure sociale, après avoir fait imploser le bas, va prendre prétexte de cette implosion pour taper dans les couches moyennes.

Insensiblement, peut-être en partie par suite de l’action de certains groupes, plus probablement parce que les marchés sécrètent une pseudo-volonté à la manière d’un système émergeant, la crise des subprimes ouvre la porte à une mécanique d’écrasement des classes moyennes et populaires, aux USA d’abord – mais ensuite, inéluctablement, par contrecoup, en Europe, car qui peut croire que nous suivrons un autre chemin ?

La faillite est devenue un outil d’ingénierie sociale.

Partager ce contenu