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Quand le sans-faute est obligatoire

Publié le : 26/09/2008 00:00:00
Catégories : Articles auteurs , Auteurs , Billets d'actualité , Michel Drac

dollar bruleDans quelques billets récents parus sur ce blog, j’ai voulu montrer comment, peu à peu, les classes dirigeantes américaines en viennent à abandonner l’Amérique réelle pour sauver leur place dans l’économie mondialisée.


A présent, je voudrais, avant de m’éloigner de l’Amérique pour m’intéresser davantage à l’Europe, me poser une dernière question sur cet Uncle Sam bien mal en point : à moyen terme, où nous conduit la crise américaine ?

Pour commencer, un petit exercice pour montrer que les conséquences directes de l’implosion de la bulle dollar ne seront pas, en elles-mêmes, aussi monstrueuses qu’on pourrait le croire. En réalité, les USA restent potentiellement un géant économique ; si leur crise est très bien gérée, ils peuvent rebondir.

Pour mesurer le caractère virtuel de l'économie US, intéressons-nous d’un peu plus près à la structure comparée des PIB des USA et de l’Allemagne. Voici à quoi l’on arrive :

Activité

Poids dans le PIB USA

Poids dans le PIB Allemagne

Secteur primaire

1%

1%

Secteur secondaire

19%

31%

Tertiaire :

80%

68%

Recherche développement

2,7%

2,5%

Education

6,3%

5,4%

Télécoms, technologies de l’information

4,8%

4,6%

Bâtiments (résidentiel) (1)

4,4%

3,4%

Bâtiments (non résidentiel) (1)

2,8%

3,5%

Publicité

1,3%

0,7%

Santé, secteur hospitalier

15,3%

11,2%

Activités juridiques et financières

2,2%

0,8%

Industrie des moyens de paiement

4,1%

3,2%

Industrie loisirs-médias

7,1%

3,8%

Autre tertiaire

28,7%

28,9%

(1) Sur la base de 70 % de la formation brute de capital fixe


Cette comparaison entre les structures de PIB d’une Allemagne encore industrialisée et une Amérique « virtualisée » nous permet, je crois, d’anticiper sur les conséquences positives que la crise peut avoir aux USA. Certes, ne soyons pas dupe de l'exercice : ce n'est qu'une première approche très sommaire, il faut presque considérer cela comme un jeu, on ne saurait y voir une analyse approfondie. Mais cela donne une idée de l'ampleur du problème immédiat, de la part de l'économie US qui n'est pas appuyé sur autre chose que sur l'économie de bulle.

Imaginons, donc, que le pouvoir US soit décidé à gérer correctement la situation, dans une perspective saine. Peut-il encore éviter la catastrophe ?

Schématiquement, si l'on en juge par sa structure, le PIB américain était en 2007 « gonflé » à hauteur d’environ 12 % par un « PIB tertiaire » relativement artificiel, qui comprend en particulier :

- environ 4 points de « faux PIB » sur le secteur de la santé (couverture juridique et frais de gestion des assurances privées),

- environ 2 points de PIB « plus ou moins » artificiel sur les activités juridiques, financières et de publicité,

- environ 1 point de PIB « culturel » lié aux coûts des moyens de paiement (peu automatisés aux USA),

- environ 3 points de PIB « plus ou moins » artificiel sur l’industrie des loisirs-médias.

Si la crise est traitée intelligemment, la première conséquence de la récession américaine sera probablement l’implosion des secteurs fictifs, artificiels ou sous-compétitifs de l’économie US, secteurs qui ne pouvaient jusqu’ici fonctionner que dans une optique de recyclage d’un dollar surabondant. Une gestion intelligente de la crise devrait en effet jouer, avant tout, sur le sauvetage des activités vraiment productives, et l'abandon des activités faussement créatrices de richesse. Il reste en effet toute une Amérique qui fut productive, et ne demande qu'à le redevenir. La question est de savoir si le pouvoir US va comprendre que c'est cette Amérique-là qu'il faut sauver, prenant appui sur la crise pour laisser mourir une Amérique faussement productive, en réalité prédatrice, qui fait crever l'Amérique saine.

On pourrait logiquement assister, si la crise est bien gérée, à une très lourde réduction du PIB « financier/juridique/publicité » (vagues de licenciement dans le tertiaire administratif plus ou moins parasitaire), et la question risque de se poser assez vite des comptes des compagnies d’assurance, une fois l’effet bulle-dollar disparu. Logiquement, le bâtiment résidentiel devrait réduire la voilure, ainsi que l’industrie loisirs-médias (il est vrai que dans ce cas, il existe un savoir-faire spécifique américain, ce qui rend difficile l’appréciation du caractère artificiel ou non de ce PIB médias-loisirs). Quant à l'activité bancaire, elle sera inéluctablement sinistrée. Je souligne : tout cela n'est vrai que si la crise est bien gérée. Si elle est mal gérée, on verra quelque chose de tout à fait différent, dans un premier temps du moins.

Certes, par le simple jeu de la division par deux de son PIB fictif/artificiel, l’Amérique devrait, dans les deux ou trois ans qui viennent, encaisser une récession de l’ordre de 6 points de PIB. Si c'est tout le PIB fictif ou quasi-fictif qui disparaît, il y aura récession de 12 points. Et encore, je le rappelle, si la crise est bien gérée. Nous sommes là dans l'hypothèse mirifique où la crise donne l'opportunité aux USA de s'assainir.

Cela s’appelle une vraie récession, et cela va évidemment faire très mal. Mais en soi, ce n’est pas une « grande dépression ». Pour qu’on en arrive au scénario « années 30 », il faut autre chose que les conséquences directes de l’implosion de la bulle dollar. Il faut que l'implosion de l'économie artificielle/fictive entraîne des faillites en chaîne, et de là, la rétraction des activités en elles-mêmes relativement saines.

Il y a donc deux scénarios :

- Si la récession directe n’engendre pas de rétraction des activités saines, la machine économique US se remettra en marche, une fois surmontée la disparition du PIB artificiel/fictif,

- Si en revanche l’implosion des activités artificielles provoque une rétraction en chaîne, alors la récession américaine peut devenir beaucoup plus violente, comparable à celle des années 30 ( - 25 % de PIB).

Intuitivement, je pense que le scénario le plus probable est entre ces deux hypothèses, mais plus près de la première que de la seconde.

Pourquoi ce relatif optimisme ?

Certes, sur le plan strictement financier, la crise est en réalité plus grave qu’en 1929, mais la différence, c’est que cette fois, les autorités ne commettront plus certaines erreurs. En tout état de cause, l’objectif des dirigeants, partout dans le monde, sera d’éviter le mécanisme de crise systémique. Ou alors, s'ils sont assez fous pour sauver l'économie fictive au prix de l'économie réelle, ils achèteront quelques années de fausse prospérité supplémentaire au prix d'une crise terminale encore plus dure. (1)

Tout indique que les USA vont gérer leur crise par la stagflation, comme dans les années 70, et pas par la récession déflationniste, comme dans les années 30. Dans ces conditions, il est possible que l’effet « rétraction en chaîne » ne soit pas atteint, et l’on évitera pour l’essentiel la phase 5, « crise systémique », décrite dans l’article « Quand l’imprévisible est certain ».

Il reste évidemment à mesurer la faisabilité de cette sortie de crise en douceur.

Un scénario optimiste et crédible serait par exemple le suivant :

1 - couverture des risques systémiques par l’Etat américain, via une forte augmentation de la masse monétaire,

2 - reprise du mouvement de baisse du dollar, d’où spoliation des pays détenteurs de bons du trésor US (Asie de l’Est, pays pétroliers).

3 - Du fait de la baisse du dollar, regain de compétitivité de l’industrie américaine par rapport à l’industrie européenne. Le mouvement de désindustrialisation s’interrompt aux USA.

4 – Stabilisation du système financier international sur de nouvelles bases, avec un système de changes encadrés entre Euro, Dollar, Sterling, Yen et Yuan. C’est la fin du système de Bretton Woods, et la naissance d’un nouveau système financier international multipolaire.

5 - La Chine commence à relancer son développement sur des bases endogènes, par l’extension de son marché intérieur, une fois le Yuan réévalué.

Bilan ? Dans l’histoire, le niveau de consommation des Américains a baissé de 10 à 20 %, celui des Européens de 5 à 10 %, mais l’implosion générale a été évitée. Les structures de classe entre Occident et Asie convergent vers un moyen terme, la relance chinoise par le marché intérieur interrompant le processus d’écrasement des classes populaires et moyennes en Occident. La crise s’avère finalement bénéfique, réduisant les consommations inutiles, évitant le gaspillage des matières premières… La crise des années 2010, que nous allons maintenant traverser, aura alors débouché sur le passage d'un certain ordre du monde (Occident dominateur, structure de classes différentes entre Occident et Asie) à un nouvel ordre du monde (Economie mondialisée multipolaire, structure de classes harmonisée à l'échelle globale). C'est bien évidemment ce scénario que les classes dirigeantes devraient chercher à réaliser, ne serait-ce que pour préserver leur propre position.

Ce scénario « optimiste » (du point de vue de nos dirigeants, du moins) a des chances raisonnables d’être vérifié, mais à chaque étape, il y aura des risques considérables.

1 – La couverture du risque systémique par l’émission monétaire aux USA peut être rendue impossible par les blocages divers (en premier lieu, les créanciers des USA n’accepteront pas forcément de voir leurs créances dévaluées avec le dollar). Dans ce cas, l’Etat américain n’aura le choix qu’entre :

- la spoliation du capital,

- l’impôt pour écraser les classes moyennes.

Etant donné les choix idéologiques de la classe dirigeante américaine, la spoliation du capital est exclue. Resterait l’impôt, avec le risque que la contraction de la demande engendre une mécanique déflationniste, et donc la réactivation de tous les risques systémiques. Et donc : retour à la case « 1929 » : crise de la demande, faillites en chaîne, impossibilité passé un certain stade d'arrêter le mécanisme de crise systémique.

2 - Compte tenu de leur dépendance politique, les pays pétroliers se contenteront probablement de regarder leur investissement fondre comme neige au soleil. La réaction de l’Asie est beaucoup moins certaine, mais on peut supposer que l’arme monétaire ne sera pas utilisée par le Japon (4.000 milliards de dollars environ de dette américaine !) - tout simplement parce que le Japon a probablement encore plus peur de la Chine que de l'Amérique.

Pour la Chine, en revanche, qui détient tout de même 1.300 milliards de dollars en bons du trésor US et produits assimilés, les réactions sont plus incertaines… Ici, si les Chinois décident de retirer leurs capitaux, on ne peut pas exclure un dérapage vers la guerre – la stratégie de la tension à l’échelle globale étant, pour une Amérique en faillite, le dernier recours : affoler le capital, pour l’obliger à se réfugier aux USA. Retour à la case « 1939 ».

3 – Si la désindustrialisation de l’Europe devient trop prononcée, elle fera exploser le consensus entre USA et UE. Cela peut aussi entraîner une fragilisation interne de la cohésion européenne. L’Allemagne est assez peu en concurrence avec les Etats-Unis, mais elle dépend des importations US. La France, de la Grande-Bretagne et l’Italie sont en concurrence avec les USA. Tout dérapage incontrôlé déboucherait sur un protectionnisme de fermeture, engendrant mécaniquement un retour à la case « années 30 ». Il est frappant de constater à quelle vitesse, ces dernières semaines, l'Etat et la Nation ont fait leur retour sur la scène économique. Ce n'est peut-être qu'un début... Toute la question est de savoir si ce retour sera conduit intelligemment.

4 – La mise en place du système financier international nouvelle mouture va inévitablement engendrer des rivalités. L’Amérique n’acceptera pas forcément la perte de son rôle de pays gardien de la monnaie de réserve. En l’occurrence, il faut espérer que la classe dirigeante américaine sera assez intelligente pour comprendre qu’avec 300 millions de personnes (dont beaucoup de pauvres types lobotomisés par le système médiatique le plus puissant du monde), on ne peut pas durablement dominer sur une Chine cinq fois plus peuplée (et en plus, peuplée par une population dans l’ensemble plus docile, et potentiellement mieux formée, vu les résultats scolaires des asiatiques). Il faut espérer aussi que l’UE saura jouer son rôle, ce qui suppose que l’Allemagne accepte de prendre en compte des autres pays européens concernant la parité euro-dollar. En cas d’échec, retour à la case 3, et de là, direction : « années 30 ».

5 – Enfin, il y a le risque décisif : la manière dont la stagflation sera pilotée - inflation sans compensation sur les revenus du travail, ou inflation compensée.

Le risque, dans la convergence des structures de classe, est que les appétits des capitalistes leur fassent perdre de vue le point de vue des travailleurs, en Occident en particulier. Le passage de la Chine sur un développement endogène devrait mettre un terme au mécanisme de délocalisation, mais si les salaires ne suivent pas l’inflation, la convergence des structures de classe n’en engendrera pas moins une baisse significative des pouvoirs d’achat dans la classe moyenne, et même dans la classe populaire, déjà durement étrillée.

Si les capitalistes occidentaux sont assez malins pour comprendre la leçon administrée jadis par Keynes, ils comprendront que la dérive inégalitaire du capitalisme est la cause première de la crise qui menace de les emporter - tout le reste, à commencer par l'énorme bulle de l'endettement, n'est que le contrecoup de ce mécanisme de dérive inégalitaire. Alors, la convergence des structures de classe sera accompagnée. Intelligemment pilotée, elle visera à redonner du pouvoir d’achat aux catégories les plus démunies, tout en orientant la consommation des classes moyennes vers les processus écologiquement les moins voraces. Il y aura des pleurs et des grincements de dents, mais dans l’ensemble, si le poids des profits dans le PIB est ramené à un niveau plus raisonnable, les ajustements seront tolérés.

Si, en revanche, les capitalistes occidentaux n’ont toujours pas compris la cause du blocage qui est en train de « geler » l’économie occidentale, alors l’ajustement des structures de classes ne sera pas correctement accompagné. Il en résultera une stagnation de la demande, voire une déflation, et bientôt une radicalisation des conflits de classe. Dans ce cas, on pourrait aller vers un scénario inédit : alors que l’Asie décollerait, l’Europe  et l'Amérique traverseraient une crise sociale de très grande ampleur, avec potentiellement un basculement vers des solutions politiques de type fasciste ou communiste. Retour sur la case « années 30 », là encore.

On m’objectera que les capitalistes ne sont pas des abrutis, et qu’en conséquence, ils ne commettront pas une erreur aussi grossière - ils sauront, me dira-t-on, jusqu'où conduire l'ajustement des structures de classes. Ma foi, je répondrai en toute simplicité que Serge Dassault inspire la politique économique française…

Si je résume :

- La crise est plus grave qu’en 1929,

- Mais comme les dirigeants savent mieux piloter, nous éviterons peut-être le scénario noir des années 30, à condition toutefois de gérer cinq risques majeurs :

1. Le gel économique par accroissement de la pression fiscale sur les consommateurs,

2. La guerre monétaire si l’Asie refuse aux USA une gestion souple de la crise – guerre monétaire qui peut ouvrir la porte à la guerre tout court,

3. L’explosion du consensus USA-UE si la baisse du dollar transfère le mécanisme de délocalisation vers l’Europe,

4. Les rivalités exacerbées dans le cadre de la redéfinition du système financier international,

5. L’incapacité des capitalistes occidentaux à comprendre qu’il n’est pas de leur intérêt de procéder à un ajustement trop brutal sur la structure de classes.

On commence à y voir plus clair…

( 1 ) Relisant ce texte en octobre 2010, je réalise à quel point j'étais alors naïf, en espérant que les dirigeants US feraient autre chose que cela, précisément : acheter du temps, quitte à rendre la chute finale encore plus dure... C'est hélas exactement ce qu'ils ont fait. Ils ont achevé l'Amérique productive pour sauver l'Amérique prédatrice. On va sans doute s'en rendre compte bientôt !

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