Quand le virtuel devient réel

Publié le : 15/10/2008 00:00:00
Catégories : Economie

dollar brule

Je poursuis, au risque de lasser, ma modeste réflexion sur la crise économique en cours. Après avoir analysé la situation mondiale (basculement du centre de gravité de l’économie globalisée vers l’Asie), la situation des Etats-Unis (crise structurelle induite par la dérive inégalitaire du capitalisme, renforcée par le libre-échange et artificiellement différée par une bulle monétaire et d’endettement) et les conditions de sortie probables de la crise (gestion par la stagflation dans le cadre d’une négociation mondiale, risques de dérapage réels mais gérables), je vais maintenant essayer de faire le point sur la situation de l’Europe, et plus particulièrement de la France.

Où en sommes-nous ?

La crise américaine nous a maintenant rattrapés dans sa dimension financière. Cette contamination, sur le plan strictement financier, a été extrêmement rapide (beaucoup plus rapide que la contamination par la crise de 1929).

Le 15 septembre 2008, Lehman Brothers fait faillite, discrètement poussée dans la tombe par sa rivale JP Morgan, et non secourue par un secrétaire au trésor, Henri Paulson, qui vient quant à lui d’une autre rivale, Goldman Sachs. Quinze jours plus tard, les européennes Dexia, Fortis et Hypo Real Estate sont au bord du gouffre. Il faut que les gouvernements français, hollandais, belges et allemands volent à leur secours. La purge de la finance américaine s’est répercutée en deux semaines seulement, et avec une intensité qui en dit long sur l’imbrication des intérêts entre les systèmes bancaires américains et européens.

Très vite, les marchés s’affolent. Les banques ne se prêtent plus du tout entre elles, ce qui déclenche une famine de crédits générale, au moment précis où de nombreux acteurs, chancelants, ont désespérément besoin de liquidités. Il est intéressant de noter qu’en l’occurrence, cet affolement a été irrationnel, plus irrationnel encore que lors des krachs « ordinaires ». La panique a gagné très vite, parce que c’était (pour la première fois dans l’histoire du capitalisme depuis 1929) le cœur bancaire du système financier qui s’avérait non fiable. En quelques jours, les marchés ont adopté des valorisations des actifs qui ne peuvent s’expliquer que par l’anticipation d’une récession sévère et prolongée. Si l’on reprend mon article « Quand l’imprévisible est certain », c’est l’entrée de l’Europe directement dans la phase 3 du cycle de krach, pratiquement sur l’heure, dès le déclenchement de la phase 1 (qui est représentée, chez nous, par le contre-choc de Lehman Brothers).

On assiste alors à des phénomènes relativement comiques. Ainsi, dans les jours qui suivent l’annonce du plan Paulson (850 milliards de dollars injectés, donc mesure inflationniste), le dollar remonte contre l’euro. Explication : craignant que le système financier international ne fasse complètement faillite, le capital se réfugie aux USA (énorme demande de bons du trésor), persuadé que même si c’est de là que la crise est partie, c’est aussi là que pour finir, l’argent sera le plus en sécurité – sous-entendu : la faillite des USA engendrant celle de la planète, elle n’aura pas lieu, alors que dans le cas des pays européens, sait-on jamais… Paradoxe : alors même que l’Amérique entérine sa faillite partielle, cette faillite américaine profite momentanément aux Américains, parce qu’elle fait redouter la faillite totale de leurs satellites.

Confrontées à la débâcle impressionnante des bourses du monde entier, les banques centrales tentent une opération spectaculaire : l’abaissement simultané de tous les taux directeurs, partout dans le monde, ou presque. Résultat : néant. Le marché remonte une heure, puis il reprend son trend baissier. Du jamais vu.

Le 5 octobre, les Européens se réunissent pour tenter de définir un plan d’action. Echec : l’Allemagne fait la mauvaise tête. Alors, dans la semaine du 6 au 10 octobre, la tendance « bear » se transforme en krach galopant, accéléré par la spéculation frénétique des petits malins qui jouent la baisse sur le marché à terme. Pratiquement toutes les places perdent entre 15 % et 20 % de leur capitalisation boursière. Le 10 octobre au soir, on peut très sérieusement se demander si la finance mondialisée ne va pas imploser à très brève échéance, complètement, provoquant un phénomène jamais vu : la crise systémique globale, authentiquement globale.

Le 12 octobre, un G7 exceptionnel est organisé. Entre temps, les Allemands sont venus à composition : à leur tour, ils ont été rattrapés par la crise, avec la faillite de Hypo Real Estate. On remarquera à ce sujet que cette faillite est arrivée juste à propos pour obliger le seul pays européen vraiment récalcitrant à s’aligner sur la proposition anglaise : un plan de soutien massif, en Europe comme aux USA. On en déduira ce qu’on pensera pouvoir en déduire, pour ma part, je me bornerai à relever la coïncidence.

Le G7 du 12 octobre prend un ensemble de décisions qui ressemblent à une « opération de la dernière chance » à l’échelle mondiale. Les Européens vont mettre en place un plan de 1.700 milliards d’euros (presque un an du PIB français), les Américains vont rajouter au plan Paulson une « rallonge » de 250 milliards de dollars. A la demande des Britanniques (y compris les conservateurs !), les gouvernements (y compris américain) s’engagent désormais à nationaliser les banques plutôt que de les laisser tomber en faillite. La garantie des dépôts bancaire devient théoriquement illimitée, mais à quel coût ! Au total et compte tenu des injections réalisées précédemment, la masse financière que la sphère publique met à disposition du secteur bancaire se montera donc à 3.500 milliards de dollars (2.200 milliards en Europe, 1.300 milliards aux USA). La France contribuera à hauteur de 360 milliards (40 milliards pour des mesures de recapitalisation, 320 milliards pour un fonds de garantie des prêts interbancaire).

Le 13 octobre, les marchés repartent à la hausse, shootés par cet énorme soutien public. Pratiquement toutes les places boursières gagnent 10 % ou presque. Le taux du marché interbancaire se détend enfin, les banques se prêtent à nouveau entre elles. En apparences, la crise est en voie de résolution.

En réalité, les difficultés ne font que commencer.

Y a-t-il un pilote dans l’avion ?

Pour commencer, personne ne peut décemment garantir que les 3.500 milliards de dollars injectés par la puissance publique vont suffire à surmonter le credit crunch (crise du crédit) en cours de déploiement.

Si l’on s’en tient dans un premier temps aux dettes stricto sensu, sans prendre en compte le marché des dérivés, les données sont les suivantes, pour les principales économies du monde occidental :

En milliards de dollars
PIB nominal
Dette totale
en % PIB
Dont privé
Dont public
Etats-Unis 14 000 34 300 245% 150% 95%
Allemagne 3 300 6 900 210% 140% 70%
Grande-Bretagne 2 700 5 800 215% 170% 45%
France 2 600 4 200 160% 95% 65%
Italie 2 100 3 200 195% 85% 110%
Autres pays occidentaux 9 000 14 400 160% 115% 55%
TOTAL Am Nord + Europe 33 700 68 800 205% 130% 75%

L’Occident dans son ensemble apparaît donc endetté à hauteur de 205 % de son PIB. Compte tenu de la structure du PIB des pays occidentaux, cela représente à peu près neuf années de production industrielle. Certes, les Etats-Unis établissent un record historique, avec leurs douze ans de production engagée par l’endettement ( !). Mais le reste de l’Occident est à peu près sur les mêmes ordres de grandeur – et la France est loin d’être le plus mauvais élève de la classe, quoi qu’on en dise. Compte tenu des 50 % à 100 % du PIB en endettement caché que représente notre nationale « bulle des retraites des fonctionnaires », nous sommes tout bonnement dans la moyenne.

Peut-on rembourser une dette de 68 trillions de dollars, avec un PIB de 32 trillions ? Réponse : non. La dette, pour être remboursée, doit être prélevée sur les revenus. Une dette de 205 % du PIB représente des intérêts à 11 % du PIB, si l’on admet un taux de rémunération du capital à 5 % (norme de ces dernières années). Comme la croissance des pays occidentaux plafonne à 2 % (version optimiste), et en admettant une inflation de l’ordre de 3 % (pour laisser une marge aux prêteurs à 5 %) une fois défalquée la fausse croissance générée jusqu’ici par l’endettement, les 6 % restants sont structurellement non remboursables (à peu près la moitié). C’est une situation de faillite, dont nous ne pourrions sortir que par une formidable croissance durable (de l’ordre des + 7 % des trente glorieuses) combinée avec un étalement des remboursements sur de nombreuses décennies (moratoire ou quasi-moratoire sur les intérêts). Etant donné qu’il n’y aura ni moratoire (comment faire avaler aux créanciers ?) ni rebond de la croissance (par quel miracle ?), on peut considérer que l’Occident est en dépôt de bilan.

Sur les 68 trillions de dettes accumulées qui « financent » l’actif des créanciers, une très forte proportion ne sera pas remboursée – ou alors, en monnaie de singe. Et le montant de l’impasse est beaucoup, beaucoup plus élevé que 3,5 trillions. Il serait présomptueux de se risquer à un calcul précis, mais il est probable que cette impasse se chiffrera en fins de comptes en dizaines de milliers de milliards de dollars. Il faut bien le comprendre : les 3,5 trillions déjà annoncés par Paulson & co, c’est juste le début des festivités.

Outre ce problème central de l’endettement total des acteurs non financiers, un facteur aggravant : la finance spéculative mondialisée, totalement dérégulée, a prouvé de manière éclatante qu’en dépit des assurances des néolibéraux, le jeu des acteurs dans un environnement dérégulé ne converge pas vers les meilleurs choix économiques. Cette finance est devenue complètement folle. Pour dégager toujours plus de rentabilité, les fonds spéculatifs ont utilisé des effets de levier monstrueux, prenant des positions à terme disproportionnées, pour faire travailler un argent qu’ils n’avaient pas.

Le marché des dérivés a atteint des proportions inimaginables. On a calculé que le total de ces marchés avoisine 450 trillions de dollars, soit plus de 5 ans du produit brut mondial. C’est de la démence pure et simple : aussi longtemps que les bulles spéculatives ont été prolongées à la hausse, les acteurs de ces marchés délirants s’en sont sortis par la cavalerie. A présent que les bulles implosent, une à une (immobilier, subprimes, matières premières, bientôt sans doute les crédits Alt-A à peine moins pourris que les subprimes…), les acteurs des marchés dérivés vont se retrouver massivement confrontés à des engagements qu’ils ne peuvent pas assumer.

Fondamentalement, les marchés dérivés ne modifient guère les équations économiques réelles. Mais ils vont contribuer à rendre l’affaire proprement ingérable, puisqu’ils vont fonctionner comme un accélérateur de faillite. Les fonds spéculatifs parient un argent qu’ils n’ont pas, mais leurs créanciers s’attendent à être payés avec cet argent qui n’existe pas. On arrive là à des niveaux d’absurdité tels que la modélisation économétrique devient impossible. Il n’y a plus de pilote dans l’avion, et s’il y en avait un, il n’aurait pas de tableau de bord !

Quand la finance virtuelle contamine l’économie réelle

Au total, la richesse des pays occidentaux (somme des patrimoines particuliers et collectifs) doit avoisiner 90 trillions de dollars. Nous avons une dette collective équivalente à environ 75 % de ce montant, et une partie importante de cette dette ne pourra pas être remboursée. Il faut donc s’attendre à une révision brutale de notre richesse collective, quand il va s’avérer que nos 90 trillions d’actifs sont contaminés par 10, 20 ou 30 trillions de passif irrécouvrable. Très schématiquement, pour solder l’affaire, il faudrait spolier les occidentaux de 15 à 30 % de leur patrimoine. Et d’une manière ou d’une autre, c’est bien ce qui va se passer.

Bien sûr, dire les choses comme ça, c’est simplifier à outrance. En pratique, la spoliation peut prendre des formes très diverses. Mais en pratique, beaucoup de gens croient aujourd’hui qu’ils possèdent quelque chose, et vont s’apercevoir demain qu’ils ne possèdent plus rien. Il faut bien comprendre cette idée, tellement simple qu’elle heurte l’entendement : quand il y a des gens qui ont des créances et qu’il s’avère que ces créances sont irrécouvrables, il y a des gens, les mêmes ou d’autres, qui perdent leurs avoirs. Forcément.

Pour l’instant, une spoliation directe, sous forme de gel des comptes bancaires par exemple, ne semble pas à l’ordre du jour. Comme on pouvait s’y attendre, les classes dirigeantes s’apprêtent à gérer la crise par la stagflation. Plutôt que d’anéantir l’argent, ils vont le dévaluer. C’est la dynamique qui s’est enclenchée avec le plan Paulson, et que le « plan européen » du 12 octobre a poursuivie – et qui sera poursuivie, encore et encore, dans les mois et les années qui viennent.

Bien entendu, le pouvoir économique n’annoncera pas brutalement cette entreprise de résorption de l’endettement par l’inflation. Pour l’instant, la communication organisée par les dirigeants est d’une grande habileté. Comme il n’est évidemment pas question de faire appel public à l’épargne (difficile de trouver beaucoup d’acheteurs d’obligations par les temps qui courent), et comme il n’est pas non plus question d’officialiser le déficit public comme arme de destruction financière massive (éviter la panique), on entretient pour l’instant le flou. En France, on nous explique que la garantie de 320 milliards d’euros qui vient en appui du plan d’injection de capital de 40 milliards ne sera probablement pas utilisée. Eu égard aux véritables enjeux, qui se chiffrent en milliers de milliards, nous avons là une sorte de trait d’esprit comique involontaire – mais pour l’instant, cela suffit à tranquilliser le public.

En l'occurrence, il y a de très fortes chances pour que les garanties soient sollicitées. S'il n'y a plus de confiance entre les banques, c'est pour une bonne raison. C'est parce qu'elles savent qu'il y a, dans le système, des milliers de milliards de dollars de dettes qui ne seront jamais remboursées par les débiteurs eux-mêmes. A partir de là, le seul moyen de sortir de la crise, c'est que quelqu'un rembourse les dettes : soit les créanciers (annulation de la dette), soit le consommateur (inflation), soit l'Etat, c'est-à-dire le contribuable. C’est aussi simple que cela.

La suite du film est déjà écrite.

La contamination de la crise financière à l’économie réelle est inévitable, dès lors que le système n’a pas été mis en redressement judiciaire pur et simple. Les signaux se multiplient d’ores et déjà, à la mi-octobre :

- Le moral des investisseurs est en chute libre, en Europe comme aux USA.

- La production industrielle est en baisse aux USA, elle ne se maintient en Europe que grâce à une excellente performance allemande, pour l’essentiel conjoncturelle.

- Le chômage entame sa remontée, au fur et à mesure que l’économie réelle entre en phase de rétractation.

- Le seul moyen d’enrayer un cercle vicieux de la récession serait, dans l’esprit du système actuel, le soutien à la consommation. Mais ce soutien est impossible, sauf à remettre en cause les conséquences de la dérive inégalitaire du capitalisme. A présent que le moteur de la dette est tombé en panne (impossible de continuer à faire croître un endettement déjà vertigineux), c’est au contraire la contraction de la demande qui est à l’ordre du jour. Tous ces propriétaires de maisons qui vont voir leur capital fondre (et continuer à devoir rembourser leurs prêts), tous ces détenteurs de portefeuilles d’action qui vont voir leur portefeuille fondre, tous ces petits cadres flippés par l’angoisse du chômage : tous ces gens-là vont devoir se serrer la ceinture. Très vite, les secteurs fortement dépendants de la confiance des ménages vont entrer en contraction. Aux Etats-Unis, les ventes des chaînes de magasin sont en train de caler, mais les biens de consommation ne sont pas, à ce stade, le problème essentiel. Les biens d'équipement, l'automobile, le logement : krach de la demande en perspective !

Pour empêcher la récession déflationniste qui menace, les autorités vont injecter de la monnaie, toujours plus de monnaie. On va assister à une course de vitesse entre déflation par contraction de la demande et inflation par création monétaire – et comme l’inflation fait moins mal sur le coup, c’est elle qui gagnera : les autorités feront ce qu’il faut pour ça.

Très vite, nous allons voir se tendre les relations entre le système bancaire et le régulateur, parce que les banques vont avoir tendance à conserver les liquidités que les autorités leur injecteront. C’est qu’elles ont leurs propres problèmes : anticipant les défauts de paiement potentiellement monstrueux des acteurs spécialisés dans l’effet de levier tous azimuts, les banques vont reconstituer un matelas de sécurité, de sorte que pour injecter dans la demande 1 euro, il faudra que les autorités en créent par exemple 2.

C’est pourquoi, très vite, le pouvoir va se retrouver pris en tenaille entre deux des cinq risques que je mentionnai dans mon article précédent :

- Le gel économique par accroissement de la pression sur les consommateurs, qui ne pourra être combattu qu’en injectant toujours plus de monnaie dans le circuit,

- Le risque de voir les créanciers de l’Occident (le Japon, en particulier) taper du poing sur la table si leurs avoirs en dollars sont dévalués dans des proportions insupportables.

Obligés de piloter à la fois les contraintes internes (limiter la récession) et externes (éviter l’effondrement des monnaies occidentales), les autorités vont piloter à vue. Nous risquons d’assister à une politique de « stop and go » accélérée, qui pourrait présenter un caractère assez surréaliste, avec une alternance déconcertante de mesures inflationnistes et de retour forcé à l’orthodoxie monétaire. Il en résultera un dérèglement général des prix, et nous verrons certainement des phénomènes très étranges, avec des « poches de déflation » au milieu d’une toile de fond inflationniste.

Le déficit budgétaire américain est déjà en forte augmentation. Cela va s’accentuer, et il est très probable que le fameux « critère de Maastricht » de 3 % de déficit public va voler en éclat très rapidement dans la zone euro. Déjà, la très vertueuse Allemagne de Merkel a annoncé qu’elle renonçait à son objectif d’équilibre structurel des comptes publics.

Malgré cela, les marges de manœuvre pour mener des politiques de compensation des effets sociaux de la crise seront très limitées, de sorte que l’accompagnement de la population précaire sera relativement restreint. D’ores et déjà, on sent monter la grogne sociale. Des salariés de l'automobile ont manifesté vendredi midi au Mondial de l'Automobile à Paris pour exprimer leur ras-le-bol face à la multiplication des plans sociaux. C’était un coup de semonce. Nous allons assister à des conflits de classe plus durs, qui recouvriront d’ailleurs souvent un conflit générationnel implicite. Ces salariés de l’automobile se comportaient en pratique comme des trentenaires producteurs en révolte contre la dictature des actionnaires sexagénaires du vieux baby-boom et des quinquagénaires consommateurs du jeune baby-boom : tout un symbole.

Dans ces conditions, le pouvoir soldera la crise sur la partie de la population qui risque le moins de faire « péter le système » par une révolte ouverte. Le solde des 10, 20 ou 30 trillions de dollars fictifs qui gonflent pour l’instant les fonds de retraite des baby-boomers sera probablement trouvé en grande partie sur ces mêmes fonds de retraite. On ne peut pas s’empêcher d’y voir une forme de justice : après tout, cette génération du baby-boom est la principale responsable du désastre. Elle n’a pas fait d’enfants, elle en paiera le prix quand les fonds de retraite auront implosé. Des vieux pauvres qui meurent seuls, vous en verrez beaucoup dans les vingt ans qui viennent.

Le délicat partage du fardeau

Confrontés à des tensions internes de plus en plus ingérables, les Etats vont entrer en compétition pour savoir qui doit porter le fardeau de la catastrophe. Il était visible, le 5 octobre, que le « Prime » britannique Gordon Brown a eu beaucoup de mal à faire avaler son « plan Paulson européen » aux Italiens (Berlusconi s’est lâché au sujet du système financier international, avant de se rétracter en catastrophe) et surtout aux Allemands. L’image restera, pour l’Histoire, d’Angela Merkel faisant la bise à Nicolas Sarkozy devant les caméras. Mais dans la coulisse, on ne devait pas franchement jouer love story.

Le retour des égoïsmes nationaux est à l’ordre du jour. Il n’est pas certain que la soi-disant Union dite Européenne y survive bien longtemps. Si les critères de Maastricht explosent, ils ne le feront pas forcément partout dans l’euroland de manière synchrone, ni dans les mêmes proportions. L’Allemagne, dont la population est traditionnellement très disciplinée, possède une étonnante aptitude à se mobiliser. Ce n’est pas le cas de l’Italie et de la France. L’Etat de l’endettement privé en Angleterre est tel qu’en cas de krach financier provoquant l’implosion de la City, on peut vraiment se demander ce qui va se passer Outre Manche. La France, qui paye aujourd’hui pour l’Europe bien plus qu’elle n’en retire, risque d’être le maillon faible. Vers le retour du Franc ? – L’hypothèse, farfelue il y a peu, prend de plus en plus consistance.

Pour l’instant, les européens ont fait front commun. Mais c’est un front contraint. Il est de plus en plus clair que c’est la pression mise par Washington sur l’Union Européenne qui a enclenché la dynamique de soutien à la bourse. Le sommet de Paris, purement européen, le 5 octobre, n’avait débouché que sur un constat de désaccord. C’est le G7, aux USA, qui a tranché.

C’est à ce niveau-là que se trouve la coordination, et il est clair que l’Union Européenne, en l’occurrence, est un non-acteur. De toute manière, les vraies décisions seront prises largement en fonction des accords entre Japon, Chine et USA (avec la Russie dans le rôle peu confortable d’ennemi potentiel de l’empire américain en implosion). Dans l’histoire, les zéropéens bruxellois comptent pour assez peu de choses. Raison pour laquelle, sans doute, ils vont très largement payer une crise née aux USA, et résultant principalement de la politique américaine. La gestion du risque numéro 3 (explosion du consensus USA-UE si la baisse du dollar transfère le mécanisme de délocalisation vers l’Europe) va se faire tout bonnement en imposant à l’Europe de payer pour la faillite américaine, ce qui va reporter sur l’euro une partie de la baisse prévisible du dollar. C’est le mouvement auquel nous assistons depuis deux semaines : légère baisse de l’euro face au dollar, baisse prononcée du couple dollar-euro face au Yen.

Ah, on donnerait cher pour être petite souris, et pour assister aux négociations entre asiatiques et américains ! Pour l’instant, on remarquera simplement que nous assistons à l’accouchement pénible d’un Nouvel Ordre Mondial – un ordre vraiment nouveau, cette fois-ci.

Le risque 4 (les rivalités exacerbées dans le cadre de la redéfinition du système financier international) est maintenant avéré, mais les asiatiques devraient se montrer bons camarades, car ils ont une trouille bleue de la faillite américaine, et cela pour deux raisons excellentes :

- Ils possèdent probablement quelque chose comme 6 trillions de dollars d’actifs aux USA, essentiellement en bons du trésor (perte actuelle : probablement déjà plusieurs centaines de milliards),

- Ils savent très bien que si l’Amérique implose, elle peut devenir folle et utiliser le dernier argument qui lui reste : la plus grande armée du monde.

D’un autre côté, Chinois et Japonais ne peuvent pas tolérer que l’Amérique transforment leurs actifs en brouettes de monnaie weimarienne…

C’est de la balance entre ces deux termes du dilemme que dépendra leur attitude face à Washington, et on commence, à condition d’y regarder de près, à pouvoir deviner comment la question sera résolue. La semaine dernière, une discrète dépêche d’agence nous informait que le groupe bancaire japonais Mitsubishi UFJ Financial prenait une participation de 21% dans la banque américaine Morgan Stanley, émanation de JP Morgan, cœur du cœur du capitalisme anglo-saxon depuis 150 ans. Or, et c’est là que réside la véritable nouvelle, les Japonais ne se contentent pas de mettre au pot. Ils acquièrent un siège au conseil d'administration.

Je crois que cette dépêche d’agence annonce en filigrane ce que sera l’issue de la crise sur le plan géostratégique : l’Amérique reconnaît qu’elle doit désormais associer l’Asie au leadership mondial. A ce stade, j’en ai conscience, cette thèse n’a pour tout soutien qu’une affaire emblématique et marginale – un détail dans l’Histoire, un petit détail de rien du tout. Mais franchement, ça paraît tellement logique.

Le prix de ce condominium sera probablement, pour l’Asie, la renonciation à une grande partie de ses créances américaines. Une crise d’ajustement très violente attend maintenant la Chine, et dans une moindre mesure le Japon. En Chine, il faut s’attendre à des mouvements assez rudes. Pour l’instant, le marché intérieur n’est pas organisé pour offrir des débouchés satisfaisants à l’industrie chinoise, et les transferts de technologie ne sont pas achevés. La crise américaine, d’une certaine manière, survient dix ans trop tôt pour la Chine – et c’est sans doute pour cette raison que les Japonais vont sauter sur l’occasion pour pérenniser leur alliance avec les USA, quitte à la réviser.

En partie ruiné par la faillite américaine, le système chinois va devoir gérer une rétraction considérable de ses débouchés. Plusieurs indices laissent penser que cette rétraction a d’ailleurs déjà commencé. Les secteurs de l’industrie chinoise les plus dépendants de la consommation occidentale sont entrés en crise de la demande. L’industrie du jouet, par exemple, a perdu presque la moitié de ses fabricants en moins d’un an. Paradoxe : l’Amérique peut faire de sa faillite une arme géostratégique redoutable.

D’autres pays vont souffrir de la crise américaine. L’Iran est en crise économique. Des troubles sociaux sont à craindre à brève échéance. L’inflation est déjà de plus de 25 % en rythme annuel dans ce pays confronté à un ensemble de déséquilibres structurels profonds. La baisse de la demande pétrolière, et donc des cours, ne va rien arranger. Spectacle étonnant : l’Amérique est en train d’imploser économiquement, mais cette implosion risque d’être, pour elle, l’occasion de nuire à ses ennemis.

Les scénarios pour l’Europe

Déflation ou inflation ?

Et concrètement, que va-t-il maintenant se passer pour nous, grouillots de base d’un Occident en faillite ?

Je ne suis pas devin (et d’ailleurs, vous aurez le droit dans quelques mois de vous moquer de mes prédictions), mais ce qui me paraît le plus probable, c’est une crise en deux temps :

- d’abord une récession assez violente et déflationniste,

- ensuite une longue période de stagnation accompagnée d’une violente inflation.

Une déflation, pour commencer, parce que les acteurs économiques en situation de pré-faillite vont chercher à vendre leurs actifs, coûte que coûte, pour trouver des liquidités. Ce sont surtout les actions, l’immobilier et les matières premières (bulles spéculatives en voie d’implosion) qui vont souffrir. Les prix des marchandises seront stables, la crise de la demande compensant largement les créations monétaires, dans un premier temps. Baisse des actifs, stabilité des prix à la consommation : on a déjà un début de concrétisation de ce mécanisme dans le découplage observé depuis quelques mois dans l’immobilier, avec des prix à l’achat qui baissent, et des loyers qui montent.

Ce contexte déflationniste, qui va rappeler les conséquences immédiates de la crise de 1929, durera sans doute un an ou deux, pas plus. Cette période devrait logiquement voir se dérouler une récession assez violente. Je m’étais risqué à estimer une contraction mécanique de l’activité, simplement par implosion des secteurs virtuels/fictifs, de l’ordre de 6 % aux USA. A cela pourrait s’ajouter l’impact sur l’économie réelle, par contrechoc. Je ne serais pas surpris que nous assistions à une récession pire que celle de 1993, avec une baisse du PIB américain de 10 % au moins, étalée sur deux ou trois ans, et un choc moindre, mais tout de même très significatif, en Europe. Sortez les mouchoirs.

Ensuite, la résorption de l’énorme dette irrécouvrable (10, 20, 30 trillions ?) va s’étaler sur de nombreuses années. A ce moment-là, les déficits budgétaires exploseront, la zone euro sera complètement réaménagée, et la planche à billets va chauffer pour de bon. La croissance sera faible, parce que les fondamentaux de la production ne seront pas au rendez-vous, et parce que la désorganisation générale des prix va décourager l’activité. Cependant, nous n’assisterons probablement pas à un crash intégral comme celui des années 30. Les gouvernements ne referont pas les erreurs de l’entre deux guerres. Il y aura une forte inflation (la valeur de la monnaie pourrait être divisée par deux ou trois, si la dette irrécouvrable est intégralement monétisée), mais l’affaire sera gérée sur la durée, au moins une décennie. Vous ne verrez pas les spectacles terrifiants de l’Allemagne de 1923, ni les 10 millions de chômeurs qui amenèrent Hitler aux portes du pouvoir dès 1932. Mais vous verrez une longue stagflation, morose et caractérisée certainement, ici ou là, par de très fortes tensions sociales.

L’ajustement de la structure de classe

La grande inconnue, c’est la manière dont le pouvoir va gérer les conséquences sociopolitiques de cette période de déclin.

Il faut se souvenir, à ce propos, que nous assistons en réalité à un retour à la normale. En 1950, 90 % de la population stagnait sous un salaire annuel inférieur à 10.000 euros actuels. Pas de télévision, pas de téléphone portable (pas de téléphone du tout, d’ailleurs, très souvent), pas de vacances ou alors au Crotoy, pas de voiture, un costume solide par an, et de la viande une fois tous les dix jours. C’est en gros le niveau de vie actuel des neuf dixièmes de l’humanité – en fait, c’est même mieux !

Depuis 60 ans, deux phénomènes majeurs avaient en Occident modifié cet état des choses :

- Entre 1950 et 1980, le revenu moyen exprimé en euro constant avait à peu près été multiplié par 2,5 (plus ou moins selon la façon de redresser les prix). Puis, pendant le quart de siècle suivant, il a encore progressé d’environ 35 %, soit sur l’ensemble de la période un quadruplement du niveau de vie.

- Entre 1950 et 1980, la structure de classe avait subi une déformation considérable. Alors qu’en 1950, cette structure était constituée par une énorme base très resserrée (80 % de la population enfermée aux alentours du salaire minimal de survie) prolongée par un « pic » très étroit (10 % de la population vivant dans l’aisance), en 1980, les gros bataillons appartenaient à une vaste classe moyenne, oscillant en termes de revenue dans un rapport de 1 à 3. Depuis 1980, cette structure a eu tendance à se rapprocher progressivement de la configuration de 1950, mais nous n’avons jusqu’ici fait qu’une très faible partie du chemin nécessaire pour revenir au modèle traditionnel : une base pauvre et égalitaire, une toute petite minorité très riche.

Ce que nous allons vivre maintenant, c’est le retour aux conditions de 1950. Certes, ce ne sera pas une reproduction à l’identique. Nous aurons toujours des téléphones portables, des ordinateurs et, hélas, des télévisions. Mais le niveau de vie des occidentaux va régresser considérablement en moyenne, et la structure de classe a de fortes chances de revenir à un modèle proche de celui qui prévalait avant les trente glorieuses.

- Baisse du niveau de vie : inéluctable, sauf à changer radicalement les termes de l’équation. Les occidentaux produisent aujourd’hui, individuellement, à peu près trois fois plus, en termes de production réelle (industrie, agriculture, services productifs) que les asiatiques. Ils consomment environ dix fois plus (compte tenu du niveau de vie très bas des masses chinoises). Dès lors que les termes de l’échange seront rééquilibrés entre les pays émergents et l’Occident, mécaniquement, nous ne pourrons plus consommer que ce que nous produisons. Et d’ailleurs, comment voudriez-vous que perdure la situation actuelle ? Sauf à imaginer un énorme accroissement de la production mondiale (contrainte écologique), nous allons forcément devoir consommer moins, puisque notre production ne justifie pas notre niveau de vie.

- Déformation de la structure de classe : la crise va surtout percuter les classes moyennes et populaires. Les riches s’en sortiront plutôt bien. Certes, quelques-uns vont tomber. Mais dans l’ensemble, ils ont les moyens d’échapper aux conséquences de l’effondrement. D’abord la part des dépenses contraintes est plus faible pour eux, donc si leurs revenus baissent, leur niveau de vie n’est pas affecté, ou très peu. Ensuite, ils ont la possibilité d’échapper à l’inflation plus facilement que les pauvres. Quand l’argent se dévalue, ce sont les acteurs qui maîtrisent les instruments financiers performants qui s’en sortent le mieux. Ceux qui vont payer ? Les petits rentiers (retraités, classes moyennes), qui verront leurs économies fondre, et leurs retraites réduites à néant (ou peu s’en faudra). Les salariés, qui risquent fort, en période d’inflation, d’être payés avec une monnaie dévaluée sans réévaluation des salaires « en temps réel ». Et puis il y a les pauvres naïfs qui se sont endettés sur quarante ans pour acheter une cage à lapin dont la valeur va être divisée par deux (aïe).

Il n’y a guère de doutes : l’issue de la crise, telle qu’elle semble être configurée, est pour la société occidentale un retour à la structure duale des sociétés « d’avant les trente glorieuses ». Un retour vers le passé qui, d’ailleurs, est aussi un alignement sur la structure générale des sociétés humaines – partout ailleurs dans le monde, on en est encore à la situation « d’avant les trente glorieuses ». En pratique, ce que la crise à venir nous promet, c’est l’effacement des gains apportés par le progressisme, tel qu’il se manifesta concrètement en Occident, dans la foulée du New Deal américain, à l’époque où le capitalisme, menacé par l’URSS, était obligé de faire des concessions aux travailleurs.

On parle beaucoup, actuellement, sur Internet ou ailleurs, de la question de savoir si cet ajustement est programmé. Des éléments le laissent penser : on a du mal à croire que les dirigeants occidentaux ont fabriqué sans s’en rendre compte une bulle d’endettement presque aussi grosse que l’économie elle-même. Mais au fond, quelle importance ? Que la crise soit l’instrument d’une politique délibérée de guerre de classes, ou qu’elle soit le résultat d’une guerre de classe inconsciente dont elle va maintenant devenir l’argument, qu’est-ce que ça change ?

La grande question, la seule vraie question en fait, qui se pose à nous désormais, c’est : comment les sociétés occidentales vont-elles réagir à ce grand ajustement en préparation ?

Tout indique que le pilotage de la mutation sera chaotique. Quelques faits divers récents montrent clairement que l’hyperclasse est tout à fait insouciante à cet égard. Le risque numéro 5, « l’incapacité des capitalistes occidentaux à comprendre qu’il n’est pas de leur intérêt de procéder à un ajustement trop brutal sur la structure de classes », est à mon humble avis LE risque principal qui pèse sur nous.

Les dirigeants de la compagnie américaine AIG ont passé des vacances dans un complexe luxueux de Californie quelques jours à peine après le sauvetage de l'assureur pour 85 milliards de dollars ! Ceux de Dexia organisèrent un gueuleton à 300 euros par tête de pipe pour fêter le sauvetage de leur société aux frais du contribuable ! Comment qualifier ces comportements ? Indécence est un mot trop faible. Obscénité serait plus juste. Que signifie cette obscénité ? Que l’hyperclasse a perdu le sens de la mesure.

Plusieurs faits divers récents indiquent qu’aux Etats-Unis, où la crise est plus avancée que chez nous, un désespoir impressionnant est en train de monter dans la classe moyenne. Un petit cadre de la finance en proie à de graves difficultés financières a tué récemment cinq membres de sa famille à Los Angeles, avant de mettre fin à ses jours. Cette tragédie a marqué les Américains, et elle a reçu un écho médiatique disproportionné. Régulièrement, on entend parler de suicides de personnes obligées de quitter leur demeure saisie. Les associations de psychologues et psychiatres ont fait état d’une augmentation de l’ordre de 50 % des demandes d’aide psychologique. L’impact serait d’ores et déjà très supérieur à celui du 11 septembre 2001.

Quand on compare l’attitude des dirigeants du capitalisme mondialisé et l’état d’esprit de la population, on se demande où on va. Ou plutôt, non : on ne se le demande même plus. Il est évident que l’hyperclasse n’est pas capable de modérer ses exigences, pas capable de gérer prudemment l’ajustement de la structure de classe. Nous allons probablement assister à une lutte des classes ouvertes, et potentiellement très brutale. Il est très probable que cela sera, pour l’oligarchie, l’occasion d’accélérer le mouvement vers un gouvernement mondial, ou en tout cas vers un gouvernement unique de l’hémisphère occidental. Et il est certain que cela sera, pour les peuples, la dernière chance avant une longue nuit – la dernière chance de se révolter.

Depuis 1989, en Occident, fondamentalement, nous ne faisions que prolonger la même courbe.

Cette courbe est cassée.

Donc on ne peut plus la prolonger.

L’avenir est ouvert.

Le XXI° siècle vient de commencer pour de bon.

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