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Quand le yuan supplantera le dollar

Publié le : 15/01/2014 18:13:58
Catégories : Billets d'actualité , Hongbing Song

La tendance paraît inéluctable. Le renminbi (yuan), qui est en train de devenir une devise de règlement dans les échanges commerciaux, pourrait à terme aussi devenir la principale monnaie de réserve mondiale. Une thèse d’autant plus réaliste que Pékin ne cache pas ses ambitions en la matière.


Le 3 décembre dernier, lorsque la Society for Worldwide Interbank Financial Telecommunication (SWIFT), société spécialisée dans les transactions interbancaires, a révélé que la monnaie chinoise avait ravi à l’euro la deuxième place du podium des devises les plus utilisées dans les contrats commerciaux, la surprise a été de taille. Pour le yuan, ou renminbi (monnaie du peuple), la nouvelle a constitué une forme de consécration. Depuis, certains observateurs extrapolent, et imaginent déjà un scénario qui aurait été jugé, il y a peu, totalement invraisemblable : le dollar américain détrôné en tant que devise mondiale.

La tendance paraît inéluctable. Le renminbi va non seulement devenir une devise de règlement dans les échanges commerciaux et une devise de facturation, mais également la principale monnaie de réserve des grandes banques centrales du monde. Les trois fonctions principales d’une monnaie mondiale, que le dollar américain (qui représente à lui seul un peu plus de 60 % des réserves de change mondiales) assure sans partage depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, après avoir supplanté la livre sterling. L’histoire économique et monétaire le prouve : la domination mondiale d’une monnaie va de pair avec le leadership économique, financier, voire culturel du pays qui l’émet.
Avant le règne du sterling de l’Empire britannique au XIXe siècle, le peso portugais, la piastre espagnole ou encore le franc français ont eu, eux aussi, leur heure de gloire.

Les prédictions assurant qu’un passage de témoin entre le dollar et le yuan interviendra tôt ou tard sont d’autant plus réalistes que Pékin ne cache pas ses ambitions en la matière. En octobre dernier, l’un des chroniqueurs de l’agence de presse officielle chinoise Xinhua, Liu Chang, avait appelé explicitement dans un point de vue à une « dés-américanisation » de l’économie mondiale. Fustigeant la politique de Washington, Liu Chang y militait pour l’instauration d’une nouvelle devise de réserve, amenée à remplacer le dollar dominant afin que « la communauté internationale puisse, de manière permanente, rester à l’écart de la contagion de la crise politique intérieure s’intensifiant aux Etats-Unis ». Une référence aux bras de fer permanents entre la Maison-Blanche et le Congrès sur les questions budgétaires. Le fait que la Réserve fédérale américaine monétise sa dette publique à tout-va ne laisse pas non plus d’inquiéter les autorités chinoises, à la tête de 5.000 milliards de dollars de réserves investies essentiellement sur le marché obligataire américain.

Une question de temps

L’économiste Nouriel Roubini annonce ainsi l’inéluctable :

« L’Empire britannique a décliné – et la livre a perdu son statut de principale monnaie de réserve mondiale – lorsque la Grande-Bretagne est devenue un débiteur net et un emprunteur net durant la Seconde Guerre mondiale. Les Etats-Unis sont aujourd’hui dans une situation similaire. Ils accumulent d’énormes déficits commerciaux et budgétaires, et comptent sur la bienveillance continuelle de créanciers étrangers qui commencent à se sentir mal à l’aise à l’idée d’accumuler toujours plus d’actifs libellés en dollars. La chute du dollar pourrait n’être qu’une question de temps »,

avertit-il. Président d’AB Marchés et ex-chef économiste d’HSBC France, Antoine Brunet va plus loin, en analysant les résultats du dernier plénum du comité central du Parti communiste chinois, en novembre. Ce dernier a décidé la création de la zone de libre-échange de Shanghai, où le yuan sera convertible et le mouvement des capitaux libres.

« C’est une nouvelle offensive. La Chine, patiemment, ne cesse de prendre des initiatives et de marquer des points pour mettre en cause le statut privilégié du dollar et pour substituer in fine le yuan monnaie du monde au dollar monnaie du monde. »

Il est vrai que, depuis plusieurs années, Pékin ne ménage pas ses efforts pour développer l’usage du yuan à l’international. Accords de swaps entre la banque centrale chinoise et la Banque centrale européenne, la Banque d’Angleterre et la Banque du Japon notamment ; création d’un marché obligataire privé (les obligations Dim Sum) à Hong Kong, pour offrir de nouvelles opportunités d’investissement en yuan ; possibilité offerte aux banques et aux entreprises étrangères d’emprunter en yuan par l’intermédiaire des places financières de Hong Kong, Singapour et Londres ; accord sino-britannique pour renforcer le rôle de la City dans le négoce offshore du yuan, un marché convoité aussi par la place financière de Paris… Des tentatives ont aussi lieu au niveau des instances internationales. Lorsque la crise économique et financière de 2007-2008 a atteint son paroxysme, plusieurs leaders, dont le président français de l’époque Nicolas Sarkozy, ont appelé à une réforme du système monétaire international, et à une moindre dépendance vis-à-vis du dollar. Dans le cadre du G20, certains avancent l’idée d’introduire de nouvelles monnaies au sein du panier des droits de tirages spéciaux (DTS), cette unité de compte utilisée par le Fonds monétaire international. Sans succès jusque-là. Washington veille au salut du dollar et à ses « privilèges exorbitants », dénoncés par bon nombre d’économistes. « On le voit, globalement, la puissance géoéconomique des Etats-Unis équilibre encore celle de la Chine. Mais la dynamique est en faveur de la Chine », martèle Antoine Brunet.

John Mauldin, de Mauldin Economics, se veut, lui, plus mesuré.

« La question n’est pas de savoir si le yuan va devenir la principale monnaie de réserve mondiale à la place du dollar, mais s’il va devenir une monnaie de réserve. »

Et sa réponse est simple : oui, le renminbi en deviendra une. Ce n’est qu’une question de temps. Selon son analyse, la Chine va d’abord l’imposer au niveau commercial. Il est impératif d’alimenter le monde avec sa propre monnaie. Les Etats-Unis l’ont fait pendant plus de vingt ans grâce à leur déficit commercial avec les pays de l’Opep et d’Asie.

« Ces dollars qui ont terminé dans les coffres des banques centrales de ces nations sont revenus financer le déficit budgétaire américain par des achats de titres du Trésor »,

rappelle-t-il. Mais, ce schéma va prendre fin. Depuis le début de la crise, les Etats-Unis ont fortement réduit le déficit de leur balance courante (- 58 %) grâce au gaz de schiste et à la renaissance de leur industrie.

« A terme, la balance courante américaine pourrait redevenir positive. La quantité de dollars offshore va donc se réduire significativement. Ce qui induit un effondrement de la liquidité dollar au niveau mondial puisque la devise américaine est présente dans 87 % des transactions de change globales. Face à cette évolution prévisible, une seule monnaie pourra suppléer le billet vert : le yuan. » En seulement deux ans, la Chine est d’ailleurs parvenue à faire passer de 0 à 18 % la facturation en yuan de ses exportations. « Il y a seulement deux ans, le yuan était une nondevise. Personne ne la négociait, personne ne la détenait. »

Considérations géopolitiques

Aujourd’hui, le yuan est devenu la neuvième devise négociée au monde, selon l’étude publiée ce mois-ci par l’European Centre for International Political Economy. Et cette internationalisation va se poursuivre. Pour que la Chine devienne un exportateur de poids de ses propres produits, il lui faut offrir des financements à ses consommateurs ultimes que sont l’Indonésie, le Vietnam et le reste de l’Asie. « Si un pays effectue 20 % de son commerce avec la Chine, il est normal que le yuan soit la monnaie de référence des contrats commerciaux », explique John Mauldin. L’étude récente de la Development Bank of Singapore (DBS) abonde dans ce sens. L’internationalisation du yuan est cruciale pour la Chine. Pékin veut éviter la répétition du scénario de 2008.

« Quand Lehman Brothers est tombé, le monde entier s’est effondré instantanément et simultanément. L’Asie est tombée aussi vite, voire plus vite, que les Etats-Unis, non pas faute de demande de l’économie réelle, mais en raison d’un choc financier, un gel des financements en dollar du commerce international de l’Asie. »

L’une des solutions est d’ancrer le commerce asiatique au yuan. A cela s’ajoutent des considérations géopolitiques de prestige. 

« Il serait irréel, alors que la Chine est devenue la nation la plus commerçante au monde, que son commerce soit encore mesuré en dollar à la fin de la décennie », relève DBS. Dans un rapport commandité par le World Gold Council, en janvier 2013, l’Official Monetary and Financial Institutions Forum (Omfif) partage cet avis :

« Pour des raisons géopolitiques, de fierté nationale et de prestige, la Chine veut voir sa monnaie jouer un plus grand rôle dans le système capitaliste international. Mais il faudra un grand nombre d’années avant que le yuan ne soit un challenger crédible du dollar. Les Chinois préféreront d’abord asseoir le rôle du yuan comme devise commerciale et d’investissements. »

D’autant que détrôner le dollar comme monnaie mondiale ne dépend pas du seul bon vouloir de Pékin. La Chine peut de manière indépendante promouvoir l’internationalisation de sa devise en libéralisant un peu plus les mouvements de capitaux, en réformant le taux de change fixe entre yuan et dollar, conditions essentielles pour prétendre à un statut de devise de réserve… « Mais il faudra surtout que la communauté financière mondiale accepte que le yuan devienne la deuxième devise de réserve mondiale », constate l’Omfif. Et sur ce plan, les Etats-Unis disposent d’un atout considérable. Celui d’être une démocratie s’appuyant sur des règles de droit intangibles. 

« Il n’est pas assuré aujourd’hui qu’un investisseur puisse récupérer en totalité un éventuel investissement en yuan. L’environnement juridique chinois n’est pas comparable à celui des Etats-Unis », avertit un économiste. Jean-Pierre Patat, conseiller au Cépii, ne s’attend pas non plus à un bouleversement du paysage actuel.

« Il faudra des dizaines d’années pour que le yuan soit en mesure de concurrencer sérieusement le dollar. A moins d’un séisme majeur comme la Seconde Guerre mondiale, qui a couronné le dollar au détriment du sterling. La Chine ne dispose pas encore d’un marché de dette publique aussi profond, diversifié et liquide que celui des Etats-Unis. » La bataille entre le yuan et le dollar pour la première place du podium s’apparente donc plus à une « Longue Marche », parsemée d’embûches, qu’à un « Grand Bond en avant ».

Les Echos

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A lire en complément :

La Chine, leader autoproclamé du commerce mondial

D’après les chiffres des douanes, les Etats-Unis ont été détrônés en 2013. Exportatrice,la Chine devient aussi grande importatrice.

On avait connu la Chine plus humble. Le porte-parole des douanes chinoises n’a pas hésité à crier victoire, vendredi, en publiant les chiffres définitifs du commerce chinois pour 2013. Selon Zheng Yuesheng, la Chine a, de façon « presque certaine », détrôné les Etats-Unis pour devenir la première puissance commerciale au monde.

Ce « moment historique », comme il l’a qualifié, n’aurait dû être officialisé, théoriquement, que le mois prochain, lorsque Washington publiera ses propres chiffres définitifs pour l’année 2013. Mais un coup de théâtre semble impossible. Alors que Pékin a affiché, l’an dernier, des échanges s’élevant à 4.160 milliards de dollars, Washington ne totalisait, au cours des 11 premiers mois de 2013, que 3.530 milliards de dollars d’échanges.

260 milliards de dollars d’excédent

Après être devenue, en 2009, la première puissance exportatrice au monde, détrônant l’Allemagne, la Chine est bien désormais le pays qui affiche le plus gros volume d’échanges avec le reste du monde, lorsqu’on totalise ses importations et ses exportations. Les premières se sont élevées à 1.950 milliards de dollars l’an dernier, tandis que les secondes atteindraient les 2.210 milliards. Au total, la deuxième économie mondiale affiche donc un excédent de 260 milliards, en hausse de 12,8 % sur un an. Cette hausse est la plus significative depuis que la crise financière internationale a fait sensiblement chuter le rythme de croissance des exportations de l’empire du Milieu.

Vendredi, certains analystes se sont malgré tout appesantis sur la mauvaise surprise du mois de décembre, au cours duquel les exportations n’ont connu qu’une très faible hausse (de 4,3 % en rythme annuel). Mais il semble que ce chiffre décevant soit lié avant tout à celui, anormalement élevé, publié en décembre 2012, en raison d’une fraude qui permettait de maquiller en exportations des entrées de capitaux sur le territoire. Une pratique que Pékin a, depuis, fait largement disparaître.

Dynamique intérieure

Si le « made in China » s’était déjà imposé comme le numéro un au monde en terme de valeur, la performance de 2013 découle donc aussi de la puissance d’achat de la Chine. Une tendance qui pourrait traduire la solidité de la dynamique intérieure. De quoi donner de l’espoir aux stratèges chinois, désormais convaincus de la nécessité de doper la demande interne.

Malgré tout, la suite du scénario reste floue. Cela fait deux années consécutives que Pékin n’atteint pas l’objectif de croissance de son commerce extérieur qu’il s’était assigné (10 % en 2012 et 8 % en 2013). A l’avenir, la bonne tenue des importations dépendra de la capacité de Pékin à piloter le désendettement de son économie sans casser la dynamique interne.

Quant aux exportations, elles vont devoir faire face à la hausse des coûts, en particulier à l’appréciation continue du yuan, devenue la toute première préoccupation des entreprises exportatrices chinoises selon une récente étude. Et la fin de la politique ultra-accommodante de la Réserve fédérale américaine pourrait avoir un impact sur la demande des pays émergents, qui représentent un débouché croissant pour la Chine.

Les Echos

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A lire également :

Réserves de change record pour la Chine

A fin 2013, la Chine détenait 3.820 milliards de dollars de réserves de change, les plus importantes du monde. Un montant en hausse de 4,4% en trois mois.

Les réserves de change de la Chine, les plus importantes au monde, ont atteint fin décembre le niveau record de 3.820 milliards de dollars, a rapporté mercredi la Banque centrale. Cela représente une légère progression par rapport au montant de 3.660 milliards de dollars atteint fin septembre, selon les chiffres publiés chaque trimestre par la Banque populaire de Chine (PBOC).

Les colossales réserves en devises étrangères de la Chine, qui ont plus que quadruplé depuis 2005, reflètent le déséquilibre des échanges extérieurs de la deuxième économie mondiale. Son excédent commercial a gonflé de 12,8% l’an dernier, atteignant pour l’ensemble de 2013 quelque 259 milliards de dollars, son niveau le plus élevé depuis 2008 et l’éclatement de la crise financière. La Banque centrale chinoise accumule des réserves de change (dont la composition exacte n’est jamais détaillée) parce que les exportateurs sont pour la plupart tenus de déposer leurs revenus en devises étrangères auprès de l’institution.

Pékin est depuis longtemps accusé par ses principaux partenaires commerciaux, Etats-Unis en tête, de maintenir un taux de change artificiellement bas de sa monnaie pour soutenir ses exportateurs. Mais le yuan s’est sensiblement renchéri face au dollar l’an dernier (+2,8%), tandis que la croissance de l’économie chinoise ralentissait nettement, minée par la conjoncture économique morose en Europe et dans les autres marchés d’exportations. Pour les analystes, le gonflement des réserves de change chinoises, qui s’est accéléré l’an dernier, est alimenté par d’«importants flux de capitaux», notamment spéculatifs.

Si la libre convertibilité du yuan est un lointain objectif régulièrement affiché par les autorités, ces dernières contrôlent encore strictement les échanges sur le yuan, et les fluctuations du taux de change n’interviennent qu’au sein d’une fourchette déterminée par la Banque centrale.

En l’absence d’évolution de la part de Pékin, «il est probable que (…) les réserves de change pourraient facilement dépasser les 4.000 milliards de dollars d’ici à la fin de l’année», ont observé les experts de la banque ANZ.

La PBOC injecte des yuans dans l’économie tandis qu’elle place une partie de ses devises en bons du Trésor américains et en dette souveraine d’autres Etats. La Chine utilise également une partie de ces réserves pour investir dans des entreprises à l’étranger à travers son principal fonds souverain, le CIC.

AFP (via Les Echos)

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