Quand les élites se muent en hyperclasse

Publié le : 11/09/2008 00:00:00
Catégories : Articles auteurs , Auteurs , Billets d'actualité , Michel Drac

dollar brule

Après « Quand l’imprévisible est certain » et « Quand le réel devient incontrôlable, » je poursuis ma tâche : essayer de mettre au clair mes idées, pour l’instant assez confuses, sur la crise qui vient vers nous. Le premier article faisait le point de l’endettement US, et visait à expliquer les mécanismes de fond par lesquels l’économie capitaliste, spontanément, sous le jeu de sa dérive inégalitaire, fabrique des bulles spéculatives en reflet de l’endettement croissant. Le deuxième article était une tentative pour expliquer en quoi la situation actuelle est caractéristique d’une avant-crise structurelle, et non conjoncturelle – et cela, principalement parce que nous sommes en train d’assister à un déplacement du centre de gravité de l’économie productive, l’Occident implosant, l’Asie montant irrésistiblement.

Dans les articles qui viennent, je vais essayer de comprendre comment la classe dirigeante occidentale perçoit la situation, et ce qu’elle peut faire pour y remédier. Cela impose de répondre, je crois, à trois questions :

- Peut-on encore parler de classe dirigeante occidentale ?

- Quels sont les moyens employés jusqu’ici par les élites occidentales pour retarder l’implosion des bulles spéculatives croissantes ?

- Quand ces outils seront-ils pris en défaut ? Et qu’est-ce qui se passera à ce moment-là ?

L’objet du présent article est de répondre à la première de ces trois questions : classe dirigeante occidentale, ou hyperclasse mondialisée ?

*

Nous avons vu que le centre de gravité de l’économie productive industrielle était en voie de basculement vers l’Asie. Reste à évaluer dans quelle mesure le centre de gravité de l’économie financiarisée suit cette évolution.

Le tableau ci-dessous rappelle, pour les principales puissances économiques mondiales, les données fondamentales que nous devons garder en tête avant d’aller plus loin.

Indicateur (tous montants arrondis à la centaine proche)

USA

Union Européenne

Chine

Ensemble Japon-Corée

PIB à parité de pouvoir d’achat (G$)

13.800

14.700

7.000

5.500

PIB minier et industriel (production) (G$)

2.700

3.400 (4)

3.500

1.900

PIB agricole (G$)

200

900

700

100

PIB tertiaire (G$)

10.900

10.400

2.800

3.500

Position extérieure nette (G$)

-2.500 ou
– 5.000 (2)

-1.500

800

4.000

Dette extérieure (G$)

13.200

4.000 (3)

400

1.500

Dette publique (G$)

10.200

10.400 (5)

1.400 ou 5.400 (1)

8.000

(0) Toutes données 2007 si dispo, dernière donnée sinon. Certaines données sont sujettes à caution, en particulier en ce qui concerne la Chine et l’ensemble des positions extérieures nettes, solde de synthèse qui cumule toutes les incertitudes des indicateurs entrant dans sa composition.
(1) Environ 4.000 milliards de dollars de dette « sociale » au titre des pensions, non provisionnées à ce stade
(2) La position extérieure nette des USA est artificiellement gonflée par la surévaluation des actifs boursiers détenus à l’étranger. En cas de correction boursière, on estime que les USA perdront potentiellement 2.500 milliards d’avoirs à l’étranger, alors que les investissements étrangers aux USA, essentiellement en bons du trésor, ne seront que peu affectés.
(3) Hors dette extérieure des pays européens entre eux. La dette y compris pays européens entre eux se monte à 30.000 milliards de dollars, dont un tiers pour le seul Royaume-Uni.
(4) Dont 900 pour la seule Allemagne.
(5) Non compris environ 3.000 G$ au titre des droits à pension non provisionnés, en grande partie en France.

Que peut-on déduire de ce tableau ?

Tout d’abord, que l’ensemble Chine-Japon-Corée, en termes de production primaire et secondaire, a pratiquement rattrapé l’ensemble USA-UE. C’est le point que nous avions vu dans l’article précédent.

Si nous nous intéressons maintenant aux données financières, nous voyons que sur le plan financier, le basculement est également avéré, de manière latente – et nous allons voir pourquoi ce n’est, pour l’instant, que de manière latente…

Commençons par examiner la ligne position extérieure nette. Cet agrégat de synthèse fait la différence entre les avoirs détenus par les résidents à l’étranger et les avoirs domestiques détenus par des étrangers. C’est le moins mauvais indicateur de la situation réelle des pays dans l’économie financiarisée. Et que voyons-nous ? Le Japon est désormais le créancier du monde, tandis que la Chine, malgré les flux d’investissements considérables qu’elle a reçus ces dernières décennies dispose désormais d’une position extérieure nette positive. L’examen des dettes extérieures nous confirme dans cette analyse : les USA et l’Union Européenne ont un fort endettement extérieur, alors que celui de la Chine et du Japon est faible. Certes, tout n’est pas rose en Asie. On voit que les dettes publiques sont importantes, tant au Japon (dette avouée) qu’en Chine (dette masquée). Mais il faut relativiser les problèmes de l’endettement en Asie. Certes, les asiatiques ont des problèmes… mais ils ont surtout des problèmes avec eux-mêmes. La dette japonaise est pour l’essentiel une dette domestique – ce qui n’est pas le cas de la dette occidentale.

On voit aussi que la situation des USA est bien plus dégradée que celle de l’UE. Grâce essentiellement à l’Allemagne, l’UE est nettement moins désindustrialisée que l’Amérique. Sa position extérieure nette est également moins dégradée (entre autres grâce à la France). Si l’on soustrayait le Royaume-Uni aux comptes de l’UE, la situation des européens apparaîtrait encore moins défavorable.

En synthèse, on peut conclure, au vu de ce tableau, que l’implosion des USA comme cœur de l’économie mondialisée est désormais un fait acquis. Or, nous le constatons tous les jours, pour l’instant, cette implosion latente n’est pas constatée. Pourquoi ?

La réponse gît sous la position extérieure nette des USA. On voit que si l’on valorise les actifs au cours, cette position est déficitaire de 2.500 milliards de dollars, alors qu’à dires d’expert, si les actifs boursiers devaient revenir au niveau de valorisation antérieur à l’envolée des places asiatiques, cette position serait deux fois plus négative.

Cette étrangeté traduit la différence de nature entre les investissements étrangers aux USA et les investissements américains à l’étranger. Le monde, c'est-à-dire essentiellement l’Asie (et secondairement les pétromonarchies du Golfe) possède aux Etats-Unis des bons du trésor. Les multinationales basées aux USA, quant à elles, possèdent à l’étranger, et particulièrement en Chine, des titres boursiers correspondant à des actifs de production. En d’autres termes, les USA financent par l’appel au capital étranger, via les bons du trésor, une émission de dollars avec lesquels ils acquièrent une partie de l’industrie asiatique en croissance. Nous sommes donc devant une situation paradoxale : les USA sont à la fois les débiteurs de la planète et les propriétaires de son économie (syndrome qu’ils partagent avec le Royaume-Uni, soit dit en passant). On observera au passage que cette situation est sans précédent. Même la Grande-Bretagne essoufflée du début du XX° siècle conservait une position extérieure nette positive, elle ne devint débitrice qu’après son implosion comme cœur du capitalisme mondialisé.

Les USA possèdent à l’étranger environ 15.000 milliards de dollars d’actifs. Dans cette masse d’avoirs à l’étranger, on trouve environ 10.000 milliards de dollars d’actifs productifs (investissements directs et actions). Les étrangers possèdent, eux, environ 17.500 milliards de dollars d’actifs aux USA. Mais sur cette masse d’actifs détenus par l’étranger aux USA, on ne trouve que 6.000 milliards de dollars d’actifs productifs – le reste sert pour l’essentiel à couvrir, directement ou indirectement, la dette publique des USA, soit à peu près 10.000 milliards de dollars.

Conclusion : du point de la classe dirigeante américaine, la puissance dite américaine ne l’est plus que de nom. En réalité, l’Amérique sert désormais de coffre-fort à la planète, et les gens qui gèrent ce coffre-fort géant se vivent comme des banquiers – et non plus comme des industriels. L’Amérique se finance par le différentiel entre les actifs productifs qu’elle détient, actifs à haut rendement, et les actifs non productifs que les étrangers détiennent chez elle, actifs à faible rendement. C’est tout simplement le comportement d’un banquier.

Doit-on, dans ces conditions, continuer à voir la classe dirigeante américaine comme une classe dirigeante nationale ? Le chiffre d’affaires des filiales étrangères des groupes américains pèse désormais le tiers du PIB domestique. Annuellement, les échanges intrafirme des multinationales basées aux USA sont déficitaires de 400 milliards de dollars – c'est-à-dire qu’une part non négligeable du déficit commercial américain correspond en réalité à des prestations internes aux sociétés américaines elles-mêmes. En somme, la classe dirigeante américaine pilote son outil industriel dans une perspective purement mondialiste. En dépit des mesures protectionnistes adoptées ponctuellement par l’Etat fédéral, la réalité des comportements de Feudal America révèle tout simplement que les sociétés multinationales dites américaines optimisent leur propre résultat, sans se préoccuper de la question américaine proprement dite.

Dans ces conditions, je crois qu’on ne peut plus parler des classes dirigeantes américaines. L’élite américaine ne vise pas le développement de l’Amérique. Elle n’est pas vraiment intéressée par cet aspect de la question. Ce qui l’intéresse, ce sont ses résultats à elle, les résultats d’un système qu’elle maîtrise, et qui est fondamentalement mondialisé.

La situation européenne est assez différente. Les élites européennes suivent la même voie – mais à un degré bien moindre, sauf au Royaume-Uni. Du fait en particulier de l’Allemagne, qui a maintenu un très performant outil industriel, l’UE possède encore une classe dirigeante économique européenne – pour l’instant du moins. Les élites européennes ne se désintéressent pas du développement endogène de l’économie européenne – en tout cas pas autant que leurs homologues américaines.

Au final, je crois que nous sommes devant une situation de transition. Les élites occidentales, parce qu’elles ont bien noté que le potentiel de développement asiatique était supérieur au leur, veulent en réalité conserver une situation de prédominance mondiale, et pour cela, elles ont deux voies :

- renforcer à nouveau leur potentiel de puissance par la croissance endogène,

- prendre le contrôle de l’outil de production asiatique, en se transformant en gardiennes d’un coffre-fort alimenté par les asiatiques eux-mêmes (l’Occident comme patron du monde, la Chine comme réservoir de main d’œuvre, le Japon comme réservoir de capitaux).

Tout indique que nos élites oscillent entre ces deux voies, les élites américaines étant beaucoup plus avancées que les élites européennes dans la transition vers la deuxième voie. Il ne faut donc parler ni d’élites occidentales, ni d’hyperclasse mondialisée. Nous sommes devant des élites occidentales qui essaient de devenir le cœur d’une hyperclasse totalement mondialisée en devenir.

Nous verrons, dans un prochain article, par quel processus nos élites peuvent maintenant piloter cette mutation, et quelles sont leurs chances d’éviter, dans les années qui viennent, l’implosion du processus où elles sont entrées. Et pour cela, je commencerai par étudier deux points :

- comment la mondialisation interagit avec la dérive inégalitaire du capitalisme,

- comment la classe dirigeante américaine pilote la crise, actuellement, et comment il faudrait qu'elle la pilote, pour éviter la catastrophe.

A suivre, donc…

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