Quelle place pour la Pologne dans l'échiquier des puissances d'Europe orientale ?

Publié le : 26/01/2011 00:51:07
Catégories : Géopolitique

pologne

Le 13 janvier 2011, le MAK (comité international aérien) livra son rapport de conclusion relatif à la catastrophe de Smolensk qui coûta la vie au président polonais Lech Kaczyński et à 95 membres des classes dirigeantes polonaises. Or, le MAK, contrôlé par les Russes, y présenta des conclusions équivalant à un camouflet diplomatique pour les Polonais puisqu'il rejette sur eux toute la responsabilité du crash du Tupolev-154 M. Au-delà des sensibilités nationales évidentes quand il s'agit de la Russie, l'opinion publique polonaise semblait pourtant disposée à reconnaître certains manquements de son côté. Dès le crash, les éditorialistes de Varsovie avaient rappelé la vétusté de l'appareil (il avait déjà eu des problèmes d'atterrissage au cours de l'hiver précédent) mais aussi combien le président défunt avait parfois sciemment mis sa sécurité en danger afin de provoquer une réaction de l'opinion publique internationale (ayant été jusqu'à exposer son convoi à des tirs russes en le faisant pénétrer dans une zone interdite en Géorgie en novembre 2009, voire en forçant son pilote à atterrir à Tbilissi en pleine guerre à l'été 2008).

Ce qui surprend donc, c'est le caractère mordant conféré par les Russes au rapport MAK pour discréditer internationalement une Pologne devant prendre la présidence de l'UE au printemps. On y apprend que le général en charge de l'appareil avait un taux d'alcoolémie dans le sang très supérieur à ce que sa fonction eût permis, sous l'emprise duquel il aurait fait pression sur les pilotes (la boîte noire, examinée par les seuls Russes, révèlerait que le dernier mot du pilote était « Il faut que j'atterrisse sinon, ils vont me... » (sic), que le pilote était parti de Varsovie sans s'informer du temps, n'avait en outre eu aucune expérience de vol depuis plusieurs mois dans des conditions difficiles, etc. Pourtant, dès le première moitié de décembre, le premier ministre polonais Tusk, issu des rangs de la PO, parti rival du PiS de feu le président Kaczyński, avait tenté de faire pression sur les Russes en indiquant que le rapport MAK était en l'état inacceptable pour lui, arguant que présenter de telles conclusions était peu courtois alors que les Polonais en deuil avaient laissé aux Russes, dès avril 2010, en gage de confiance, le contrôle de l'enquête sur les origines du crash.

Manifestement, les Russes sont restés insensibles à ces arguments. Cette intransigeance russe marque une rupture par rapport à la politique de ces dernières années qui était plutôt à l'apaisement face aux menées occidentales dans la zone (notamment dans l'affaire du bouclier anti-missiles).  Pire, elle initiera probablement une spirale  d' attaques mutuelles, puisque la commission du Parlement polonais mandatée pour étudier l'affaire prépare un contre-rapport pour février dont certaines fuites organisées la semaine dernière et relayées par la presse polonaise laissent à penser que les responsables de la catastrophe seraient les agents russes de la tour de contrôle qui auraient été au mieux négligents, au pire auraient donné de fausses indications d'altitude aux pilotes. Aujourd'hui, la vérité semble difficile à démêler alors que Tusk, comme Poutine, avait cherché en avril à éviter, par une collaboration franche, toute récupération « conspirationniste » de l'événement.

Le rapport concocté par le MAK affaiblit donc considérablement la position du gouvernement de la PO qui apparaît au mieux comme manipulé par les Russes, au pire comme complice de la mise en place d'un « condominium germano-russe sur la Pologne » (selon les déclarations du frère jumeau de Kaczynski, désormais chef du parti d'opposition PiS). Il a déclaré jeudi dernier suspecter directement Poutine et son camp de transformer l'événement en « Second Katyn », en référence à l'épuration des élites polonaises par les Soviétiques pendant la Seconde Guerre Mondiale. Paradoxalement, les Russes ont effectué un choix de communication qui remet dans la course au pouvoir en Pologne leurs adversaires les plus acharnés du PiS alors qu'ils étaient en voie de marginalisation depuis plusieurs années. La position maximaliste du rapport russe doit sans doute être interprétée comme un signal dont la portée dépasse la Pologne. Sa véritable destination semble plutôt être les capitales d'Europe de l'Ouest et Washington, pour bien montrer la manière dont Moscou entend gérer ses relations avec son ex-sphère d'influence. Elle fait écho à  l'abandon par Obama du projet américain d'anti-missiles en Pologne et en République Tchèque ou au retour progressif de l'Ukraine dans le giron russe. La publication du rapport MAK intervient à un moment où les élites polonaises, porteuses de deux visions géopolitiques différentes, s'interrogent sur la fiabilité de l'alliance avec les Etats-Unis.

La première vision polonaise est celle du gouvernement de la PO. Son artisan principal est Sikorski, le ministre des affaires étrangères, atlantiste convaincu ayant la double nationalité britannique et ancien membre de l'American Enterprise Institute. Alors que celui-ci avait entamé les négociations avec les Américains sur le bouclier anti-missile, il fut brutalement chassé du gouvernement par les Kaczynski en 2007, puis récupéré par la PO une fois-celle-ci au pouvoir. Il fut alors accusé par le PiS de faire traîner les négociations pour faire capoter le projet. Aujourd'hui, la presse proche du PiS l'accuse d'avoir alors rejeté la vassalisation par les Etats-Unis au profit de la vassalisation par la Russie. [1]

Sikorski affiche quant à lui sa volonté de faire de la Pologne un acteur indépendant sur l'échiquier européen. Selon une vision répandue parmis les élites polonaises depuis 2005, il veut faire de son pays un pont entre l'UE et la Russie. Dans le Time (quelques jours avant le rapport MAK), il a déclaré voir 2011 comme l'année où le monde devra se rendre compte que la Pologne est redevenue grâce à sa participation à l'UE une grande puissance.

Dans un long entretien accordé à un magazine destiné aux élites polonaises, il [2] déclare que les Etats-Unis ne sont plus un partenaire fiable pour la sécurité de la Pologne. Il présente l'action de la France de Nicolas Sarkozy comme un exemple des actions communes que l'UE doit désormais mettre en place et condamne toute tentative de « renationalisation » de la politique extérieure européenne (prônée par le PiS). Pour lui, croire que la Pologne sera dans la situation de la Turquie ou de l'Allemagne des années 50, deux puissances armées par les Américains pour devenir un glacis antisoviétique, est une erreur car le déclin rapide américain rend probable leur volonté de se rapprocher de la Russie, rapprochement qui se ferait alors au détriment des Polonais. Face à cette menace, Sikorski prône des actions concrètes de petits groupes d'Etats membres dans les domaines de la politique énergétique ou de la politique à l'Est pour briser l'inertie de l'UE. Ainsi, il s'est rendu récemment à Minsk (Biélorussie) avec le ministre allemand des affaires étrangères allemand Guido Westerwelle, ou encore avec le ministre suédois Carl Bildt en Ukraine. Il a en outre créé un groupe des « amis de la Moldavie » ayant mobilisé 2,6 milliards pour y stabiliser la démocratie. Il présente toutes ces initiatives comme autant de moyens pour repousser la sphère d'influence russe le plus loin possible des frontières polonaises. Les projets de Sikorski pour l'europe constituent donc un décalque de la doctrine américaine traditionnelle du containement, mais sans les Américains. Comme interpréter cette évolution de Sikorski?

Cherche-t-il à déléguer au pavillon européen des opérations pensées à Washington mais que Washington ne peut plus ou ne veut plus revendiquer (son passé pourrait faire pencher la balance vers cette option) ? A-t-il pris conscience de l'effondrement US et cherche-t-il désespérément une alternative (un tel constat pourrait expliquer son attitude sur la question des anti-missiles) ? Ou bien temporise-t-il dans des actions sans lendemain pour masquer la nouvelle vassalisation de la Pologne à la Russie (interprétation du PiS) ?

Les postulats de la politique sikorskienne sont exposés par Roman Kuzniar, conseiller du ministre de la Défense et éminence grise du ministère des affaires polonaises depuis le début des années 1990 (Sikorski étant rentré en Pologne des Etats-Unis en 1992). Dans un article intitulé « Le problème européen de la Russie » [3], Kuzniak présente la Russie comme un pays aux abois, tant d'un point de vue économique depuis la crise de 2008 que d'un point de vue technologique ou militaire. Pour lui, l'incapacité à mettre en place des réformes politiques y a conduit à une paralysie de la société dont témoigne l'incapacité des Russes à adopter les normes de droit et le fonctionnement de la société civile de type occidental. Kuzniak continue en indiquant que les coups d'éclat diplomatiques russes de type néo-impérialistes (l'article fut écrit avant la publication du rapport MAK, mais on peut supposer qu'il le classerait dans cette catégorie) sont juste le témoignage de la perte de repères des dirigeants russes qui cherchent à se rassurer sur leur puissance.

Kuzniak défend donc un modèle d'intégration par l'intérêt commun: il s'agit de lier la Russie aux projets de l'UE pour la convertir progressivement aux standards européens. Les domaines mentionnés par Kuzniak (politique énergétique, sécurité,...) sont justement ceux évoqués par Sikorski comme clefs pour juger de l'éventuelle réussite de la présidence polonaise de l'UE. Gageons que les Russes ont exprimé avec le rapport MAK la haute estime dans laquelle ils tenaient les normes de transparence et de moralité que l'UE, dans sa grande clémence, entend leur apporter par le jeu de réalisations concrètes! Ceci n'empêche pas Sikorski de marteler : « Il n'y a pas d'avenir pour la Pologne en dehors de l'UE ».

Le PiS de Kaczynski présente une vision diamétralement opposée de la Pologne. Dans son numéro de décembre 2010 consacrée aux relations polono-russes, la revue Arcana, qui constitue la boîte à idées du parti, rassemble plusieurs éditorialistes américains et polonais qui dressent tous un portrait de la Russie en puissance déclinante assez proche de celui de la PO. A la différence de celle-ci, ils estiment que les coups d'éclat impérialistes russes peuvent être dangereux en entraînant une déflagration régionale. Pour eux, ces remontées d'impérialismes ne sont pas des symptômes passagers mais le reflet du projet à long terme de la Russie de s'étendre à nouveau par dilatation vers l'Europe orientale.

Face aux Russes, le PiS expose une solution où les Américains brillent par leur absence par rapport aux articles sur le même sujet publiés avant 2007. Les éditorialistes du PiS de la revue Arcana affirment l'exceptionnalité de l'Europe orientale par rapport à l'Europe occidentale. L'Europe orientale (avec la Pologne à sa tête) serait un ensemble géopolitique dont le développement culturel, économique et scientifique ne se serait pas fait à partir du foyer initial d'Europe occidental mais de manière autonome. Sans tomber dans une réflexion historiographique de fond, il est intéressant de noter que cette thèse est utilisée comme justification pour proposer un détachement de l'Europe orientale de l'UE, pour constituer un ensemble géopolitique autonome dont les contours restent imprécis mais qui retrouve le tropisme du groupe de Visegrad, que la Pologne avait inauguré avec la Hongrie et la Tchécoslovaquie au début des années 90. La question principale demeurerait en outre la viabilité de cet ensemble, en déclin démographique accéléré et aux moyens militaires très limités en l'absence d'aide extérieure. Le principal avantage de cet ensemble aux yeux du PiS serait de rompre les liens avec l'UE et donc avec l'Allemagne, perçue comme pro-russe (les publications pro-PiS décrivent Merkel comme « L'amie naturelle de Poutine »).

Cette vision d'une communauté d'Europe orientale semble peu réaliste, même si le tumulte occasionné par le rapport MAK semble lui redonner de l'actualité alors qu'il remet en scène le PiS face à la PO. Elle présente peut-être l'avantage pour les Russes d'être un frein à la communautarisation de la politique étrangère par le fait accompli que Sikorski entendait défendre. Les Russes ont en effet proposé, par l'intermédiaire de Karaganow, un conseiller russe aux affaires étrangères très influent dans les années 90, un mode de coopération alternatif entre Russes et Européens. Dans un article publié d'abord en Russie puis par le principal quotidien polonais, Karaganow développe une vision de Realpolitik classique où il accuse l'UE de s'être étendue sans avoir pris en compte les intérêts de la Russie dans le années 90. Il propose une collaboration dans quatre domaines (commerciaux, énergétiques, sécuritaires et humanitaires) au détriment d'autres domaines qui constituent actuellement les moteurs de l'action diplomatique de l'UE (notamment les droits de l'homme, les standards démocratiques, etc...).Là encore, cette lettre, que les beaux esprits de la PO moquèrent comme étant la butte-témoin d'une vision anachronique des relations internationales héritée du COMECOM, avait provoqué le 29 août 2010 en Pologne une flambée d'inquiétude face à la Russie, dont le rapport MAK ne constitue finalement qu'une réplique.



[1] Revue Nowe Panstwo datée de décembre 2010, p 6.

[2] Europa, Nr 5, 2800 exemplaires.

[3] Revue Nowa Europa wschodnia, novembre 2010.

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