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Qu'est-ce que l'Occident ? (P. Nemo)

Publié le : 11/05/2010 21:04:01
Catégories : Philosophie

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Philosophe libéral, Philippe Nemo a rédigé, il y a quelques années, un petit ouvrage intitulé : « Qu’est-ce que l’Occident ? ».

On peut évidemment ne pas adhérer à sa définition. Et, comme on le verra plus loin, il y a même d’excellentes raisons pour ça. Il n’en reste pas moins qu’il est intéressant de savoir de quoi l’on parle, quand on parle de « l’Occident » des libéraux.

Note de lecture, donc.


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Nemo commence par un parallèle entre le « Discours à la nation allemande » de Fichte (1808) et le « Discours à la nation européenne » de Benda (1933). Dans les deux cas, il s’agit de rendre plus net un concept jusque là pressenti, parce que la réalité recouverte par ce concept est menacée dans son existence même, et qu’il faut, donc, comprendre comment et pourquoi on peut et doit défendre cette existence. Voilà qui est clair. Pour Nemo, l’Occident, « the West », est menacé : il s’agit de le définir pour se préparer à le défendre.

Nemo définit l’Occident, en première approche, par un certain nombre de traits communs aux nations occidentales : l’Etat de droit, la démocratie, les libertés intellectuelles, la rationalité critique, la « science » (sic), une économie de liberté fondée sur la propriété privée. C’est donc une culture, pas un peuple ou un ensemble de peuples. Pour lui, cette culture s’est construite en cinq étapes clefs : l’invention par les Grecs de la Cité ; l’invention par les Romains du droit émancipé de la coutume ; la révolution éthique et eschatologique de la Bible ; la « révolution papale » des XI°-XIII° siècles ; la promotion de la démocratie libérale par les grandes révolutions (Hollande, Angleterre, USA, France, principalement). Le propre de l’Occident aurait été, selon Nemo, d’avoir été modelé par ces cinq étapes, et par aucune autre.

Si l’on reprend ces cinq « étapes-clefs, » qu’y trouve-t-on ?

La Cité grecque est, pour Nemo, issue de l’implosion de la légitimité des monarchies sacrées. Le pouvoir est désormais chose publique, et il est régi par le débat et la raison. Il y a égalité devant la loi (pour les citoyens seuls, évidemment) et métamorphose de la religion, qui cesse devenir le support du lien social (dixit Nemo), pour devenir une relation « verticale » de l’homme à Dieu – métamorphose ouvrant la porte à une autonomisation du politique à l’égard du religieux.

Rome est, pour Nemo, la créatrice du droit autonomisé à l’égard de la coutume. Création obligée dans un cadre pluriethnique, puisque sans coutume commune, un droit coutumier aurait été incompréhensible par la majorité des justiciables. Emancipant l’individu de sa coutume, le droit romain fonde ainsi une vision « humaniste » (au sens où l’entend Nemo), c'est-à-dire une vision dans laquelle l’individu est homme avant toute chose – ses appartenances tribales, religieuses ou familiales ne venant qu’en deuxième rang. La personne individuelle s’est autonomisée à l’égard du collectif.

Pour Nemo, la Bible est la matrice de l’idée de Progrès. Pour les prophètes, l’ordre des choses, s’il est cruel, doit et peut être modifié. Nous sommes tous individuellement responsables de la lutte contre le mal. L’éthique biblique arrache l’homme à son insignifiance, elle l’oblige à se sentir concerné par toute souffrance, même s’il n’en est pas cause. Il y a là une exigence supérieure à celle des Grecs, pour qui la justice est par nature limite, réalisation de l’excellence potentielle de chaque être, ni plus ni moins. D’où l’invention du temps linéaire : si l’ordre des choses peut et doit être changé, alors il y a progression.

Cependant, Nemo observe que la progression peut engendrer le progrès pacifique, ou au contraire l’espérance révolutionnaire violente. C’est là qu’il fait intervenir la « révolution papale » médiévale, victoire selon lui de l’idée de Progrès sur celle de Révolution. Il entend par là la réforme grégorienne et ses prolongements – essentiellement : la réintroduction du droit romain par l’Eglise. Derrière cette renaissance, pour Nemo : la prise de conscience qu’il faut mettre l’humanité en situation d’atteindre la Parousie. A travers cette révolution, toujours pour Nemo, l’éthique biblique fusionne avec le double héritage romain et grec pour construire l’idée d’une Cité terrestre qui tend vers la Cité de Dieu – LA divergence majeure avec le christianisme orthodoxe. Pour l’Eglise de Rome, le péché originel racheté par le Christ, il reste aux hommes à racheter les péchés actuels, et la Parousie surviendra. Il ne s’agit plus d’attendre passivement la Grâce, mais de la mériter. L’invention du Purgatoire permet d’achever théoriquement la doctrine : même les pécheurs qui n’ont pas su « équilibrer leur bilan » sont rachetés, donc l’Enfer est vide. Et Nemo, par une approximation que nous commenterons plus loin, d’y voir l’esquisse catholique de la vision luthérienne, dans laquelle la « vocation » (vocatio) est traduite en Allemand par « Beruf » (« appel », mais aussi « métier »).

Enfin, encore pour Nemo, les révolutions « libérales » du XVIII° siècle sont venues couronner cette évolution historique. En établissant l’ordre par le pluralisme (référence à Hayek), elles assurent que (vision de Nemo) le droit règne, la liberté est garantie, le pouvoir ne peut imposer un ordre extérieur à la volonté partagée des individus (défense de rire). La recherche de la vérité est désormais possible à travers le débat, chacun ayant conscience du fait que sa propre vision du Vrai ne peut traduire qu’un point de vue – et c’est de la confrontation des points de vue qu’on attend le Vrai dans sa totalité. Voici (dixit Nemo) le rationalisme critique, méthode du règne de la raison.

Aux yeux de Nemo, donc, le libéralisme économique n’est que la traduction, dans le domaine matériel, de ce principe général : le Marché, comme instance de coordination dérégulée, permettant de secréter le Vrai (le juste prix) par la confrontation des points de vue des acteurs économiques. Tout ça pour ça.

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La critique de la thèse de Nemo est si évidente que le lecteur l’a certainement déjà faite. Mais, pour la bonne bouche, rédigeons-la.

Nemo ignore complètement les débats internes de l’Occident. Il nous offre un certain versant de l’héritage occidental, et regarde, par hypothèse, les autres versants comme non représentatifs, passéistes ou tout justes dignes d’être ignorés.

Sur la Cité grecque, il passe complètement à côté de la question centrale d’Aristote : comment une Cité peut-elle être bonne, si ses citoyens ne le sont pas ? Réduire la Cité grecque à la liberté, c’est oublier que l’expérience grecque a consisté, pendant deux siècles, à chercher le mode d’emploi de la liberté – sans jamais le trouver. Enoncer que l’idéal grec nie la nécessité de fonder la Cité sur la transcendance, c’est oublier que Platon consacra une bonne partie de son œuvre à démontrer que le Vrai ne peut procéder que d’elle, et que la démocratie n’est possible que si le Vrai est, pour commencer, compris comme indépendant des points de vue individuels – indépendant, et non résultant de leur simple confrontation.

Rome est, pour Nemo, créatrice de l’individualisme. C’est oublier que toute la société romaine est appuyée sur l’ordre des clans, puis que, devenue Empire, Rome se pensa avant tout comme une fédération de cités. Rome a créé le droit universel, c’est vrai. Mais ce droit universel s’applique à l’homme social – pas à l’homme individuel, régi par ses seuls désirs. Chez Nemo, il y a là plus qu’un angle mort – carrément un contre-sens. Faire remonter l’individualisme à Rome, c’est tout simplement se tromper d’un bon millénaire.

La Bible est, pour Nemo, fondatrice de l’idée de progrès. C’est oublier que l’Ecriture dit, explicitement, que l’aboutissement de l’histoire est le règne de l’Antéchrist – la Parousie arrive après, voyez-vous. Certes, le temps chrétien est linéaire. Mais il ne tend pas vers l’accomplissement de l’homme par l’homme : il tend vers le triomphe du Démon, après quoi la Parousie surviendra. C’est Dieu qui sauve, dans la Bible. Pas l’homme.

Pour Nemo, la « révolution papale » trouve son accomplissement dans le luthérianisme. Luther parachevant l’invention du Purgatoire, il fallait y penser. Il faut ici se souvenir que Luther a consacré une bonne partie de son œuvre à réfuter l’humanisme des papes de la Renaissance, opposant en particulier le libre arbitre d’Erasme et le serf arbitre de la liberté du chrétien. A travers cet exemple, dont l’ignorance est particulièrement nette chez Nemo, on touche encore une fois à ce que cet auteur ignore dans l’héritage occidental : c'est-à-dire l’idée que certes, l’homme est libre, certes, c’est de la confrontation des points de vue que peut surgir une esquisse partagée du Vrai… mais il n’en reste pas moins que le Vrai procède d’une transcendance – ou, dans la vision hégélienne, d’une « auto-extériorité ». La confrontation des points de vue peut donner une esquisse partagée, mais elle ne crée pas le Vrai.

C’est donc fort logiquement que le réel vient, aujourd’hui, pulvériser littéralement la présentation que Nemo fait de la « démocratie libérale », aboutissement selon lui de l’expérience occidentale. A l’heure où, de plan de sauvetage en plan de sauvetage, les banques opèrent une concentration du capital (et donc du pouvoir) sans précédent historique, il est franchement comique de lire, sous la plume d’un « philosophe libéral » que notre système assure l’appropriation du pouvoir par la volonté générale des citoyens. En réalité, nous avons la preuve tangible, avec la crise actuelle, que le projet « démocratique libéral » ne peut, en dernière analyse, que se retourner en fascisme – voilà bien de quoi il s’agit.

En conclusion, disons simplement qu’il est temps de dire ce qu’est vraiment l’Occident – une civilisation de la liberté, certes, mais aussi de la critique, c'est-à-dire, étymologiquement, du jugement.

Si nous combattons, combattons le bon combat.

Ce n’est pas celui de Philippe Nemo.


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