Qu'est-ce qui attend la Russie après la victoire ?

Publié le : 23/08/2008 00:00:00
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ours en colere

Pendant les évènements de Géorgie, le site Izvestia.ru était fréquemment inaccessible. Dommage : à la différence de EnglishPravda, pur site de propagande, Izvestia, à condition d'avoir un poto qui déchiffre grosso modo le cyrillique, c'est vraiment de l'information.

L'article traduit (et légèrement écourté) ci-après n'en est que plus révélateur. N'émanant pas d'un journal outrancier, il révèle l'intensité du désir de revanche russe. Voilà une information capitale, qui peut changer significativement notre destin européen : la Russie est de retour.

Immense par son histoire et par le territoire qu'il s'est donné, universaliste au point de ne jamais avoir su tracer ses propres frontières, et pourtant type parfait de la nation long-vivante, capable à la fois de consentir humblement aux reculs les plus humiliants, et pourtant de s'étendre inlassablement comme pour accomplir la prophétie de la Troisième Rome, ne pensant le monde extérieur que sur le mode schizophrène d'une alternance de paranoïa et de pulsion xénophile, le peuple russe est, depuis des siècles, un mystère anthropologique impénétrable aux occidentaux. Presque effacé de la carte au tournant du XVI° siècle par une Pologne en pleine expansion, la Russie jusque là passive se réveilla brutalement, inexplicablement, pour devenir, en quelques générations, une des plus grandes puissances du monde. Pratiquement balayée par l'armée hitlérienne à l'été 1941, elle était capable, deux ans plus tard, de pulvériser l'invincible Wehrmacht, après avoir consenti des sacrifices inimaginables aux yeux des européens. A lire l'Histoire russe avec recul, on se dit qu'il ne faut jamais jurer de rien, s'agissant de Moscou.

Les neocons américano-israéliens (le 'néo' est peut-être superflus) ont semble-t-il voulu tester l'ours russe avant de traiter la question décisive, l'Iran. Et s'ils avait commis l'erreur de trop ?


Qu'est-ce qui attend la Russie, après la victoire ?

[Izvestia, 15 août 2008]

La victorieuse opération de maintien de la paix en Ossétie du Sud est déjà dans l'histoire. Mais qu’est-ce qui nous attend après cette victoire ? Et quelles leçons tirer de ce qui vient d’arriver ?

Il y a exactement une semaine, le matin du 7 août, fut, semblait-il, l’instant où tout est accompli. L’artillerie géorgienne avait écrasé toute la nuit les défenseurs de Tskhinvali, et la radio du voyou Saakachvili promettait d'effacer l'Ossétie du Sud de la surface de la terre. À ce moment-là, la réponse à l’agression semblait devoir se limiter à des notes de protestation et de colère, avec quelques petites manifestations devant l'ambassade géorgienne. Et seulement cela.

S’il en avait été ainsi, la vie aurait continué comme si de rien n’était. Ces 20 dernières années, nous en avons supporté bien d’autres. Il y a toujours des gens prêts à justifier une ingérence de cet ordre. Ils ont condamné la remise en ordre de la Tchétchénie, même après l’affaire du Daghestan. Il reste une amertume au fond de l’âme, voilà tout.

Seulement voilà : depuis la mi-journée de vendredi, il est devenu clair soudain que tout était changé. Nous sommes allés au-delà de nos frontières. Nos chars ont roulé vers Tskhinvali, provoquant vertige et fierté. Les Géorgiens ont déguerpi.

Rappelez-vous : Israël a envahi le territoire du Liban après l’enlèvement du caporal Gilad Shalit, provoquant la mort de milliers d'Arabes. Jusqu’ici, il semblait que la Russie ne pouvait faire face à de telles choses. A présent, nous avons franchi le Rubicon. Non seulement littéralement - sous la forme des frontières géorgiennes, mais – et c’est plus important – sous la forme des barrières psychologiques qui empêchait jusqu’ici les politiciens et militaires russes de défendre la vie, l'honneur et la dignité de leurs concitoyens.

Qu'arrivera-t-il après cette victoire de la Russie sur la scène internationale? Étant donné les relations actuelles avec les USA, et en attendant l'achèvement de la présidence de George Bush, aucun progrès n’est à espérer du côté occidental. Ensuite, le nouveau locataire de la Maison Blanche devra choisir entre le prestige fictif d’un projet virtuel ( la Géorgie) ou bien la réalité d’un véritable partenariat avec la Russie, sur les questions qui exigent une action collective.
George Bush a déclaré que les actions de la Russie en Géorgie ont mis en péril son entrée dans les structures diplomatiques, économiques et de sécurité du XXI° siècle. En clair, il s’agit principalement de l’OMC. Seulement voilà : même parmi les économistes Russe, on débat encore de la question de savoir si nous bénéficierions réellement de l’adhésion à cette organisation. Quant à la participation au G8, une remise en cause paraît peu probable. Les membres de ce « club élitiste » sont loin d’afficher l'unanimité quant à un refus de coopérer avec la Russie.

Pour ce qui est des relations avec l'UE, le Président Dmitri Medvedev va parler avec le chancelier allemand Angela Merkel. De toute manière, avec l'Union Européenne, nous avons plus de visibilité quant aux relations futures. En cas de problème, il suffira de couper le gaz. Pour ce faire, bien sûr, la Russie devra négocier des contrats de livraison à long terme. Mais c’est là une garantie mutuelle solide, plus fiable que des quelconques menaces unilatérales.

L’Occident semble à présent comprendre qu’avec la Russie, il faudra désormais travailler sur des bases nouvelles. « Cette guerre se présente comme une suite du retour de la Russie sur la scène internationale, une Russie qui a retrouvé confiance en elle-même et déclare sans complexes ses intérêts nationaux, » écrit dans un article du Figaro Hélène Carrère d’Encausse, secrétaire permanent de l'Académie française.

L'un des principaux résultats négatifs de la victoire russe pourrait être l'entrée de la Géorgie dans l'OTAN. Le ministre géorgien de la réintégration, Temuri Yakobashvili, a dit dans une interview au journal Ha'aretz que la seule bonne réponse de l'Ouest à ce qui s'est passé en Géorgie serait le déploiement des forces de l'OTAN dans la région. Mais à Bruxelles, l’Etat-major de l'alliance sait bien que les disponibilités de l'OTAN ne sont pas illimitées. Il est difficile d'imaginer que les troupes de l'Alliance seront envoyées à la fois sur tous les points chauds. Or, Tbilissi n’est pas une urgence. En outre, pour entrer dans l'OTAN, la Géorgie doit d’abord résoudre ses conflits avec l'Abkhazie et l'Ossétie du Sud. Et maintenant, il n'existe qu'un seul moyen de le faire : renoncer à toute réclamation sur ces territoires. La Géorgie va devoir choisir.

En ce qui concerne les perspectives du régime Saakashvili, non seulement en Russie, mais aussi pour de nombreux occidentaux, c’est simple : il faut se débarrasser du président géorgien – à présent, un cadavre politique. Selon les Izvestia, les Américains sont déjà à la recherche de remplaçants décents dans son entourage. Parmi les candidats les plus sérieux, Irakli Alasaniyu. Il ne sera pas forcément meilleur. Mais comme il ne s’est pas sali les mains avec le sang d’un peuple pacifique, il sera possible d'engager le dialogue avec lui.

Article original : Vladimir Demchenko, Igor Iablanski

Paru dans Izvestia, 15 août 2008
Traduction et résumé : l'équipe Scripto

Source :
http://www.izvestia.ru/obshestvo/article3119536/

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