Qu'est-ce qu'une Nation ? (Ernest Renan, 1882)

Publié le : 19/11/2009 23:00:00
Catégories : Histoire

france_croquisL'Europe occidentale est divisée en nations depuis la dislocation de l'empire carolingien. L'existence de nations est donc un phénomène historiquement daté. Le traité de Verdun trace des divisions, chacun se met à suivre son propre développement séparé. Les populations fusionnent de part et d’autre du Rhin. En France, le vainqueur germain adopte le christianisme, religion du vaincu. L'homogénéité religieuse est reconstruite. Les conquérants oublient leur langue, on parle peu germain, beaucoup latin. Les Francs sont minoritaires en France, un pays dont le substrat était, dès le départ, formé par une pluralité de races. La nation française est donc plus qu'une race. Les envahisseurs ont fourni une noblesse, des habitudes militaires, un patriotisme. La Gaule, devenue la France, les a avalés. L'essence de la Nation française, pour Renan, repose donc sur un double mouvement : les Français ont construit un patrimoine commun, et oublié leurs différences de races. Double mouvement : invention commune, oubli des différences.

Au départ, l'unité a été réalisée par une dynastie. La Nation moderne est un résultat historique amené par une série de faits convergeant dans le même sens, à partir de la donne constituée par les Capétiens. Avec la Révolution française, une nation existe par elle-même. Les limites (frontières) de la France de 1789 ne sont cependant ni naturelles ni nécessaires. La France était une royauté nationale, la nation a donc pu tenir après sa chute qui voit le retour à l'idée antique et ses concepts de patrie et de citoyen.

Au sein d'une nation « à la Française », la race reste « ferme et fixe » malgré les divisions. Renan accorde le primat à la première : « Autant le droit des nations est juste et légitime, autant celui du droit primordial des races est étroit et plein de danger pour le véritable progrès ». Ce caractère distingue le christianisme, et son caractère universel et absolu, des tribus et cités antiques, où la race (l'extension de la famille) est prépondérante.

Une nation quant à elle se constitue des éléments les plus divers :

  • La langue invite à se réunir ; elle n'y force pas, cette réunion procède de la volonté. La similitude de langue n'entraîne pas la similitude de race. Renan préconise de dépasser la culture nationale pour lui préférer la culture humaine comme ce fut le cas à la Renaissance.
  • La religion est elle aussi insuffisante pour établir une nationalité moderne. La religion d'Etat faisait exister le groupe social. En 1882 (date de la conférence), elle est presque entièrement sortie des raisons qui tracent les limites des peuples.
  • La communauté des intérêts est insuffisante. Elle fait les traités de commerce, mais la nationalité possède un côté de sentiment.
  • La géographie (frontières naturelles) a une part importante dans la division des nations : « Les rivières ont conduit les races ; les montagnes les ont arrêtées ». Ce n'est pas la terre plus que la race qui fait une nation, « la terre fournit le substratum, le champ de la lutte et du travail ; l'homme fournit l'âme ». Mais cette règle n’est pas universelle.

Au final, tous ces éléments ne suffisent donc pas à définir une nation.

Pour Ernest Renan, une nation « à la Française » est une âme, un principe spirituel. Deux éléments la constituent :

1) La possession en commun d'un riche legs de soumission ;

2) Le consentement actuel, le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l'héritage qu'on a reçu indivis : « Un passé héroïque, des grands hommes, de la gloire (j'entends de la véritable), voilà le capital social sur lequel on asseoit une idée nationale. Avoir des gloires communes dans le passé, une volonté commune dans le présent ; avoir fait de grandes choses ensemble, vouloir en faire encore, voilà les conditions essentielles pour être un peuple. Le chant spartiate : « Nous sommes ce que vous fûtes, nous serons ce que vous êtes » est dans sa simplicité l'hymne abrégé de toute patrie ».

La Nation est une grande solidarité dans les sacrifices. Son existence est « un plébiscite de tous les jours ».

Cependant, pour Renan, les nations ne constituent qu'une étape historique et sont vouées à disparaître un jour, pour être remplacées dans notre cas, selon lui, vraisemblablement par une confédération européenne. En 1882 toutefois, la Nation lui semble bénéfique et nécessaire pour garantir la liberté, « qui serait perdue si le monde n'avait qu'une loi et qu'un maître ».

Citations :

« Une grande agrégation d'hommes, saine d'esprit et chaude de cœur, crée une conscience morale qui s'appelle une nation. Tant que cette conscience morale prouve sa force par les sacrifices qu'exige l'abdication de l'individu au profit d'une communauté, elle est légitime, elle a le droit d'exister ».

« Le moyen d'avoir raison dans l'avenir est, à certaines heures, de savoir se résigner à être démodé ».

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