Qui sommes-nous ? (Luca Cavalli-Sforza)

Publié le : 11/12/2008 00:00:00
Catégories : Sciences

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Une requête a récemment été formulée auprès du parlement européen :

« Mme Nicole Borvo attire l'attention de M. le ministre délégué aux affaires européennes sur l'article 21 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne. Cet article consacré à la non-discrimination stipule qu'est interdite "toute discrimination fondée notamment sur la race ". Or la formation "sans disctinction de race" accrédite l'existence même de races humaines, ce qui va à contre sens de toutes les données scientifiques actuelles, et notamment génétiques. Les plus grands anthropologues de notre temps, et parmi eux aux Etats-Unis, Gould ou Cavalli-Sforza, ou Langaney en France, pour ne citer qu'eux, ont bien démontré l'absence de base scientifique au terme de race. C'est pourquoi elle lui demande d'agir immédiatement pour supprimer la formule en question et ceci pour des raisons éthiques et pédagogiques évidentes. »

Cette requête surréaliste, on l’a remarqué, est appuyée sur les travaux scientifiques de Luca Cavalli-Sforza, ex-directeur du programme de recherche sur la diversité du génome humain. Et l’on nous dit que les travaux de ce spécialiste auraient abouti à la conclusion que « les races n’existent pas »…

Eh bien, c’est faux.

Luca Cavalli-Sforza a effectivement travaillé sur la diversité génétique humaine. Mais ses travaux n’ont pas du tout abouti à la conclusion que « les races n’existent pas ». En fait, ils ont même abouti à la conclusion inverse. Ce que dit Cavalli-Sforza, c’est que ce qui nous rend semblables est plus important que ce qui nous rend différents. Mais en aucun cas il ne nie l’existence des différences, pas plus que leur recoupement partiel avec l’origine ethnique. Il est très, très loin de l’affirmation péremptoire : « Les races n’existent pas ».

Et pour le vérifier, une note de lecture : « Qui sommes-nous ? », de Cavalli-Sforza.


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Cavalli-Sforza commence par répondre à une question toute bête : pourquoi les pygmées sont-ils petits ? Réponse : parce que plus on est petit, plus le rapport entre surface corporelle et masse corporelle est élevé, et plus ce rapport est élevé, plus le corps expulse facilement la chaleur (par évaporation de la sueur sur la peau). Conclusion : les pygmées, qui vivent dans des zones très chaudes et très humides, sont petits parce que c’est préférable, dans leur environnement, d’être petit pour évacuer la chaleur.

Cette réponse appelle à son tour une deuxième question : comment les pygmées ont-ils fait pour devenir petits ? (ou, si l’on préfère, pour ne pas grandir). Réponse la plus probable : parce que la mutation propose, et la sélection dispose.

Explication.

A chaque fois qu’un nouvel être humain est conçu, deux codes génétiques se marient : celui du père et celui de la mère. A cette occasion, les patrimoines génétiques sont dupliqués, certains gènes dits dominants prenant le pas sur d’autres gènes dits récessifs. Mais l’opération n’est pas toujours parfaite. A peu près 1/200.000.000° du code est « mal » dupliqué. Il peut en résulter une mutation : soit parce que le code « mal » dupliqué est signifiant, soit parce que n’étant pas signifiant, il retombe dans ce que nous appelons l’AD N « égoïste » (c'est-à-dire le matériau génétique non utilisé mais transmis de génération en génération, et qui forme l’essentiel de notre patrimoine génétique), soit encore parce qu’il rend signifiant un autre segment du matériau génétique, jusque là cantonné dans l’ADN égoïste.

Ainsi, de génération en génération, des micromutations s’accumulent dans le patrimoine génétique d’un groupe isolé, micromutations qui font dériver ce patrimoine très progressivement. Certaines de ces mutations ne seront pas conservées, parce qu’elles ne sont pas avantageuses et handicapent les individus concernés, qui ne peuvent donc atteindre l’âge de la reproduction. D’autres sont avantageuses, et sont donc conservées – au point qu’ayant avantagé les mutants, elles leur permettent de survivre plus fréquemment, et donc pour finir de saturer le patrimoine du groupe en question avec la mutation dont ils étaient porteurs.

Conclusion : si deux groupes sont isolés l’un par rapport à l’autre (on parle d’isolats périphériques), et si les milieux où ils évoluent sont significativement différents, les micromutations avantageuses dans un milieu ne le sont pas nécessairement dans l’autre, et donc les génomes des deux groupes ont tendance à diverger. Dès lors, et sachant que la vitesse de la dérive génétique est à peu près stable, on peut calculer une « horloge biologique » de l’espèce humaine, qui permet de savoir, en fonction de la distance intergénétique entre les différents génomes par population, quelle population s’est séparée de quelle autre, et à quel moment.

Cavalli-Sforza propose les calculs suivants :

La distance entre Africains/non Africains correspond à une rupture opérée il y a environ 100.000 ans. Si l’on met à part le cas particulier des populations australiennes et de Nouvelle-Guinée, la rupture suivante sépare le groupe caucasien (les Blancs) du groupe est-asiatique (les Jaunes), il y a 40.000 ans. La séparation entre est-asiatiques et amérindien se serait produite il y a environ 25.000 ans (ce qui implique une distance intergénétique très faible). La séparation entre Blancs européens et Blancs non européens (essentiellement iraniens, hindous) ne date quant à elle que de 10.000 ans environ (ce qui implique une distance intergénétique quasiment nulle).

Il existe donc des différences biologiques entre les types ethniques. Donc, pour dire les choses simplement, selon Cavalli-Sforza, « les races existent ».

Cela dit, ces différences ne doivent pas être exagérées. Ce qui nous rend semblables est beaucoup plus important que ce qui nous rend différents. Par rapport à l’ensemble du génome, la distance intergénétique entre Jaunes et Noirs (la plus importante des distances entre grands groupes ethniques) est très faible. Elle représenterait à peu près 1 % de la distance nécessaire pour créer des espèces distinctes.

Cependant, pour bien cerner l’ampleur de ces différences, il faut sortir de l’approche purement quantitative. Sur certains segments du génome, la distance est importante (là où la dérive génétique a entraîné des mutations différentielles traduisant la diversité des milieux naturels où évoluèrent les isolats périphériques). Ainsi, si le génome de l’homme noir et celui de l’homme blanc partagent quasiment 99,99 % de leur substance, là où se situe le 0,01 % de différence, sur ces caractéristiques-là, la distance est importante. Cavalli-Sforza cite en particulier les gènes dont la présence est désavantageuse en milieu neutre, mais utile pour protéger les individus contre certains parasites évoluant dans des milieux bien précis.

En résumé, pour conclure sur la question de « l’existence des races », ce que Cavalli-Sforza nous explique, c’est que la notion de race est un concept flou, qui n’est opératoire que s’il est défini.

Si par race on entend groupe ethnique présentant des caractéristiques génétiques communes et spécifiques, alors la race existe. Mais si par race on entend groupe ethnique constituant un isolat non miscible dans l’espèce humaine, alors c’est évidemment une absurdité.

Si par race on entend groupe ethnique se distinguant, sur certains segments précis du génome, de manière très significative, alors la race existe. Mais si par race on entend groupe ethnique se distinguant de manière très significative sur l’ensemble du génome, alors on commet une erreur : ce qui nous fait nous ressembler est beaucoup, beaucoup plus significatif que ce qui nous rend différents les uns des autres, et ce qui distingue les individus au sein de la même race est quantitativement plus important que ce qui sépare les races entre elles.

Tout est donc question de définition.


*


Le raisonnement grotesque des antiracistes niant l’existence des races est un syllogisme :

- Il y a plus de différence de poids entre le plus gros Terre-Neuve et le plus petit Terre-Neuve qu’entre la moyenne des Terre-Neuve et la moyenne des Saint-Bernard,

- Donc il n’y a pas de différence de poids entre le Terre-Neuve et celui du Saint-Bernard.

Cependant, au-delà de ce syllogisme assez grotesque, l’instrumentalisation des travaux de Cavalli-Sforza et compagnie prend parfois un tour franchement inquiétant.

Prenez l’article « nationalisme racial » de Wikipedia :

http://fr.wikipedia.org/wiki/Nationalisme_racial

« D'autre part, selon de nombreux généticiens dont Luigi Luca Cavalli-Sforza, les descendants d'individus d'origine différente, ou même de « races » profondément différentes, semblent plus robustes et pour assurer une fertilité et une santé normales, il faut éviter les mariages entre parents proches donc favoriser le métissage. »

Il y a là une affirmation de supériorité des métis. Or, cette affirmation repose, tout à fait comme les discours racistes du temps jadis, sur une confusion malsaine entre des notions distinctes : diversité individuelle, diversité collective.

Les métis, nous enseigne la génétique, ont le même nombre de gènes signifiants que n’importe quel autre être humain, mais ils possèdent en revanche un ADN égoïste d’une plus grande diversité. D’où le raisonnement fallacieux selon lequel il faut favoriser le métissage au sein de l’espèce pour améliorer le génome.

Raisonnement fallacieux, car il suppose en effet que l’inclusion dans les patrimoines génétiques individuels du maximum de matériau génétique va améliorer le patrimoine commun. Et en fait, c’est beaucoup plus compliqué :

- si l’on perd de la diversité dans le matériau génétique individuel, alors les individus sont fragilisés,

- mais si l’on maximise la diversité au sein des matériaux génétiques individuels, alors la dérive génétique ne peut plus jouer de manière différentielle puisque tout le monde s’inscrit dans le même groupe, et donc l’humanité, cessant de se diversifier à travers ses isolats périphériques, finit par perdre globalement en diversité.

Conclusion : c’est par un équilibre entre métissage et diversité des isolats périphérique que le génome humain est progressivement optimisé, le métissage assurant la diffusion des mutations avantageuses potentielles, et le maintien des isolats périphériques garantissant la diversité des « propositions de mutation » issues de la dérive génétique.

C’est quand on entre dans cette complexité qu’on réalise à quel point la formule « favorisons le métissage pour des individus plus robustes » ne recouvre aucune vérité scientifique, mais bel et bien l’émergence d’une nouvelle idéologie raciste : le racisme des métis contre les non-métis.

Conclusion de la conclusion : à nous de faire en sorte que les travaux des scientifiques comme Cavalli-Sforza ne soient pas récupérés par les idéologues, racistes ou antiracistes au demeurant, mais permettent de construire une réflexion apaisée et sans parti pris. Ce sera la meilleure réponse à faire aux extrémistes irresponsables d’un bord ou de l’autre.

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