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Race et histoire (C. Lévi-Strauss)

Publié le : 24/10/2009 23:00:00
Catégories : Sociologie

Levistrauss

« Race et Histoire » est un court essai rédigé par Claude Lévi-Strauss en 1952, et publié dans le cadre des recherches de l’UNESCO. Ce texte est intéressant à deux titres : d’abord parce qu’il est en lui-même une réflexion fascinante, ensuite parce que venant d’une position anti-raciste (au bon sens du terme : c'est-à-dire qui prend position contre les préjugés racistes), il arrive à la conclusion que la diversité humaine est une réalité positive. C’est le point de vue d’un anti-raciste type 1950 qui révèle en contrejour l’escroquerie de l’actuel antiracisme, malhonnête et idéologique.

Petite note de lecture, donc.


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Lévi-Strauss observe, comme tout observateur de bonne foi, que l’humanité est constituée de plusieurs groupes humains bien distincts, dotés de caractéristiques bien distinctes. Il existe pour lui une humanité blanche européenne, une humanité jaune asiatique, une humanité noire africaine, et aux périphéries de ces humanités, des groupes spécifiques, parfois métissés. Cependant, ce n’est pas la donne raciale qui lui paraît déterminante. L’humanité, à ses yeux, est un produit culturel. En ce sens, l’humanité européenne n’est blanche qu’en surface. En profondeur, ce qui la distingue de l’humanité asiatique n’est pas la couleur de la peau, mais la production culturelle.

Cette diversité culturelle est bien supérieure à la diversité biologique sur deux plans : d’abord elle définit un nombre d’unités de base bien supérieur (des milliers de cultures, seulement trois ou quatre grandes races), ensuite elle imprègne l’humain beaucoup plus profondément que la donne raciale (deux cultures périphériques situées dans le même espace racial peuvent être plus différentes entre elles que les cultures dominantes de deux grands groupes raciaux). Lévi-Strauss se donne pour objectif de l’analyser en profondeur.

Cette diversité résulte, nous dit-il, de deux tendances fondamentales en renégociation permanente : l’une pousse à la diversification, l’autre à la convergence. Mais paradoxalement, comme la convergence peut se faire entre cultures d’origines diverses, elle crée elle-même de la diversification au sein de la culture racine. Ainsi, c’est la dialectique échange/spécialisation qui nourrit la diversité. Et Lévi-Strauss en tire sa première conclusion (hérétique pour l’antiracisme contemporain, issu du multiculturalisme) : les sociétés possèdent un optimum de diversité, en dessous duquel elles se sclérosent (faute de nouvelles synthèses à dégager), mais au-delà duquel elles cessent de fonctionner (parce qu’elles sont alors trop diverses pour que la recherche de la synthèse reste possible).

Suit un chapitre où Lévi-Strauss commet, à mon avis, un contresens. Il explique que le fait de nier cette diversité en assimilant l’étranger au barbare (ce qui revient à dire : la seule humanité est la mienne) est précisément caractéristique du mode de vie ensauvagé. « Le barbare, » dit Lévi-Strauss, « c’est celui qui croit à la barbarie ». Ce n’est pas faux si l’on admet qu’un « barbare » est pour un Grec un homme inférieur dans l’absolu. Mais c’est faux, si l’on comprend qu’un « barbare » est aux yeux d’un Grec un homme inférieur au regard des valeurs spécifiques de la culture grecque. Cette confusion entre suprématisme et identitarisme explique pourquoi, déjà dans Lévi-Strauss, on trouve les germes des perversions ultérieures de la pensée antiraciste : le ver était dans le fruit, dès l’origine.

Pour autant, si sa confusion entre suprématisme et identitarisme empêche Lévi-Strauss de tirer toutes les conclusions de sa propre pensée, il part d’un point de vue hétérodoxe au regard de l’antiracisme contemporain : pour lui, l’homme « partout égal » ne peut être qu’un homme abstrait, et l’antiracisme « totalisant » est donc une perversion (comme tout universalisme niveleur). A ses yeux, la croyance occidentale en une égalité potentielle de tous les hommes ramenés au modèle occidental n’est qu’une figure nouvelle du colonialisme – un suprématisme déguisé en universalisme.

A partir de là, Lévi-Strauss opère une analyse à l’époque innovante de la notion de « progrès ». Pour lui, il ne s’agit pas d’une échelle que l’on gravit, mais d’un jeu complexe, un processus métonymique et dialectique procédant par une succession de saltations mutationnelles parfois concurrentes les unes des autres. Dans cette optique, la marche en avant de l’humanité passe par le maintien d’une grande diversité : les cultures spécifiques doivent être préservées, parce qu’elles rendent possible ce que Lévi-Strauss appelle l’histoire cumulative. De la diversité des cultures, la diversité des expérimentations, et de la diversité des expérimentations, la richesse de l’expérience globale et la fertilité des croisements. Le propos est riche d’enseignements, à une époque où l’on voudrait nous faire croire que le « métissage » est compatible avec la « diversité » - et cela même si Lévi-Strauss l’enrobe avec un argumentaire anti-occidentalo-centré qui peut parfois prêter à sourire (témoin le passage hilarant où il voudrait nous faire croire que les aborigènes australiens ont inventé le « seul » modèle social faisant de la famille le canevas sur lequel toutes les autres institutions se construisent, une position qui revient à ignorer complètement l’histoire de la société romaine).

En conclusion, Lévi-Strauss introduit le concept de « groupe de sociétés » : les sociétés formées d’individus enserrés par les liens familiaux, explique-t-il, se constituent elles-mêmes en sociétés de sociétés, dont les « individus » sont les sociétés et les « familles » les sociétés apparentées fortement. C’est, dit-il, la capacité d’un « monde » à construire une telle « société de sociétés » qui lui ouvre les portes d’une histoire cumulative féconde. Si Lévi-Strauss a pensé cette conception en référence à la « civilisation mondiale », on observera avec intérêt qu’elle ouvre la porte à une critique positive du multiculturalisme.

Note : en contrepoint, on pourra lire « La question raciale », publiée aux éditions Le Retour aux Sources. Où l’on comprend pourquoi il est difficile de défendre la diversité sans admettre la légitimité de la revendication identitaire…

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