Raconter, démontrer, ... survivre (Marilia Amorim)

Publié le : 09/11/2011 21:36:22
Catégories : Sociologie

dante_enfer

« Affirmées dans un nouveau discours de justification des pratiques, les valeurs Mètis seraient ainsi en train d'ébaucher le nouveau métarécit du nouveau totalitarisme.»

Histoire et anthropologie nous ont appris conjointement que toute culture possède ses formes de savoirs et de discours. Indépendamment de leurs variations géographiques et temporelles, ces formes visent à doter leur univers de sens. La nature a horreur du vide. Dans cet excellent essai, Marilia Amorim s'attache, selon ses propres mots, à construire une psychologie politique des savoirs. Elle organise les diverses structures cognitives humaines en fonction du schéma explicatif prévalant à un moment donné. En somme, il s'agit de savoir de quelle métaphysique un système est le nom. Comme l'expose le titre de l'ouvrage, trois formes de discours sont isolables.

1. Mythos, ou Raconter.

Pari du sujet, raconter est le propre du Mythos. Savoir narratif, il correspond à la société archaïque / traditionnelle. Forme naturelle du dialogue, son enjeu est la constitution des sujets et du lien social. Le récit fondateur du Nous y tient une place particulièrement profonde – le dialogue ordinaire de ces sociétés est trinitaire (trois places). Le Mythos permet l'efficacité symbolique, il est au service du couple Symbiose – Osmose. Pour être plus clair, l'étymologie du symbole – sumbolon (ou sumbolein) – provient d'un anneau séparé en deux parties, dont chacune est donnée à l'un des deux sujets lorsqu'ils se séparent. Au moment de leur réunion, les deux parties séparées sont remises ensemble pour former un tout, l'union autour d'un référent commun. Le réel prend sens par la conscience et l'acceptation de l'altérité inhérente à toute société. Cette altérité, forte, est intradiscursive, construite dans et par le discours. L'individu socialisé – l'un n'allant pas sans l'autre – trouve de cette manière sa place dans la collectivité. Les deux antonymes polarisant ces types de société sont la vérité et l'oubli. Qu'il soit de tradition orale ou écrite, le Mythos se veut donc surdestinant : faisant du legs à la postérité un devoir, il se projette dans la grande temporalité dans une approche universaliste.

Les sociétés du Mythos sont stables, voire rigides. La répétition à travers le temps (l'absence de « bougisme » comme le déploreraient les nomades Bouygues) limite la variabilité des contextes et les remises en cause des interprétations mythiques. Dit autrement, la pensée critique n'y domine pas, car le mythe ne peut pas être objecté. Dans sa forme dérégulée, pervertie, le Mythos mène au mysticisme et au fondamentalisme (anthropocentrisme et créationnisme entre autres). D'aucuns dirent que ce fut le cas du règne de Louis XIV, considéré comme une trahison du christianisme. L'absolutisme était une trahison de la monarchie, car le Roi se prenait désormais pour Dieu au lieu d'en rester l'humble vicaire.

2. Logos, ou Démontrer

Pari de l'objet, démontrer caractérise le domaine du Logos, devenu dominant avec la société moderne et le développement de la science expérimentale. Ce contexte voit le développement de la philosophie et des théories scientifiques. Comme pour le Mythos, le discours scientifique a ses surdestinataires. Au 17ème siècle, la notion de partialité du récit est introduite. À ce siècle et au suivant, l'emploi du terme de « critique » se généralise, au profit d'une mutation antonymique. Désormais, les pôles de référence sont le Vrai et le Faux. Le dialogue binaire du Logos, extradiscursif, supplante le ternaire du Mythos, dans une perspective objectivante, un rapport Je-Il (principe du tiers exclu, niant le Tu). Pour reprendre la formule d'Amorim, l'altérité de base – faible – est le rapport à l'interlocuteur, non plus aux dieux. Dans ce savoir démonstratif, interlocuteur et objet se fondent pour ne faire qu'un. Le langage devient un outil de persuasion et de connaissance du réel. La parole est employée pour trancher entre deux discours opposés.

La dérive scientiste biaise le Logos. Le savoir scientifique reste prisonnier du langage, et son objet d'étude n'est jamais la chose réelle. La carte est confondue avec le territoire. En outre, l'emploi du sophisme crée une disjonction au niveau de la chaîne narrative et retourne l'utilisation de la démonstration contre elle-même. Par sa rationalité froide produite par objectivation du sujet concret, le Logos, déshumanisant, porte en lui les germes du totalitarisme. Ceci, en dépit que son métarécit se veuille l'émancipation. Pour exemple, repensons aux discours dès la jeunesse de la modernité, avant les totalitarismes du 20ème siècle. Ici, la Révolution française, à propos de la tyrannie de la liberté et de l'égalité, etc. Tous discours qui entendirent justifier le massacre de plus de 200 000 Vendéens.

A noter : Amorim relève que par l'introduction de l'idée que les récits du Mythos seraient partiaux, la modernité contenait en elle les germes de la post-modernité. Nous retrouvons ici l'analyse de Michéa, pour qui le néo-libéralisme n'est que la réalisation la plus cohérente du projet libéral initial : le libéralisme réellement existant. Par un phénomène de dialectique descendante, la vérité Une du Mythos est devenue multiple avec le discours du Logos, pour finir en pensée unique (le paradoxe du relativisme intégral) à notre époque post-moderne, dite Mètis.

3. Mètis, ou Ruser.

Pourquoi Mètis ? Ce nom est celui de la déesse grecque de la ruse. Plus précisément, il s'agit du savoir propre à la survie, définie ici comme « toute intelligence stratégique ou tactique qui se joue dans un combat de forces adverses, même si ce combat est quotidien. ». La Mètis recouvre un ensemble de savoirs hétérogènes, comme la manière de gouverner un navire, la chasse, la pêche, le combat du faible au fort (typiquement : David contre Goliath). Mais là où le bât blesse, c'est que la forme Mètis régit nos sociétés contemporaines. Mythos, Logos et Mètis ne sont pas exclusifs, analyse Amorim. Il s'agit au contraire d'un nœud borroméen : supprimez l'un, les autres tombent. Ces trois formes complémentaires représentent l'articulation entre Imaginaire, Symbolique et Réel. Néanmoins, chaque époque a accordé la prévalence à l'un de ces trois modèles. Saturé, corrompu, usé, le Mythos s'est désagrégé et à réuni les conditions politiques nécessaires pour laisser la plus haute marche du podium au Logos. Incapable de s'articuler de manière cohérente avec le Mythos, notamment faute de mystique (« acte de parole à valeur performative contre l'oubli : que Logos n'oublie pas Mythos »), le Logos et sa tabula rasa se sont perdus. La Mètis est devenue la norme.

Celle-ci fait le pari de l'individu (comme monade, non en tant qu'individu socialisé). Son altérité ? Les choses. Logiquement, elle est donc orientée vers le pragmatisme, les valeurs d'efficacité : « Si ça marche, c'est bon », résume Amorim. La fin justifie les moyens. Dépourvue de surdestinataire, la Mètis se cantonne à l'instantanéité, au court terme. Le lien social s'avère un frein, car l'altérité suppose une limite, la conscience d'un espace fini qui circonscrit le champ d'action de l'individu socialisé par l'expérience sensible. Nouvelle mutation : la polarité Vrai / Faux s'est effacée devant l'opposition Réussite / Échec. Pour survivre, il faut donc employer toutes les techniques que requiert la ruse : mensonge, manipulation, secret, trahison, etc., et peu importe la précarisation des rapports humains. Detienne & Vernant qualifient ainsi la Mètis d'art de voir sans être vu.

Du coup, l'avènement du relativisme intégral s'explique. Faute de conscience de l'altérité, d'un héritage et d'un savoir constitués, Mythos et Logos sont victimes de déconstruction (voir mai 68, encore une fois). Les places sont rendues interchangeables, comme à l'école où le professeur est désormais un animateur. L'exigence de connaissance est critiquée comme élitiste, donc suspecte – en particulier la langue, « premier facteur de lien social » selon Amorim. De Balzac à l'infralangue : « C clr kom 2 lo droche nn ? Sisi tmtc ! » Telle est également la politique. Impuissante face au marché, elle est limitée à la gestion. La communication est donc privilégiée pour vendre des idées dans un style très marketing (l'exemple choisi est ici Raffarin, ancien commercial). La manipulation est devenue l'alpha et l'oméga de la politique, puisqu'il ne lui reste aucune autre tâche à accomplir. Atomisé, auto-référent, s'auto-estimant, l'individu se désinvestit en conséquence du champ social et politique. L'homme psychologique, fonctionnant à la séduction – gage d'efficacité – a remplacé l'homme (l'animal) politique.

Internet illustre parfaitement le symptôme Mètis. Cet outil n'est appréhendé ni comme bien ni comme mal, mais en tant que potentiel d'utilité face à un objectif déterminé. Peu importe donc que l'image remplace la réflexion, ou que la surinformation noie toute connaissance. Agent du modèle du réseau, le Net promeut l'interactivité, petit Mythos dont les communautés virtuelles tiennent davantage du tribalisme que du lien social réel. Aléatoire, note Amorim, ce lien social est donc exclu.

On l'aura compris, pour toute personne un tant soit peu saine, l'époque Mètis est étouffante. C'est là le risque majeur qu'elle représente pour l'avenir, en se pérennisant comme LA forme de savoir et de discours contemporaine. La transparence est vantée à tout bout de champ. Tout discours passe donc par la séduction. Amorim l'assimile au « pouvoir d'anéantir le conflit, le débat et la critique ». L'euphémisation généralisée héritée de la communication mène à l'assentiment généralisé, rendant tout désaccord impossible – un Logos perverti. Ceci dans un seul but : promouvoir le modèle anthropologique néolibéral du nomade connecté, ce qui suppose de balayer toute opposition au Marché. De la pensée unique au néo-totalitarisme post-moderne.

Citations :

« Toute politisation absolue des constructions humaines produit l'effet de dépolitisation car, si tout est politique, il ne nous reste plus rien à faire, plus aucune critique à formuler ou alors nous nous retrouverions à la place de l'oppresseur. […] Je pense que les conceptions post-modernes du langage sont en parfaite consonance avec le processus de dépolitisation des esprits puisque ce qu'elles dénoncent comme relevant de la domination et du mot d'ordre est exactement ce qui fait lien, ce qui fait Nous et qui renvoie à un sujet collectif. La langue est la première institution pour l'homme, celle qui l'inscrit dans ses semblables avec l'ordre de l'humain. »

« La séduction correspond à tout un travail de la culture contemporaine où le vocabulaire s'aseptise, devient neutre ou sympathique de façon que tout communique sans résistance. Plaire à l'autre, être approuvé, créer de façon permanente proximité communicationnelle et chaleur humaine, tout cela dans une sorte de culte du spontané même si, souvent, la complicité est feinte et si le prix à payer est la production d'un discours mou, où l'on peut dire une chose et son contraire. […] Dans un monde où il faut tout montrer, tout communiquer et surtout communiquer sans cesse, la transparence communicationnelle serait la nouvelle forme de séduction qui remplacerait l'attrait du mystère. »

« En l'absence des références collectives du grand Mythos, le petit Mythos et la grande Mètis ne peuvent que constituer des valeurs contradictoires qui tiraillent l'individu post-moderne entre des exigences opposées. »

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