Recension de « L’effondrement des sociétés complexes » dans « Biosphere »

Publié le : 10/05/2014 08:33:00
Catégories : Actualités des éditions Le Retour aux Sources , Auteurs , Joseph A. Tainter , Recensions

D’un côté on a peur que les plans d’austérité ne compromettent la croissance, de l’autre on nous voudrait « rationnés, mais heureux ». D’un côté il y a la pensée dominante selon laquelle bonheur et emploi dépendent de la croissance économique, de l’autre l’idée nouvelle que, confrontés au pic pétrolier et au réchauffement climatique, si nous ne pratiquons pas le rationnement choisi, ce sera un rationnement violent qui s’imposera. Qui croire ?


Il faut d’abord constater que la rigueur budgétaire qui s’impose à la Grèce, la France ou l’Espagne pour résorber les déficits est une nécessité absolue. Que ce soit un ménage ou un pays, il est impossible de vivre indéfiniment à crédit. Il faut ajouter que la planète nous a fait une avance non remboursable en mettant gratuitement à notre disposition des ressources naturelles non renouvelables. Cette période faste est en train de se clore par épuisement du crédit et des ressources minières. Ces deux éléments réunis nous montrent que la société de croissance est derrière nous, il faut inventer autre chose. L’analyse de Joseph Tainter (dont le livre L'effondrement des sociétés complexes est traduit en français aux éditions Le Retour aux Sources) pousse au pessimiste. L’avenir est sombre pas simplement pour des raison financières ou écologique, mais parce qu’une société trop complexe s’effondre sous son propre poids et que les dirigeants refusent le passage en douceur : « Les élites qui profitent de la complexité refusent tout changement qui réduirait leur prélèvement sur la richesse produite. C’est le blocage ! » (cité par Yves Mamou qui cite Clay Shirky).

J.Tainter affirme que le propre de l’histoire humaine a été la création de mécanismes sociaux et technologiques de plus en plus complexes permettant de s’approprier l’énergie disponible dans l’environnement. L’augmentation de l’apport énergétique permet l’expansion de la communauté humaine. La population augmente en nombre, la vie sociale s’intensifie et se diversifie. La quantité d’énergie disponible ne suffit plus à satisfaire les besoins d’une population de plus en plus nombreuse, à défendre l’Etat contre les envahisseurs ni à entretenir les infrastructures. Le déclin se manifeste à travers la réduction des surplus alimentaires, la diminution de la consommation d’énergie par habitant, la déréliction des infrastructures de base, une méfiance croissante à l’égard de l’Etat, une anarchie grandissante, le dépeuplement des zones urbaines et les incursions de plus en plus fréquentes de bandes de pillards. Selon Tainter, une civilisation pleinement développée est au bord de l’effondrement lorsqu’elle atteint un seuil au-delà duquel le simple maintien en l’état de ses structures requiert une dépense d’énergie croissante, tandis que la quantité d’énergie qu’elle est en mesure d’assurer à chaque habitant ne cesse de diminuer. La société civilisée s’effondre brutalement lorsque cesse soudainement l’afflux d’énergie. Nous y sommes ! (in L’économie hydrogène de Jérémy Rifkin (éditions La découverte, 2002)

Sans les combustibles fossiles, la civilisation industrielle moderne cesserait immédiatement d’exister. Refuser la sobriété énergétique et l’égalisation des conditions aujourd’hui, c’est subir un rationnement violent et inégalitaire demain.

Notre société a poussé la division du travail à son extrême, chacun de nous est  dépendant d’une suite de travaux parcellaires de plus en plus éloignés de notre lieu de vie et nécessitant une énergie fossile de plus en plus importantes. Tout peut s’effondrer brutalement comme un château de cartes. Joseph Tainter avait analysé l’effondrement de sociétés anciennes complexes, comme l’Empire romain ou la civilisation Maya. Voici ce que cela donnerait transposé aux sociétés modernes :

Lorsqu’une société se développe au-delà d’un certain niveau de complexité, elle devient de plus en plus fragile. Une simple crise du crédit aux USA entraîne déjà des conséquences mondiales. Les crises écologiques à venir sont porteuses d’une déstabilisation encore plus grande. Pourtant nous accroissons constamment notre complexité, prenons l’exemple de la santé. Comme les généralistes ne suffisent plus à satisfaire une demande de soins de plus en plus sophistiqués, nous construisons des  hôpitaux. Avec les progrès des techniques médicales, il faut installer des centres hospitaliers dans les villes, des services de plus en plus spécialisés, des appareillages de plus en plus onéreux. Les dépenses augmentent encore plus vite que le PIB. Comme l’hôpital commence à coûter trop cher, il faut mettre en place un système de cotisations sociales généralisées, et la financer en ponctionnant l’épargne de la population. Comme cela ne suffit pas, on soigne à crédit par l’emprunt pour couvrir le déficit de la sécurité sociale. Comme la population se plaint des charges croissantes, il faut faire payer de plus en plus de choses par les patients eux-mêmes tout en augmentant le nombre de fonctionnaires des impôts. Tout cela s’accompagne de plus de spécialistes, de plus de ressources à gérer, de plus de coercition - et, in fine, moins de retour sur l’argent dépensé.

Au bout du compte, on atteint un point où toutes les énergies et les ressources à la disposition d’une société sont nécessaires uniquement pour maintenir un niveau de complexité croissante dont le système de soins n’est qu’un des aspects. Puis, quand une crise économique systémique ou un blocage énergétique survient, les institutions complexes n’ont plus les moyens de survivre et les malades se retrouvent livrés à eux-mêmes. Alors émerge une société moins complexe, organisée sur une plus petite échelle, avec une médecine de proximité, si l’effondrement se passe en douceur...

Biosphere 1/2

Quelques extraits :

« Les citoyens des sociétés complexes modernes ne réalisent pas généralement que nous sommes une anomalie de l’histoire. Tout au long des millions d’années où des humains identifiables en tant que tels sont reconnus avoir vécu, l’unité politique courante était la petite communauté autonome, agissant indépendamment et étant en grande partie autosuffisante. Les petites communautés acéphales qui ont dominé notre histoire n’étaient pas homogènes. Le degré de variation culturelle est élevé. Mais l’histoire humaine dans son ensemble a été caractérisée par une tendance apparemment inexorable vers de plus grands niveaux de complexité, de spécialisation et de contrôle socio-politique, de traitement de quantités plus grandes d’énergie et d’informations, d’implantations humaines toujours plus étendues et de développement de technologies plus complexes.


1/2) Explication de l’effondrement

Une société s’est effondrée lorsqu’elle affiche une perte rapide et déterminante d’un niveau établi de complexité socio-politique. L’image de civilisations perdues est fascinante : des cités enfouies sous des amoncellements de sable ou une jungle enchevêtrée ; ruines et désolation, là où jadis se trouvaient des gens et l’abondance. Les civilisations florissantes sont des choses fragiles et provisoires. Comment de telles civilisations ont-elles pu exister là où maintenant tout est anéanti ? Lorsque mon étude a débuté, il n’y avait aucune explication fiable de l’effondrement. Quatre concepts mènent à la compréhension de l’effondrement, les quatre premiers constituant les fondements du quatrième.

1.Les sociétés humaines sont des organisations faites pour résoudre les problèmes ;
2. les systèmes socio-politiques ont besoin d’énergie pour se maintenir ;
3.la complexité accrue porte en elle des coûts accrus par habitant ;
4.et l’investissement dans la complexité socio-politique, en tant que réponse à la solution des problèmes, atteint un point de rendements marginaux décroissants.

Les populations humaines font d’abord usage des sources de nutrition, d’énergie et de matières premières qui sont les plus faciles à obtenir, extraire, transformer et distribuer. Lorsque de telles ressources ne sont plus suffisantes, l’exploitation se tourne vers celles qui sont plus coûteuses alors qu’elles ne génèrent pas de meilleur rendement. Les organisations socio-politiques nécessitent un investissement accru, simplement pour préserver le statu quo. Cet investissement se présente sous des formes telles que l’inflation bureaucratique, l’accroissement de la spécialisation, l’augmentation des coûts du contrôle intérieur et de la défense extérieure. Toutes ces augmentations doivent être supportées en prélevant des sommes plus élevées sur la population sans lui conférer d’avantages supplémentaires. Le rendement marginal dans la complexité se dégrade proportionnellement, d’abord progressivement, puis avec une force accélérée. Divers segments de la population accroissent une résistance active ou passive, ou tente ouvertement de faire sécession. A ce stade, une société complexe atteint la phase où elle devient de plus en plus vulnérable à l’effondrement.

2/2) Manifestation de l’effondrement

L’effondrement est manifeste lors des faits suivants :

- Moins de spécialisation économique et professionnelle ;
- Moins de contrôle centralisé ;
- Moins de flux d’informations entre les individus et entre les groupes ;
- Moins de commerce et de redistribution des ressources…

Le déclin de l’empire romain est l’exemple le plus connu d’effondrement, ce n’est qu’un cas parmi d’autres. L’effondrement n’est pas une chute vers quelque chaos primordial, mais un retour à la condition normale de moindre complexité. L’effondrement des hiérarchies administratives est un désastre manifeste pour les membres d’une société qui n’ont ni l’occasion ni la capacité de produire des ressources alimentaires de base, et pour eux seuls. Au contraire, ceux qui sont moins spécialisés peuvent être attirés par l’idée de rompre les liens qui relient les groupes locaux a une entité régionale. Pour une population qui reçoit peu en retour de ce qu’elle investit pour soutenir la complexité, la perte de celle-ci apporte des gains économiques, et peut-être administratifs.

Dans beaucoup de sociétés contemporaines, en particulier celles qui sont fortement industrialisées, une grande partie de la population n’a pas la capacité de produire des ressources alimentaires de base. L’effondrement de telles sociétés entraînerait presque certainement des pertes écrasantes en vies humaines, sans parler d’un niveau de vie beaucoup plus faible pour les survivants. Certaines personnes stockent de la nourriture ou creusent des abris. D’autres vont encore plus loin en stockant des armes. Un marché non négligeable est né de cela, incluant des magazines survivalistes, des équipements de survie, des aliments lyophilisés. Un appel à la décroissance économique, au retour à une époque plus simple de consommation plus faible et d’autosuffisance locale, est implicite dans de telles idées.

A l’heure où j’écris ce livre (1988), il est difficile de savoir si le monde industriel a déjà atteint le point où le rendement marginal de son modèle d’investissement a commencé à décliner. L’histoire récente montre que nous avons atteint des rendements décroissants pour notre dépendance vis-à-vis des combustibles fossiles et pour quelques matières premières. En fait, il y a des différences majeures entre le monde antique et le monde actuel, qui ont des implications importantes pour l’effondrement. Le monde d’aujourd’hui est saturé, c’est-à-dire qu’il est rempli de sociétés complexes. Nous ne disposons pas de l’option de retourner à un niveau économique plus faible, du moins pas en tant qu’option rationnelle. La concurrence entre régimes complexes conduit à plus de complexité et de consommation de ressources, peu importe les coûts, humains ou écologiques. L’effondrement, si et quand il arrivera à nouveau, sera cette fois mondial. »

Biosphere

Partager ce contenu