Récits d'un pèlerin russe

Publié le : 01/06/2010 23:00:00
Catégories : Philosophie

lunenoire

Probablement rédigés vers 1865 par un religieux à partir des récits d’un homme rencontré au mont Athos, les « Récits d’un pèlerin russe » sont un des plus grands textes mystiques récents. Il s’agit des notes de voyage d’un voyageur mystique, parcourant la Russie entre 1856 et 1861.

Le pèlerin parcourt la Russie des Tsars. Au début du récit, il a, dans son sac, « une Bible, du pain et c’est tout ». Infirme (un bras atrophié), il ne peut travailler de ses mains. Certains détails permettent de déduire que notre homme est un hésychaste – le disciple d’une école qui veut, par le calme, l’ascèse et le silence, parvenir à la parfaite contemplation, et puis à travers elle, retrouver en l’homme la ressemblance divine. Il s’agit d’abolir le péché.

Le pèlerin vit dans le dénuement le plus absolu. Il n’a, littéralement, pas une pierre pour poser sa tête. Il marche, et prie – c’est tout. Où va-t-il ? On ne le sait. Peut-être n’a-t-il pas de destination précise. Et s’il en a une, elle est sans importance. Il marche vers la Jérusalem céleste, son voyage est intérieur. S’il regarde autour de lui, c’est uniquement pour voir la Création, progressivement, remonter de la Chute vers le Salut, par la Grâce.


*

« Par la grâce de Dieu, je suis homme et chrétien, par actions grand pécheur, toujours errant de lieu en lieu » - ainsi commence le premier récit.

Le pèlerin s’interrogea un jour : il est dit qu’il faut prier sans cesse. Mais comment faire, alors qu’on doit, pourtant, travailler pour vivre ? Pour trouver la réponse à cette question, le pèlerin s’est mis en route. Il a erré, d’église en église, à la recherche de l’homme qui lui donnerait la réponse. Il ne l’a pas trouvé dans les églises.

Il a continué à errer, sans but. Mais voici qu’on lui dit : ici se trouve un homme qui prie sans cesse. Il court chez cet homme, et l’interroge. L’homme lui conseille : la prière est l’effort de l’esprit humain pour atteindre Dieu ; prie pour savoir comment prier, et la prière répondra.

Le pèlerin reprend sa route, priant toujours. Il croise un moine. Celui-ci lui dit en substance que Dieu, en le confrontant à une question sans réponse, lui a fait une grâce : l’absence de réponse démontre, précisément, que la prière perpétuelle n’est pas la voie du Salut, mais son signe ; c’est l’expérience active dans la simplicité du cœur qu’il faut rechercher. Ainsi, la prière perpétuelle n’est pas une action du croyant, mais une grâce qui coule d’elle-même en lui.

Le pèlerin, sous la direction du moine, en vient à réciter douze mille fois par jour son oraison, « Seigneur Jésus, ayez pitié de moi ». Progressivement, il se détache complètement du monde, et son esprit se referme complètement sur la prière. Lorsqu’il contemple autour de lui, tout lui semble calme, beau, aimable. Il n’a plus de désir, plus de pensée, hors de celle-ci : cet être est là, sous mes yeux, et Dieu l’y a mis. Il ignore le froid, la faim ou la fatigue. Il peut marcher 70 verstes par jour (75 km), et « ne sent même pas qu’il va ». Il est délivré du monde. Lorsqu’il marche, il entend son cœur battre au rythme de la prière, et parfois, il lui semble que son cœur prie, à l’intérieur de sa poitrine.

*

Le deuxième récit s’ouvre par la description du bonheur du pèlerin. Il a repris la route. Il marche, et son cœur prie au rythme de sa marche. Toutes les cent verstes, il s’arrête dans un village,  demande du pain (qu’on ne lui refuse jamais), une poignée de sel (idem), et remplit sa gourde. Et il marche, inlassablement.

Mais voici que deux brigands l’agressent, l’assomment et lui volent son sac, avec sa Bible et un livre, « la philocalie », que lui avait conseillé le moine. Il se désespère, mais son « starets » (son « patron », le moine qui l’a instruit) lui apparaît en rêve, et lui explique que cette épreuve lui est envoyée pour qu’il ne tombe pas dans la volupté spirituelle.

Il reprend courage et repart, toujours priant. Alors voici qu’il retrouve ses brigands, qui sont conduits sous bonne escorte par des soldats : on vient de les arrêter. Il leur demande où se trouvent ses livres : en échange de la promesse d’un rouble d’argent, ils acceptent de lui révéler que les soldats les ont pris.

Le capitaine qui mène la troupe rend ses livres au pèlerin, puis, dans la soirée, il lui compte son histoire : lui aussi lit la Bible – c’est la seule chose qui l’a guéri de sa passion pour la vodka (on est en Russie, là). Certes, comme il l’explique, il ne comprend pas toujours ce qu’il lit. Mais les diables en lui comprennent, et tremblent – et ainsi, ils ne le poussent plus à boire.

A l’issue d’une soirée de discussion, le capitaine remet un rouble d’argent au pèlerin. Celui-ci, pour faire dire aux voleurs où se trouvaient ses livres, leur avait promis une récompense. Il va donc donner le rouble aux bagnards (on est toujours en Russie, là), ajoutant : « Priez et faites pénitence ; Jésus Christ est l’ami des hommes. Il ne vous abandonnera pas ! »

Le pèlerin a ensuite la joie de rencontrer, dans une forêt profonde, un garde forestier qui lui offre l’hospitalité. Pendant quatre mois, il n’aura rien à faire que prier, et le forestier lui donnera de l’eau claire et du pain.

Pourquoi ? Parce que ce forestier comprend parfaitement la démarche du pèlerin. Lui-même était jadis un bon bourgeois, riche et, donc, pécheur. Un jour, il a décidé d’échapper à cette condition, et s’est établi garde dans une forêt impénétrable. Là, au moins, il n’a plus d’occasion de pécher. Depuis, il est heureux : il ne mange qu’une fois par jour, uniquement du pain et de l’eau. Chaque nuit, il se lève pour attendre l’aube en priant. Le jour, il parcourt la forêt chargé de chaînés de soixante livres, à même la peau. Mais quelque chose le préoccupe : pourra-t-il racheter les péchés de son ancienne vie ? La miséricorde de Dieu est-elle si grande ? – Il en doute.

L’aveu de ce doute bouleverse le pèlerin. Où va-t-on, si même les gens simples perdent la foi ? Pour aider le forestier, le pèlerin lui enseigne qu’on ne se délivre pas du péché par la crainte du châtiment, mais par la prière intérieure.

Ce schéma général va ensuite se répéter pendant les récits ultérieurs : le pèlerin est confronté à une humanité qui souffre, parce qu’elle ignore « la prière intérieure ». Et il tente, sans toujours y parvenir, de transmettre sa connaissance.

Lorsque les querelles des hommes le touchent (il est fouetté sur ordre d’un prévôt pour une faute qu’il n’a pas commise), il remercie Dieu de le faire participer à l’œuvre de rédemption. Lorsque la tentation l’effleure, il remercie Dieu de lui permettre de se fortifier en la repoussant. Lorsque l’humanité lui apparaît dans sa laideur, il la contemple sans colère, comme un homme qui visite un bâtiment en réfection et qui se dit : tiens, voilà un morceau qui n’est pas encore retapé.

Progressivement, le pèlerin s’est délivré du monde et du temps. Il vit, littéralement, avec Dieu, dans l’Eternité.

*

Quand on referme « les récits d’un pèlerin russe », on a l’impression étrange d’avoir, pendant deux heures, visité un monde tellement différent du nôtre qu’il ne peut, littéralement, pas avoir été créé par le même Dieu. Il n’y a peut-être pas un aspect de nos vies contemporaines qui, aux yeux de l’auteur de ce texte, aurait paru désirable. Et peut-être pas un aspect de son récit qui, aux yeux de la plupart de nos contemporains, ne ferait sens.

Tout ce qui fait nos vies est exactement ce qu’il a voulu bannir de la sienne. Il est probable, en somme, que notre univers lui aurait fait l’effet d’une assez honorable reconstitution de l’Enfer.

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