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Réduire la techno-sphère (Partie I) | Par Dmitry Orlov

Publié le : 27/06/2016 06:12:43
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Le 28 Septembre 2015, en s’adressant à l’Assemblée générale de l’ONU, M. Poutine a proposé « la mise en œuvre des technologies proches de la nature, qui permettront de rétablir l’équilibre entre la biosphère et la techno-sphère ».


C’est nécessaire pour lutter contre la catastrophe du changement climatique mondial, parce que, selon Poutine, les réductions d’émissions de CO2, même si elles sont appliquées avec succès, ne seraient qu’un simple report plutôt qu’une solution.

Je n’avais jamais entendu l’expression « mise en œuvre de technologies proches de la nature » avant, donc j’ai Googlé et Yandexé [Yandex est le moteur de recherche russe, NdT], mais rien d’autre n’est sorti que ce discours de Poutine à l’ONU. Il a inventé l’expression. Comme pour les autres expressions qu’il a inventées, telles que « démocratie souveraine » et « dictature de la loi », en voici encore une pour changer la donne. Avec lui, ce ne sont pas des mots jetés dans le vent. Dans chacun des cas, l’expression a jeté les bases d’une nouvelle philosophie de la gouvernance, avec un nouvel ensemble de politiques.

Dans le cas de démocratie souveraine, cela signifiait l’exclusion méthodique de toutes les influences étrangères sur le système politique de la Russie, un processus qui a abouti récemment, lorsque la Russie, en tandem avec la Chine, a interdit les ONG occidentales, qui étaient auparavant des tentatives futiles de déstabiliser ces pays sur le plan politique. Les autres nations qui ont eu des démêlés avec le syndicat des Révolutions oranges peuvent désormais suivre ce nouvel ensemble de politiques.

Dans le cas de la dictature de la loi, cela signifiait soit légaliser explicitement et absorber dans le Système chaque type de formation sociale illégale ou semi-légale soit les interdire et les détruire explicitement; d’abord en se concentrant sur les gangs criminels et les rackets de protection qui ont proliféré en Russie dans les années sauvages autour de 1990. Cette expression a été étendue à la sphère internationale, où la Russie travaille actuellement à détruire les créations des activités occidentales illégales, telles qu’ISIS et d’autres groupes formés et armés par les USA, ainsi que des groupes terroristes financés par les Saoudiens. La dictature de la loi signifie que personne n’est au-dessus de la loi, pas même la CIA ou le Pentagone.

Ceci étant dit, il est logique d’analyser attentivement l’expression, dans l’espoir d’acquérir une meilleure compréhension de ce qu’on y entend, cette expression particulière étant plus difficile à analyser que les deux précédentes. En effet, l’original russe, внедрение природоподобных технологий, est chargé de significations que l’anglais ne permet pas de transmettre directement.

Внедрéние (vnedrénie) peut être traduit de différentes manières: mise en œuvre; introduction; implantation; inoculation, implantation (des points de vue, idées); enchâssement (cas de la culture); avènement; lancement; constitution; adoption; inculcation, instillation; endoctrinement. Traduire par « mise en œuvre » ne lui rend pas justice. Le terme est dérivé du mot нéдра (nédra) qui signifie « les enfers » et est étymologiquement relié au vieux mot anglais neðera à travers une racine indo-européenne commune. En Russie, il peut se référer à toutes sortes de profondeurs insondables, des régions basses de la Terre (où le pétrole et le gaz sont trouvés) aux régions profondes de la psyché humaine, comme dans l’expression недра подсознательного (les régions profonde du subconscient). Le traduire par le terme à consonance technique « mise en œuvre » ne lui rend pas justice. Il peut très bien signifier « implantation » ou « endoctrinement ».

Le mot природоподóбный (priródo-podóbnyi) se traduit directement par « proche de la nature » bien qu’en russe, il ait moins à voir avec un sous-entendu de ressemblance accidentelle et davantage avec celui de conformité active ou d’assimilation. C’est un néologisme récent, et on peut le retrouver dans des articles d’universitaires russes faisant la promotion de la technologie, dans lesquels ils favorisent les initiatives vaporeuses pour entraîner le développement des nanotechnologies ou de la microélectronique quantique en simulant les processus évolutifs, en quelque sorte. Le fond de cette pensée semble être qu’une fois que ces jouets deviennent trop complexes pour être conçus par les humains, nous pourrions tout aussi bien les laisser évoluer seuls comme les bactéries dans une boîte de Petri.

En nous basant sur ce que M. Poutine a déclaré ensuite, nous pouvons être sûrs que ce n’est pas ce qu’il avait en tête: « Nous avons besoin d’approches qualitativement différentes. La discussion doit concerner principalement les nouvelles technologies proches de la nature, qui ne blessent pas l’environnement, mais qui existent en harmonie avec elle et nous permettront de rétablir l’équilibre entre la biosphère et la techno-sphère que l’humanité a perturbé. » Il semble qu’il voulait dire que les gens devraient se conformer à la nature dans leur vie quotidienne plutôt que d’essayer de la simuler dans des conditions de laboratoire.

Mais que voulait-il dire par technologies? Voulait-il dire que nous avons besoin d’une nouvelle génération de colifichets et de gadgets éco-compatibles qui seraient légèrement plus économes en énergie que les productions actuelles? Encore une fois, nous allons voir ce qui s’est perdu dans la traduction. En russe, le mot tekhnologii ne signifie pas directement la technologie industrielle, il peut concerner tout art ou artisanat. Comme il est évident que la technologie industrielle n’est pas particulièrement proche de la nature, il va de soi qu’il voulait parler d’un autre type de technologie, et ce qui saute immédiatement à l’esprit, ce sont les technologies politiques. En Russie, cela s’écrit en un seul mot, polittekhnologii, et c’est une notion assez commune. À son apogée, c’est l’art du déplacement de la mentalité politique et culturelle commune dans une direction favorable ou productive.

Poutine est un technologue politique consommé. Sa cote actuelle de popularité nationale se situe à 89%; les 11% restants le désapprouvent parce qu’ils souhaitent le voir prendre une position encore plus dure contre l’Occident. Il est logique, par conséquent, d’examiner sa proposition du point de vue de la technologie politique, abandonnant l’idée que ce qu’il voulait dire par technologie serait une sorte de nouvelle industrie réellement plus éco-compatible. Si son initiative réussissait à rassembler 89% de la population mondiale, qui se prononceraient en faveur de l’adoption rapide de modes de vie proches de la nature et autour d’écosystèmes compatibles, tandis que les 11% restants resteraient dans l’opposition parce qu’ils croient que le taux d’adoption de cette politique n’est pas assez élevé, alors peut-être que la catastrophe climatique serait-elle évitée ou au moins son scénario le pire, l’extinction humaine.

Dans la prochaine partie de cette série, nous apprendrons ce qu’est la technologie politique, quelles sortes de technologies politiques nous pouvons déceler tout autour de nous. Ensuite, nous aborderons les principales questions: que signifie pour nous devenir proches de la nature et, enfin, comment pouvons-nous inventer ou faire évoluer les technologies politiques pour réaliser cette transformation pendant qu’il en est encore temps (si nous sommes chanceux).

Dmitry Orlov
13 octobre 2015

Source : Saker Francophone
Article original : Club Orlov

 

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