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Renzi parle Anglais : notes de psychologie - par Marco Della Luna et Paolo Cioni

Publié le : 05/08/2014 06:27:39
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Matteo Renzi (Florence 1975), publicitaire de profession, europhile, soutien de Romano Prodi, maire de Florence,secrétaire du Parti démocrate (PD) et président du Conseil des ministres depuis le 22 février 2014. En 2014, Matteo Renzi obtient, par un vote interne du PD, la démission forcée du président du Conseil Enrico Letta ; quelques jours après l’avoir assuré qu’il resterait le Premier ministre. Il lui succède quelques jours plus tard. Il s'agit, selon la presse transalpine, d'un véritable camouflet pour le chef du gouvernement démissionnaire, qui ne souhaitait pas quitter ses fonctions pour poursuivre son travail ; cependant, d’après Renzi, « la valeur la plus importante,  c’est la loyauté. » Maintenant il s’est allié avec Silvio Berlusconi pour reformer la Constitution et la loi électorale d'une façon, d’après l’opposition, tout à fait autoritaire, surtout parce qu'il suffira d'obtenir environ 34-37% des voix pour dominer le Parlement, élire le président de la République et les organes institutionnels de contrôle et de garantie.


Le phénomène de "Matteo Renzi" a des conséquences d'une importance majeure pour le psychologue et le psychiatre, même si pas nécessairement cliniquement pertinentes.

Commençons avec son désormais célèbre discours en “Anglais": une improvisation de 30 minutes à Venise, (voir http://www.youtube.com/watch?v=XH0CSzdHwg0), devant un public international. Plusieurs sites l’ont repris et critiqué comme étant ridicule dans sa maladresse et son amateurisme, avec son Anglais inventé sur place et livré avec un accent Toscan. Un site http://www.youtube.com/watch?v=kPKEidF5oP8 montre le jugement d'une institution de langue anglaise qui, après avoir écouté Renzi (sans le reconnaitre) quelques minutes, le classa, à des fins d'apprentissage, dans la classe des débutants.

Voir sa performance publique a créé chez nous malaise et embarras. Nous ne pouvions pas croire que le Premier ministre, en particulier dans sa position de président de l'UE, pouvait se mettre en scène de telle manière, impliquant le pays qu'il représente. Un sujet normal est enclin à penser à ne jamais s’exposer de cette façon, s’il ne s’agit pas d’un clown qui le fait pour provoquer le rire. Mais tel n'était pas le cas. Renzi n'est pas un clown. Il ne cherche pas à faire rire les gens. Il se veut sérieux.

Nous notons d'autres comportements de ce type : les promesses de réforme tous les mois, qu’il ne garde pas ; l'assurance qu'il obtint de Merkel et l'Europe d’une flexibilité pour l'investissement, reniée sans délai par les parties concernées ; la promesse de reprise de la demande intérieure due à 80 € par mois, pas réalisée; la promesse de finances publiques sous contrôle, démentie par la montée de la dette au cours de son gouvernement – pour ne pas mentionner sa célèbre assurance : “Enrico (Letta), sois tranquille".

Et alors (avertissons que vous ne pouvez pas faire un diagnostic de cette façon, et nous n’avons pas l’intention de le faire avec lui ; nous nous limitons à des hypothèses abstraites, en particulier de la personne concrète, que nous ne pouvons pas juger sans une connaissance réelle), à quelles conditions psycho (patho)logiques ces comportements peuvent-ils correspondre à Renzi?

A aucune, nous présumons, parce que Renzi agit comme un politicien professionnel, c'est-à-dire qu’il fait ce qu’il fait suite à un marketing spécialement conçu. Selon celui-ci, Renzi doit être perçu – peut-être pour impressionner et ressembler à une vraie innovation et un virage dans l’évident contraste d’avec les ascétiques et doctes Monti et Letta, qui ont grandement déçu – comme spontané, drôle, attachant, Gascon, despote, jeune, ignorant, provincial, désinvolte, “rock”.
Bien sûr, pour faire de la politique de cette façon, comme pour être acteur, vous devez avoir une personnalité particulière, non commune, non inhibée par un sens de la dignité.
 
Si Renzi n’était pas, en tant que politicien, un professionnel du spectacle, c’est-à-dire, si nous parlions d'une personne ayant un rôle social normal et se comportant avec spontanéité, il y aurait deux types psychologiques alternatifs pour expliquer son comportement, comme il a été décrit ci-dessus :

1) un sujet appartenant au spectre bipolaire, un hyperthymique de tempérament (grande énergie, de grandes idées, surestimation de ses capacités et de ses moyens, avec la même inconscience de ses propres limites et la cécité sur ses propres échecs : le sujet n'est pas au courant de la promesse qu’il ne peut pas tenir, des choses qu’il n’est pas capable de réaliser, de faire une mauvaise impression et d’avoir l'air ridicule). Comme nous le savons par des experts dans le domaine, ce sujet est toujours capable d'un "upgrade" (mise à niveau) dans les formes de pertinence clinique, comme des épisodes d'excitation maniaques, des dépressions soudaines, souvent éphémères et cachées (peut-être pas à lui-même), lorsque la machine est toujours très performante. Mais elle ne supporte pas les coups de la réalité quand elle est mauvaise.

2) un sujet ayant un trouble paranoïaque (que les classifications psychiatriques modernes – voir le DSM-5 – tendent de plus en plus d'ignorer), c'est-à-dire, un état d'esprit dans lequel le sujet a une perception grandiose et irréelle de lui-même, de sa mission, un peu comme Don Quichotte, et comme le chevalier de La Mancha. Il est exposé au risque d'une confrontation brutale et psychologiquement intenable avec la réalité, et l'effondrement conséquent de l'humeur (Don Quichotte meurt de cette façon, alors qu’il recouvre la raison). Un sujet tel que Renzi, si notre hypothèse s’avère correcte dans son cas, pourrait entraîner ce résultat si, comme il est probable, son action échoue, tant sur sa politique économique que sur sa campagne pour la réforme. N'oublions pas, cependant, qu’il y a un lien entre les deux conditions : les psychiatres classiques ont parlé de la paranoïa comme d’une "manie froide", c'est-à-dire une maladie chronique qui affecte en particulier la pensée, sans aucun événement dramatique sur le plan moteur-comportemental.

Un point notable peut être mentionné quant aux types qui possèdent ces "qualités". Ils sont charismatiques, capables de brouiller la tête de l'autre avec leur grandeur et gasconnerie, faire ce qu’une personne "normale" ne ferait jamais. Si, par exemple, nous connaissions l'Anglais comme le Premier ministre, jamais nous ne nous serions rendus à l’abattoir. Mais dans un sens, nous l’admirons parce qu’il l’a fait. Il s’expose, croyant être sympathique comme Benigni pour la livraison des Oscars. Le dur labeur, la sueur qu'il faut pour atteindre certaines compétences ne le concernent pas. Malheureusement, il possède des caractéristiques qui sont typiques de beaucoup de politiciens nationaux, et de l'image que les hommes politiques italiens ont gagné à l’étranger : Italiens clownesques et peu sérieux.

Cependant, comme Renzi est un politicien professionnel, et pourtant un professionnel du spectacle, plutôt que sur des hypothèses psychologiques (ou psychopathologiques), nous pensons à celle du marketing, à savoir qu'il fait les choses qu'il ferait dans l'exécution d'un programme de communication persuasive. Je (Marco Della Luna) me souviens avoir connu personnellement le grand homme de spectacle Mike Bongiorno : il était très managérial, lucide et intelligent, faisait des gaffes pour apparaître plus humain et plus mal élevé, pour présenter une image au peuple plus pénétrante et simple, semblable à la majeure partie de son auditoire.

Objectivement, Renzi était jusqu'à récemment un homme politique local de stature et de culture modeste, non équipé de la carrure ni de l'expertise d’un personnage d'État. Il le confirma par ses échecs répétés en Europe par rapport à ses promesses et garanties. Par conséquent, sa carrière fulgurante s'explique sans doute non pas en vertu de ses propres moyens, mais dans le sens où il fut choisi pour ses qualités, construites par un marketing intelligent. Renzi a été poussé vers le haut pour réaliser une tâche, ou la partie d'une tâche déjà commencée par ses prédécesseurs, qui se firent rapidement “brûler”.

Les deux cas ont en commun une coloration narcissique du sujet, une tendance qui couvre l'exaltation de soi et tente d’hypercompenser un fond d'humeur dépressive et d'insécurité quant à sa propre valeur.

Marco Della Luna et Paolo Cioni (psychiatres)
Traduit de l'italien par Paolo Cioni (pour Scriptoblog)
01/08/2014.


Pour en savoir plus : Conférence « Neuro-Pirates. Neuro-Esclaves » : par Paolo Cioni et Lucien Cerise (organisée par Scriptoblog)
Et aussi : Paolo Cioni présente « Neuro-esclaves : Techniques et psychopathologies de la manipulation politique, économique et religieuse » ; Intervention de Paolo Cioni sur « Radio Globe One » ; Entrevue avec Paolo Cioni : Les dangers du support numérique sur les processus neuraux et cognitifs de nos enfants.

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