Réponse à un camarade

Publié le : 03/11/2008 00:00:00
Catégories : Politique

1936_2008

David L'Épée, un de mes camarades, vient de publier une tribune sur le site VOXNR – « L'Islam : une alternative à quoi ? »

Cette tribune pose un certain nombre de constats, qui sont parfaitement fondés. Que la question de l’islam soit devenue centrale en Europe occidentale, c’est l’évidence. Que le temps de l’unilatéralisme triomphant soit clos pour les USA, là encore, c’est l’évidence. Et s’il est hélas moins certain que la fin du mythe américain sonne le glas du mondialisme, c’est en tout cas possible.

En revanche, dire que l’opposition au mondialisme doit prendre la forme de l’islam, c’est, je crois, commettre plusieurs erreurs d’analyse. Me voilà donc contraint de répondre à mon camarade.

Pluralité de la résistance

Première erreur : énoncer que l’opposition doit prendre une forme donnée. C’est faux : il y a plusieurs résistances au mondialisme américanomorphe. L’islam politique est une de ces résistances, mais ce n’est ni la seule, ni même la plus importante. Ce n’est évidemment pas au nom de l’islam que Vladimir Poutine a rendu sa souveraineté à la Russie. C’est au contraire au nom de la souveraineté politique de la Russie que Moscou a écrasé les islamistes tchétchènes, dont beaucoup obéissaient, sans le savoir, à des agents américains. Ce n’est pas davantage au nom de l’islam que la Chine prépare méthodiquement une situation de parité stratégique avec les Etats-Unis. Et quant aux Américains en lutte contre leur propre classe dirigeante (il y en a de plus en plus), ils sont dans leur majorité islamo-incompatibles.

La question musulmane est religieuse. Elle n’est politique que si on décide de mêler religion et politique – et cela, c’est précisément ce que nous ne voulons pas. Hugo Chavez n’est pas musulman, et s’il a passé récemment des accords avec la République Islamique d’Iran, ce n’est pas au nom de l’islam, mais bien dans le cadre d’une coopération entre nations souveraines. Selon toute probabilité, la question islamique préoccupe peu ce sud-américain catholique, et c’est très bien comme ça : en coopérant avec l’Iran musulman, le catholique Chavez montre qu’un homme d’Etat fait de la politique, puisqu’il ne s’occupe pas de religion.

Enoncer la nécessité d’une unicité de la résistance au mondialisme néolibéral, c’est nier la possibilité de cette démarche pragmatique, authentiquement et purement politique : tu ne me ressembles pas, mais nous allons nous défendre ensemble. Or, nier cette démarche, c’est tuer la possibilité des résistances réelles. La résistance à une entreprise d’uniformisation ne saurait consister en la promotion d’une uniformisation contraire. La résistance au mondialisme, faux universalisme niveleur, réside justement dans ce constat : nous sommes divers, et cependant nous allons coopérer.

Tout le jeu des petits soldats de l’Empire consiste à mêler politique et religion jusqu’à les confondre. Ce n’est pas un hasard si, depuis des siècles, les impérialistes, partout, confondent construction identitaire et construction politique. Sous couvert de défendre une conception ethniciste de la politique, ils veulent en réalité tuer la politique – car la politique, précisément, consiste à sauvegarder la paix, qui est le souverain bien, en dépassant l’ethnicisme.

Résister à cette entreprise confusionniste par un confusionnisme inverse, c’est donc préparer le terrain aux agents de l’Empire.

Nous devons admettre qu’il y a plusieurs résistances, et qu’elles sont toutes légitimes. Les musulmans refusent la destruction de leur modèle anthropologique et de leur système de référence culturel au nom de ce qu’ils sont : eh bien, ils ont raison. Les Russes refusent de s’aplatir servilement devant les forces du mondialisme, et ils le font au nom de leurs valeurs à eux, patriotisme, orthodoxie – et eux aussi, ils ont raison. On a toujours raison de vouloir devenir ce que l’on est. Ce qui donne sa légitimité à la résistance contre l’imposition forcée du modèle mondialiste étatsunien, ce n’est pas la promotion d’un modèle opposé, mais le refus de se soumettre à tout modèle, à tout programme, à toute détermination contrainte.

Il est faux de dire qu’à un mouvement international d’opposition de masse ne peut que succéder un autre mouvement international d’opposition de masse. Dans la lutte contre l’impérialisme, à l’ancien mouvement international d’opposition représenté par le communisme succède aujourd’hui une alliance de mouvements nationaux et civilisationnels, qui n’ont pas à se fondre en un mouvement unique, mais doivent tout simplement coopérer. Le reste, c'est-à-dire le mythe du grand méchant loup islamique : simple jeu d’acteurs – si les islamistes ont pignon sur rue à Londres, c’est parce que les mondialistes les voient comme leurs meilleurs ennemis.

Complexité du fait musulman

Deuxième erreur : sous-entendre que l’islam est un monolithe, et que des phénomènes aussi divers que l’immigration de populations de culture musulmane, la présence de musulmans pratiquants et l’implantation de réseaux islamistes constituent un continuum direct et simple.

Pas d’accord : il y a l’islam des musulmans « ordinaires », plus ou moins pratiquants, et dont le nombre très important implique par endroit une substitution de population. Et il y a par ailleurs l’islamisme des convertis adeptes de la « diplomatie des bombes » - très peu nombreux, en Allemagne ou ailleurs. Dire « l’islam » pour parler à la fois du wahhabisme rigoriste et rétrograde et des traditions plus ouvertes, mêler dans le même englobant attrape-tout la bourgeoise franco-tunisienne, le paysan pachtoun et le jeune « de souche » converti, faire croire que ce monde divers et divisé constitue une puissance redoutable, irrésistible presque, c’est exactement ce que font les agents de l’Empire – et ce n’est pas un hasard.

A l’opposé de ce confusionnisme et de ce simplisme, nous devons impérativement établir une distinction très nette entre l’islam en tant que religion et l’islam en tant que doctrine politico-religieuse. Si la distinction entre temporel et spirituel n’existe pas en Islam, alors il faudra que les musulmans d’Europe l’inventent. Hors de cela, point de salut. Exactement comme la réponse géostratégique au mondialisme repose sur une émancipation de la politique internationale à l’égard du civilisationnel, la réponse locale à la balkanisation latente de l’Europe occidentale ne peut résider que dans l’émancipation de la politique intérieure à l’égard du religieux. Il faut bien comprendre ceci : on ne sortira du piège identitaire que par la réhabilitation du politique.

Nous touchons au fond du problème. Les choses étant ce qu’elles sont, il n’y a plus aujourd’hui, en Europe occidentale et particulièrement en France, que deux possibilités : ou le retour à un modèle politique capable de maintenir la paix dans une population diverse, ou la guerre civile. Or, ce modèle politique existe : c’est la laïcité. Mais parce que la laïcité n’est possible que dans le cadre d’une stricte séparation du temporel et du spirituel, sur le chemin de la paix civile, aujourd’hui, en Europe, il y a l’islam.

A partir de là, le destin de l’Europe est entre les mains des musulmans qui y vivent, toujours plus nombreux. S’ils construisent un islam européen, différent de celui qui règne en Dar-el-Islam en cela qu’il séparera spirituel et temporel, alors nous aurons la paix. Mais s’ils n’y parviennent pas, alors tôt ou tard, nous aurons la guerre. C’est inéluctable, parce que, devenus localement majoritaires, ils voudront appliquer le droit coranique sur notre sol – et cela, c’est précisément ce qu’on appelle une balkanisation.

C’est pourquoi, à l’inverse de la position de renoncement de notre camarade David, nous devons « mettre la pression » aux musulmans d’Europe. Il serait criminel de notre part de ne pas affirmer notre identité face à la leur, de ne pas affirmer notre droit à l’imposer comme l’identité centrale sur notre terre. Nous devons obliger les musulmans à inventer l’islam d’Europe ou à repartir en Dar-el-Islam, c’est notre responsabilité historique. Nous sommes l’obstacle qu’ils doivent rencontrer pour s’élever jusqu’à une conception sécularisée du fait politique. Il ne s’agit pas de les agresser, il s’agit de leur mettre en main un marché clair : « Vous, si vous ne vous adaptez pas, vous pouvez retourner en Dal-el-Islam. Mais nous, nous sommes chez nous, le dos au mur, et ici, notre substance n’est pas négociable. »

La refondation nécessaire

Troisième erreur : considérer que le vide sidéral qui nous tient lieu de culture inversée devra être comblé par une force étrangère. C’est prendre le problème par le mauvais bout. La question n’est pas de savoir si notre refondation est possible : il faut qu’elle le soit, et c’est justement notre boulot de faire en sorte qu’elle le soit.

Soyons clair : nous, européens, avions jadis construit la plus haute culture de l’humanité. Le monde musulman a plusieurs siècles de retard sur nous. Depuis la fin des guerres de religion, en Europe, nous avons fait un progrès décisif : les hommes ont appris qu’ils doivent vivre avec le doute. Et ce progrès, pour l’instant, n’a pas été fait dans la plus grande partie du Dar-el-Islam. Là-bas, la Raison n’est licite que si elle sert le dogme.

C’est notre responsabilité que ce progrès ne soit pas perdu.

Nous traversons une crise dramatique. Il est tout à fait exact que l’effondrement du niveau de conscience dans les populations occidentales est sans précédent – et il est également parfaitement exact que l’islam, c’est mieux que le conditionnement débile proposé par notre système aberrant. J’approuve d’ailleurs tout à fait David L’Epée, quand il nous dit que l’islam n’a quasiment aucun rapport avec notre écroulement – j’en tiens pour preuve qu’aux USA, les latinos catholiques et les jeunes Noirs reproduisent à peu près les comportements de nos lascars de banlieue, et à peu près pour les mêmes raisons.

Mais même si la dynamique de nos sociétés exténuées par la vitesse ahurissante de leur propre développement dégénère en catastrophe anthropologique sans précédent, nous devons trouver en nous la force de proposer mieux que l’islam régressif que l’Empire nous a vendu comme seule alternative à son projet destructeur. Il ne faut pas s’y tromper : si le Pouvoir « occidental » affecte de combattre l’islam tout en contribuant à le propager (sous sa forme la plus rétrograde), c’est parce que cette religion, aux yeux des pharisiens qui nous gouverne, fait des populations soumises.

Allons-nous consentir à ce recul de cinq siècles, abandonnant la cause de la Raison pour rallier un vaste troupeau auquel, n’en doutons pas, on prépare un choix pathétique entre faux protestantisme télévisuel et faux islam racaille ?

Non. Refusons de nous plier à une alternative absurde. Il y va de notre responsabilité. La question de David « Préféreriez-vous que votre fille se convertisse à l’Islam ou qu’elle mette sa virginité aux enchères sur Internet ? » n’appelle qu’une réponse : « Je préfèrerais que la question ne se pose pas. »

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