Retour sur une élection

Publié le : 12/05/2012 14:29:40
Catégories : Actualité

marianne

Ça y est. Les Français ont un Président. The frogs have a President. Et en grenouilles instruites par l’expérience, elles se sont donné un monarque expert en l’immobilisme.

On se souviendra de la fable de Lafontaine…

Les grenouilles se lassant de l'état démocratique, par leurs clameurs firent tant que Jupin les soumit au pouvoir monarchique. Il leur tomba du ciel un roi tout pacifique : ce roi fit toutefois un tel bruit en tombant, que la gent marécageuse, gent fort sotte et fort peureuse, s'alla cacher sous les eaux, dans les joncs, les roseaux, dans les trous du marécage, sans oser de longtemps regarder au visage celui qu'elles croyaient être un géant nouveau.

Or c'était un soliveau, de qui la gravité fit peur à la première qui, de le voir s'aventurant, osa bien quitter sa tanière. Elle approcha, mais en tremblant. Une autre la suivit, une autre en fit autant : il en vint une fourmilière. Et leur troupe à la fin se rendit familière jusqu'à sauter sur l'épaule du roi. Le bon sire le souffre et se tient toujours coi.

Jupin en a bientôt la cervelle rompue : « Donnez-nous, dit ce peuple, un roi qui se remue. »

Le monarque des dieux leur envoie une grue, qui les croque, qui les tue, qui les gobe à son plaisir. Et grenouilles de se plaindre. Et Jupin de leur dire : « Eh quoi ? Votre désir à ses lois croit-il nous astreindre ? Vous avez dû premièrement garder votre gouvernement. Mais, ne l'ayant pas fait, il vous devait suffire que votre premier roi fut débonnaire et doux. De celui-ci contentez-vous, de peur d'en rencontrer un pire. »

Les frogs ont bien retenu la leçon. Avec l’élection de Hollande, certes, on nous a garanti que « le changement, c’est maintenant ». Mais comme cette garantie nous est donnée par des Jack Lang et autres Michel Sapin, gens emblématiques du Système tel qu’il fonctionne depuis des décennies, autant dire qu’il faut, pour percevoir le message sous-jacent, inverser les termes du slogan.

« Le changement, c’est pour plus tard. » Voilà ce que les frogs ont entendu, et voilà pourquoi ils ont voté. Avec l’élection de Hollande, Marianne, cette petite dévergondée, s’est remise à la colle avec Mitterrand. Exit le danseur hongrois, qui ne faisait rien, sinon des bêtises. Avec François II, Marianne est bien tranquille : celui-là ne fera rien du tout, c’est mieux. Encore un couple marié sur le tard, une vieille coquine et un vieux beau. Objectif : se donner l’illusion d’être encore jeune et à la page, bien qu’on forme un attelage de vieux cons. Concrètement, ce que veut Marianne, apparemment, c’est que rien ne change, mais qu’on fasse semblant de bouger.

Pourquoi ? Pourquoi « les Français » ont-ils voté pour que rien ne change, alors que pourtant, c’est assez évident, il faudrait que ça change ?

Masos, les Français ?

Pas sûr. Les Français », pour commencer, c’est qui ?

Si on prend un peu de recul, qui a élu Hollande ?

D’abord, et il faut le souligner parce que c’est très, très important pour la suite des évènements, Flamby, c’est le président du baby-boom.

Au premier tour de l’élection présidentielle, le phénomène marquant, c’est la rupture entre l’électorat des « jeunes » (moins de 50 ans, la moitié de l’électorat) et celui des « vieux » (plus de 50 ans, l’autre moitié forcément). Car, mais oui, figurez-vous, si seuls les Français de moins de 50 ans (1) avaient voté, le deuxième tour aurait probablement opposé Marine Le Pen à François Hollande – ce sont fondamentalement les « vieux vieux », les plus de 65 ans, qui ont envoyé Sarkozy au deuxième tour, avec l’aide des baby-boomers, qui ont, eux, voté UMPS au sens large.

Puis au deuxième tour, la rupture se déplace. La garde-qui-ne-se-rend-pas du sarkozysme, ce sont les plus de 65 ans (2). Et c’est le baby-boom, par son poids dans la pyramide des âges, qui assure donc l’élection de Culbuto : à l’immobilisme de droite, les vieux enfants de la génération 68 ont préféré l’immobilisme de gauche. Ce qui était assez prévisible, il faut bien le dire : depuis 1983 au moins, en France, « de gauche » veut dire bourgeois-mais-pas-comme-papa (« de droite » veut dire bourgeois comme papa, symétriquement).

Trois autres phénomènes méritent d’être mentionnés.

Le premier phénomène intéressant, c’est l’opposition entre les centres villes et le reste du pays. Dans l’ensemble, les centres villes ont sensiblement plus voté UMPS que les campagnes ou les banlieues. Où l’on admettra donc que, probablement, le vote UMPS est, aussi, celui de la France tertiarisée, et plus précisément la France du tertiaire non productif, médiatique, administratif, etc. Bref, la superstructure contre l’infrastructure.

C’est logique. Le Système actuel ruine le pays, c’est évident. Mais il y a des catégories qui en profitent. Outre les vieux, qui profitent dans l’ensemble de l’état des choses, un peu au détriment des jeunes il faut bien le dire… retraités dans l’ensemble assez aisés grâce à des retraites financées par la productivité du travail, mais surtout, là encore, baby-boomers propriétaires immobiliers, avec de bons revenus, alors que la pauvreté des jeunes bloque la consommation donc l’inflation… Outre les vieux, donc, il y a bien sûr les parasites. Le Système entretient, pour son maintien, des catégories entières dont la contribution réelle à l’économie productive est nulle voire négative : publicitaires, bureaucrates publics mais aussi privés, etc. De toute évidence, cette France « du Système », qui vit par et pour le Système, vote pour que le Système perdure. Ben oui, tout ça pour ça : la domesticité est, ici et maintenant comme partout et toujours, naturellement solidaire du maître plus que des esclaves.

Le second phénomène qui doit attirer notre attention, c’est l’existence de quelques microclimats régionaux, sur la façade atlantique principalement, où les partis institutionnels prédominent plus nettement qu’ailleurs – la Bretagne, en particulier.

Ici, deux explications sont possibles.

D’une part, on est là dans une France qui va économiquement moins mal : l’Ouest est caractérisé, depuis plusieurs décennies, par un dynamisme supérieur, lié sans doute en grande partie à la faible industrialisation traditionnelle, donc à l’absence ou en tout cas le moindre impact de la désindustrialisation contemporaine.

Une autre explication envisageable est le poids de la pratique religieuse, sensiblement plus forte du côté ouest du pays – et on sait que les pratiquants, inscrits dans une dynamique de socialisation plus forte, ont en général un vote plus « recentré », sinon plus modéré, que les non-pratiquants.

L’ensemble du vote « à l’ouest » (sans jeu de mot) montre en tout cas, a contrario, que l’émergence des votes contestataires est, évidemment, liée à la déstructuration du tissu économique, social et culturel. A vrai dire, on s’en doutait un peu. La seule nouvelle, c’est que ça continue comme avant, là-bas, au pays des binious. Ils n’ont toujours pas compris ce qui se passe, là où tout semble encore normal.

Le troisième phénomène, quantitativement secondaire mais qualitativement important, c’est le renforcement des votes communautaires.

Merci Sarko : les juifs ont voté pour l’UMP presque autant que les musulmans ont voté contre, et donc pour Flamby. Encore un état de fait qui dénonce l’état réel du corps social français : son éclatement.

Aux marges, ça se barre, ça se sépare, ça se pense en totale déconnexion du reste de l’ensemble. C’est vrai aux plans générationnel, économique, culturel et social, comme on vient de le voir. C’est vrai aussi sur le plan ethnique.

Faisons la synthèse.

En somme, ce ne sont pas « les Français » qui ont voté pour qu’avec Culbuto, AKA Flamby, AKA Frais des bois, rien ne change. Ce sont des Français qui ont fait ce choix-là. Et ils ne l’ont majoritairement pas fait en tant que Français, mais en tant que membre d’une sous-catégorie qui…

Ou bien profite temporairement du processus de liquidation de la France (le baby-boom, les cadres à dorure du tertiaire improductif),

Ou bien n’en a rien à faire de la France (les juifs désintégrés et les musulmans jamais intégrés),

Ou bien encore n’a rigoureusement rien compris à ce qui se passe en réalité (les Bretons bien peinards dans leur péninsule).

En somme, donc, le résultat des élections présidentielles françaises s’explique probablement en grande partie par le simple fait qu’il y a abus de langage à parler d’élection française. Là où il n’y a plus de « peuple français », plus de conscience politique des Français en tant que peuple, il ne peut pas y avoir d’élections présidentielles françaises. Il n’y a que, disons, des élections présidentielles hexagonales.

La France n’est plus aujourd’hui une Nation, consciente d’elle-même et de son destin. C’est un hexagone, peuplé par 65 millions de personnes dont la grande majorité est paumée. Cette masse disloquée se décompose en catégories, qui se regroupent ou disons se coagulent en fonction de leurs intérêts objectifs soit comme groupe d'intérêt (les communautés organisées), soit comme agrégat temporaire d’individus (les vieux, les cadres hyper-tertiarisés, etc.).

Le niveau général ne permet de toute façon plus de dégager une conscience politique. Pour oser une métaphore psychanalytique, le « corps social » français a régressé en amont de la puberté, même en amont de ses tout débuts, et même encore plus loin dans le processus de formation de la personnalité. Le « corps social » français n’est plus adulte. Il est bloqué au stade oral, il pleurniche pour que le gros sein de Maman Système continue à lui donner du lait. Dans certaines catégories plus structurées, il en est au stade anal (pas de commentaires !), et exhibe glorieusement ses excréments, tout fier de son petit pouvoir de rétention.

Voilà où nous en sommes. Je lisais hier le camarade Maurice Gendre, qui s’étonnait de l’incohérence des Grecs, lesquels descendent dans la rue pour dire « non à l’austérité », mais ne veulent majoritairement pas quitter l’euro. Mon petit doigt me dit que nos amis grecs sont dans le même état que nous, et qu’il ne faut donc pas chercher dans leurs réactions les indices d’une pensée structurée, ou même plus modestement d’une conscience collective. Les Grecs oraux pleurnichent pour que Maman Système Euro les alimente, pendant que… enfin, non, rien. Ça pourrait être mal compris…

Bref.

Ce qui va être croquignolet, évidemment, pour en revenir à la France, c’est ce qui va se passer quand François II devra expliquer aux millions de gros bébés sur-nourris qui l’ont élu que, n’est-ce pas, le sein de Maman Système est vide. Alors là, pleurs et grincements de dents.

En ce qui me concerne, la charité chrétienne n’empêchant pas la lucidité, je dois dire qu’une chose me consolera dans nos malheurs : majoritairement, nos contemporains auront bien mérité ce qui va, très bientôt, leur arriver.

( 1 ) Si l'on en croit les sondages sortie des urnes, Marine Le Pen arrive deuxième sur la tranche des 25-49 ans. Il y a une grosse incertitude sur le vote des moins de 25 ans, avec des études divergentes. Mais comme Sarkozy fait en tout cas un mauvais score dans cette tranche, on peut supposer que sur l'ensemble des électeurs de moins de 50 ans, la candidate du FN avoisine 24 %, légèrement devant Sarkozy (aux alentours de 22 %). Sur les plus de 50 ans, MLP fait en revanche un très mauvais score, aux alentours de 12 %. Cette forte polarité du vote FN est probablement la principale évolution du pays en termes de sociologie électorale. Elle explique évidemment, pour qui veut bien ouvrir les yeux, l'installation par le bloc institutionnel et médiatique, d'un JL Mélenchon à la dynamique surestimée. Exactement comme le Système a utilisé le FN comme stratégie de démantèlement du PCF, il va maintenant jouer le "mélenchonisme" comme frein à la dynamique du FN, une dymanique qui devient, cette fois, vraiment dangereuse pour les milieux dirigeants.

( 2 ) Comme en témoigne cette étude, la sociologie électorale du vote Hollande est caractérisée par une anomalie. Normalement, au second tour, c'est simple : plus on est âgé, plus on vote à droite. Pas cette fois : les quinquagénaires ont massivement voté Hollande (60 %), bien plus que les 25-50 ans (à peu près 52 %). Explication probable : un vote catégoriel, pour "sauver les retraites". Où l'on comprend que l'adhésion à l'euro est une réalité dans l'électorat de Hollande, et où on comprend, aussi, qu'il y a de fortes chances pour qu'il choisisse de sauver la monnaie unique, ou en tout cas de donner l'impression que c'est ce qu'il fait. Important pour la suite. Très important : cela implique que F. Hollande aura beaucoup de mal à préserver la cohérence de son socle électoral, car bien évidemment, cette défense de la stabilité monétaire se fera sur le dos d'une jeunesse que "la gauche" ne veut pas perdre.


Partager ce contenu