Évènement

Rwanda, le génocide, l'Eglise et la démocratie (B. Lugan)

Publié le : 30/10/2010 03:25:51
Catégories : Histoire

lugan

« Rwanda, le génocide, l’Eglise et la démocratie » est un livre de Bernard Lugan. Enjeu : expliquer les véritables causes du génocide rwandais. Montrer, en particulier, que les manipulations des uns et des autres, dans les mois qui précédèrent le désastre, ne sont pas la cause profonde de l’affaire, mais tout au plus des facteurs aggravants.

Nous nous concentrerons ici sur l’histoire longue du Rwanda, la partie la plus instructive du travail de Lugan. La chronique qu’il fait des évènements proprement dits est fort instructive, mais elle n’apporte rien de fondamentalement nouveau.

Note de lecture, donc, pour comprendre un génocide hélas on ne peut plus prévisible...

 

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Le Rwanda, lorsqu'il a été colonisé, n'était pas une page blanche dans l'Histoire. Dès le XIII° siècle, il existe un Etat rwandais: une monarchie. Particularité : cette monarchie s’appuie sur un système aristocratique qu’on peut en partie voir comme ethnique.

85 % de la population est hutu, 15 % est tutsi. Les Tutsi sont pour l'essentiel les descendants des pasteurs arrivés quelques siècles avant les agriculteurs hutu, vers 1500 av. JC. Certains Tutsi, cependant, forment un clan spécifique, dit des Nyingiya, qui sont arrivés au XII° siècle de notre ère seulement, et qui sont à l'origine de la monarchie tutsi. Voici un groupe étranger conquérant, qui, pour stabiliser sa conquête, s'intègre à une minorité elle-même dominante, qu'il va utiliser comme levier. Au final, une histoire très classique, qui prouve tout simplement que la formation de l'Etat résulte, en Afrique comme ailleurs, d'une conquête, et de la nécessité de rationaliser/organiser/justifier la domination qui en résulte.

Les deux groupes, tutsi et hutu, partagent la même langue bantu, le kinyarwanda. Avant l'arrivée des européens, la séparation ne semble pas relever des catégories classiques de l'anthropologie. Elle est acquise par la naissance, et peut donc être vue comme raciale et/ou de caste. Cependant, sous la monarchie tutsi, exceptionnellement, les Hutu méritants (au combat, en particulier) peuvent changer de race ; il semble donc qu'on ait affaire à une distinction de type noblesse/roture, qui prend la forme et/ou se superpose avec une distinction raciale. Il en résultera plus tard une spécificité rwandaise : du point de vue des Hutu, les Tutsi sont, au même titre que les européens, des colonisateurs. L'assimilation entre les conquérants du XII° siècle et les pasteurs tutsi a en effet engendré une conscience ethnique hutu fantasmatique, dans laquelle les Tutsi sont collectivement assimilé à un groupe étranger prédateur. C’est dans cette histoire longue que se trouvent les racines de la catastrophe de 1994, même si, comme on va le voir, le colonisateur belge porte aussi sa part de responsabilité.

La colonisation du Rwanda fut un processus heurté. Dans un premier temps, le pays est colonisé par les Allemands, qui favorisent les Tutsi, dans le cadre d’un protectorat appuyé sur les pouvoirs locaux. Ensuite, les Belges prennent le relais (à partir de 1916). Eux devront finalement s'appuyer sur les Hutu, avec le soutien, d’abord hésitant, ensuite franc et massif, de l’Eglise catholique (les Pères blancs). En profondeur, et Lugan l’explique très bien, ce soutien de l’Eglise catholique correspond à une opposition entre la hiérarchie culturelle que le catholicisme construit et l’ancienne hiérarchie politique du pays : la religion universaliste du Christ catholique s’accommode difficilement d’une tradition différencialiste et inégalitaire comme celle du Rwanda historique.

L’évolution s’est toutefois faite en deux temps : d’abord, les Belges et les missionnaires, au départ issus du catholicisme harmonique autoritaire, ont respecté les accords passés par l’ancien colonisateur allemand avec les chefs tutsi. Les Belges ont ainsi renforcé au départ l’emprise tutsi. En particulier, par ignorance du rôle socioculturel de traditions païennes que les Pères blancs détruisaient, les Belges ont déstructuré tout un mode de fonctionnement collectif propre au pays.

Puis, au fur et à mesure que s’approfondissait l’emprise de la minorité tutsi favorisée, une sorte de partage des rôles s’instaura spontanément entre les colonisateurs : l’administration belge utilisait les Tutsi pour encadrer le pays, les transformant de fait en « kapos » de la colonisation européenne, et l’Eglise catholique de son côté captait par en bas le ressentiment hutu, se posant en défenseur de ces derniers (après 1945, la hiérarchie catholique au Rwanda n’est plus de type harmonique autoritaire, mais de type libéral égalitaire). C’est là que se situe, pour Lugan, la responsabilité de l’Eglise catholique : elle a été un auxiliaire de la colonisation (pour pénétrer le pays et y imposer le catholicisme), puis s’est retournée contre cette démarche (pour se gagner les cœurs de la majorité hutu). Ce faisant, elle a plaqué sur le colonisé rwandais une schizophrénie typique du monde catholique européen : l’opposition entre autorité et aspiration égalitariste.

C’est l’introduction de cette schizophrénie, combinée avec l’imposition de méthodes de gestion européennes, qui a déstructuré le rapport entre hutu et tutsi, jusqu’à rendre un antique mode de fonctionnement collectif incompréhensible et, donc, insupportable. La « rage » hutu anti-tutsi est, selon Lugan, largement le fruit de cette politique qu’on pourra juger cynique ou mal conçue, selon qu’on voudra faire preuve d’indulgence à l’égard des « Pères blancs ».

Dans les années 50, la « rage » hutu prend forme, et le colonisateur belge change d’attitude : désormais confrontés à la menace d’une révolution, les Belges abandonnent les Tutsi en rase campagne, pouvoirs politique et religieux confondus (un grand classique de la décolonisation, nos « pieds noirs » en savent quelque chose…). La question sociale masquée par la question raciale est bien sûr insoluble, mais le colonisateur, qui veut avant tout maintenir son emprise économique, ne voit pas forcément d’un mauvais œil l’enfermement des colonisés dans cette impasse, à l’heure de l’indépendance. Ainsi, les Tutsi demandent que la mention ethnique soit supprimée des documents officiels, ce qui aurait eu pour effet de révéler la dimension sociale du problème, et de gommer la dimension ethnique, et c’est bien le colonisateur qui imposera pourtant une vision ethnique, depuis la Belgique, via en particulier l’action de la Démocratie Chrétienne (qui recherche l’alliance du parti hutu, pour transférer au Rwanda indépendant les structures politiques belges).

Peu à peu, une alliance se forme donc entre classe dirigeante belge et nouvelle classe dirigeante hutu ; les anciens « kapos » (ou réputés tels) tutsi feront les frais de l’opération : la machine infernale du génocide se met en branle à ce moment-là (fin des années 50 / début des années 60). Ce qu’on a là, c’est très clair, c’est une stratégie cynique de conversion de la domination coloniale en domination postcoloniale, avec à la clef un renversement d’alliance de la part de l’ex-colonisateur. Vraiment, que du classique !

La « démocratie », qui se met alors en place au Rwanda, est caractérisée par l’ethnicisation des conflits sociaux et économiques ; sa structure arrange les intérêts belges, parce qu’elle permet le maintien au pouvoir d’un parti hutu qui a besoin de l’ex-colonisateur pour résister à la dissidence tutsi. A cette motivation cynique mais rationnelle semble s’ajouter, au niveau des cadres intermédiaires de la puissance coloniale (encore largement présente sur place) un curieux phénomène de transfert libératoire de culpabilité : complexés par leur histoire de colonisateurs, les Belges croient en quelque sorte se racheter en soutenant Hutu contre Tutsi. Enfin, pour achever de boucler le dispositif, il faut mentionner le contexte de la guerre froide : les Belges soutenant les Hutu, les Tutsi se tournent vers un possible soutien soviétique – résultat : l’Occident, dans son ensemble, joue la carte Hutu.

Le résultat de cet ensemble de calculs et de maladresse fut l’instauration d’une démocratie au moment précis où l’on avait rendu impossible la constitution d’un peuple. Il en résulta fort logiquement que la minorité tutsi, vue par la majorité hutu comme un corps prédateur étranger à la nation, fut constamment persécutée par le nouveau pouvoir hutu. Il faut donc bien comprendre que le génocide commence bien avant 1994, même si, dans un premier temps, il est conduit à très faible intensité. Dès 1963, il y a des massacres de Tutsi au Rwanda… et pendant des décennies, l’Eglise catholique belge, et les autorités politiques de Bruxelles, firent silence sur ces violences… ou les présentèrent comme une résistance du peuple rwandais à des tentatives d’agressions extérieures, soutenues par l’URSS.

Pendant trois décennies, le Rwanda s’enfonce ensuite progressivement dans le chaos. Déstructurée par la colonisation, manipulée pendant la décolonisation, l’élite du pays est incapable d’organiser les choses. Des heurts nombreux éclatent entre factions, et les oppositions de région à région deviennent si violentes qu’elles confinent à la guerre civile (y compris des Hutu entre eux). Lugan explique ici très bien comment l’ethnicisation du fait politique est spontanée dans un pays comme le Rwanda, où les catégories européennes de l’individu, du Peuple Souverain, sont totalement étrangères au modèle anthropologique des populations. Mais il permet aussi, ici, de comprendre comment et pourquoi le colonisateur européen non seulement n’a rien fait pour combler ce fossé anthropologique au moment où il imposait son système, mais l’a au contraire creusé délibérément.

En 1973, un coup d’Etat mit provisoirement un terme à l’anarchie grandissante. Le régime militaire qui en sortit consistait en pratique à geler les positions acquises par les camps en présence, au bénéfice des Hutu du nord du pays. Des quotas par ethnie furent établis, officialisant le fonctionnement communautarisé du pays. L’autoritarisme du président Habyarimana permit ainsi de différer de quelques années le déclenchement de la catastrophe, avec l’appui massif des ONG (qui voyaient dans le Rwanda un modèle de développement pacifique…). A partir de 1981, ce régime militariste et communautariste reçut en outre une aide massive de la France (c’était l’époque où les socialistes français, transposant en Afrique une lutte des classes qu’ils avaient renoncé à conduire en France, voyaient dans le pouvoir hutu une forme de revanche des dominés).

Cependant, en arrière-plan, une bombe décisive était armée : la démographie. L’Eglise catholique interdisait toute forme de contraception, dans un pays où la densité de population était de moins en moins supportable. Entre 1950 et 1994, la population passa ainsi de 2 millions à 8 millions d’habitants. Compte tenu du niveau de développement du pays, il n’y avait aucun moyen de faire subsister une population aussi nombreuse. Dans certaines régions, la densité de population atteignait 500 habitants au km2, alors que les méthodes agricoles restaient retardataires, et qu’en outre, compte tenu de la fragilité des sols, les campagnes d’intensification ne pouvaient déboucher que sur des désastres. Dans ce contexte, le régime Habyarimana ressembla de plus en plus à une tentative désespérée pour tenir le couvercle d’une cocotte minute sur le point d’exploser.

La suite, comme l’explique Lugan, est donc très logique. Le retour offensif des Tutsi chassés avant et après 1973, retour par la force militaire, vint percuter en 1990 un pays déjà au bord du chaos. Lugan explique que la France s’est ensuite engagée dans cette affaire désastreuse, fruit d’une colonisation et d’une décolonisation belge ratées et perverses, par aveuglement idéologique en grande partie : le Rwanda, avant-poste de la francophonie, passait aux yeux de certains « stratèges » parisiens, aussi, pour une sorte de réplique africaine de l’idéologie des « Lumières », la révolution hutu de 1959 étant vue comme un « 1789 africain » (une bouffonnerie, étant donné la réalité du pays). Le résultat, on le connaît : notre pays a soutenu un régime qui, pour résoudre un problème de surpopulation et redonner une cohérence à une nation déstructurée, avait fait le choix d’un processus d’élimination physique pure et simple d’une minorité.

Quinze ans plus tard, le Rwanda est un train de devenir anglophone… Sur le fond, ce désastre géostratégique (qui porta en germe le recul de l’influence française dans toute l’Afrique centrale) trouve donc son origine, et c’est sans doute l’intérêt principal du travail de Lugan, dans une réalité très simple : les Belges ont été mauvais colonisateurs, parce qu’ils n’étaient pas cohérents avec eux-mêmes ; les Français ont été entraînés dans cette sinistre affaire par un aveuglement politique très idéologique, qui renvoie, souterrainement, lui aussi, aux incohérences du mode de pensée de nos élites, et au besoin qu’elles éprouvent de transférer sur l’Afrique leurs contradictions internes, pour y trouver un exutoire.

Moralité : depuis qu’ils ont cessé d’être romains, les latins sont de médiocres impérialistes !

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