Sarkozy, Israël et les Juifs (P.E. Blanrue)

Publié le : 03/11/2009 13:28:05
Catégories : Politique

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Sarkozy, Israël et les Juifs... Un titre, trois tabous.

Paul-Eric Blanrue a décidé, avec « Sarkozy, Israël et les Juifs », de poser la question du lien entre le pouvoir républicain post-2007 et le monde juif, en Israël et hors Israël. On peut difficilement trouver, aujourd’hui, un sujet plus explosif. Blanrue, intelligemment, a donc choisi un ton neutre, dépassionné, pour présenter un travail extrêmement bien documenté. Tout, sauf un pamphlet.

Evidemment, ça ne l’a pas empêché de se faire black-lister. Et donc de ne pas trouver de diffuseur.

Et ça, ça ne nous a pas empêché de lire son bouquin…


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Blanrue pose la question : Sarkozy a cautionné l’amalgame entre critique d’Israël et antisémitisme. Il a aligné la politique de la France sur celle de Tel-Aviv au Proche-Orient, et donner des gages disproportionnés au CRIF en politique intérieure. La France est-elle devenue une colonie sioniste ? Et au-delà, l’image de la France est-elle écornée, notre pays est-il désormais vu comme un servile auxiliaire de l’Empire ?

Pour répondre à cette question, Blanrue commence par préciser la notion piégée de « lobby juif ». Il n’y a, rappelle-t-il, pas de lobby juif au sens où tous les Juifs agiraient dans le même sens. Cette thèse antisémite n’a évidemment aucun sens. En revanche, il existe bien un lobby juif au sens où il existe une communauté agissante, dont la direction revient à une infime minorité au sein de la minorité juive. Ce n’est donc pas la population juive qui est en cause, mais plutôt les réseaux d’influence qui prétendent parler et agir en son nom.

En ce sens, il est évident qu’il existe un lobby juif. Au reste, des personnalités juives de premier plan n’hésitent pas à employer l’expression – ainsi Claude Barouch, dirigeant de l’Union des Patrons Juifs Français, pendant la campagne de Nicolas Sarkozy.

Autre précision conceptuelle : comment ce « lobby juif » (en fait : les réseaux d’influence constitués par une partie des élites juives) s’articule-t-il avec les réseaux d’influence spécifiquement pro-israéliens ? Blanrue répond : cette articulation se fait spontanément, dans la mesure où la création de l’Etat d’Israël a obligé le monde juif à se positionner en référence à Tel-Aviv. Tout Juif, nous dit Blanrue, qu’il le veuille ou non, est lié à Israël – soit pour le soutenir, soit pour le dénoncer. Il est possible à la rigueur que certains individus échappent à cette détermination, mais cela ne peut concerner que des individus, à titre personnel si l’on ose dire. La mystique juive est en revanche irrémédiablement mêlée à la mystique sioniste, dès que la dynamique de groupe est en cause – tout simplement parce que la politique, quand on parle de dynamiques collectives, empiète forcément sur le religieux.

C’est à ce niveau, précisément, que selon Blanrue, la démarche de Sarkozy est objectivement pro-israélienne par essence. En énonçant que la « communauté juive » est une réalité politique en France, Sarkozy a rendu « collectif » le rapport des Juifs à Israël. Et il a donc rendu indissoluble le lien entre les Français juifs et l’Etat hébreu. Ainsi, le Président de la République Française s’est de facto comporté comme un agent actif, favorable à la captation du judaïsme français par Tel-Aviv. Alors Sarkozy, agent israélien ?


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Nicolas Sarkozy, rappelle Blanrue, n’est pas juif. Il a un grand-père juif, c’est tout. Cela peut expliquer une certaine hypersensibilité à la question de l’antisémitisme, mais cela ne fait pas de lui un Juif.

En revanche, s’il n’est pas juif, il est indiscutable qu’il a des liens très étroits avec le monde juif. Maire de Neuilly, il a constamment chouchouté la très importante communauté juive de sa ville (10.000 Juifs à Neuilly, environ). Mais là n’est pas le plus important. Après tout, Sarko est un politicien. Il joue les Juifs avec les Juifs, mais redevient catholique dès qu’il parle aux catholiques. Bien plus décisifs sont ses liens objectifs et prouvés avec les réseaux sionistes américains. Il a quémandé et obtenu, pour son élection en 2007, le soutien de l’American Jewish Committee, et il a été chaleureusement accueilli par le think-tank ultra-néoconservateur « Hudson Institute ». En 2006, lors d’un voyage aux USA, il n’a pas hésité à affirmer publiquement que « sa » France serait radicalement pro-Israël.

La rumeur a couru que Sarko était, tout simplement, un agent du MOSSAD. Selon certaines sources, en 1978, le MOSSAD aurait lancé, à la demande du premier ministre israélien de l’époque, Begin, une opération de recrutement au sein du monde politique français. Trois hommes auraient été recrutés, trois « jeunes pousses » prometteuses : Balkany, Devidjian, Lellouche. Puis en 1983, Balkany aurait recruté un quatrième homme : Nicolas Sarkozy. Alors, simple rumeur ou réalité ?

Ce qui est certain en tout cas, c’est que Sarkozy, entre 2003 et 2007, a multiplié les gestes d’allégeance à l’Etat hébreu. Il s’abstient de visiter les zones palestiniennes, comme pour prendre le contrepied de Chirac. Il est reçu à Tel-Aviv comme un véritable chef d’Etat, dès 2004. Encore plus fort : en 2005, un mois après les émeutes qui ont ravagé les banlieues françaises, il invite à Paris les chefs de la police israélienne, pour « bénéficier de leur expérience en maintien de l’ordre ». Et il leur permet, chose incroyable, de passer en revue des compagnies de CRS. Tout se passe comme si Sarkozy avait voulu, par cette démonstration stupéfiante, accréditer l’idée que les « jeunes » des banlieues étaient des Palestiniens, et qu’il était, lui, le ministre de l’intérieur d’un Etat sioniste. Quelques semaines plus tard, en février 2006, Sarkozy préside en Israël une conférence patronnée par une société d’investissement israélienne. Symbole : il y remplace au pied levé… Ariel Sharon, tombé malade.

En juillet 2006, Sarkozy soutient Israël contre leHezbollah. Rencontrant un émissaire de Tel-Aviv, il demande : « Combien de temps faut-il à Israël pour terminer le travail ? » C’est apparemment la seule question qu’il se pose. Quelque temps plus tard, il affirmera froidement qu’il faut soutenir Israël parce que c’est « un pays francophone » ( ?!!!). Rien d’étonnant donc à ce que Sarkozy obtienne 90 % du vote juif, en France, en 2007.

Dès son élection, il lance l’union pour la Méditerranée (UPM). C’est une idée dont personne ne veut (même pas les Etats d’Afrique du Nord, dans l’ensemble), sauf… Israël, qui y voit une porte entrouverte vers l’Union Européenne. Dans la foulée, il aligne la France sur les positions américaines s’agissant du Darfour – positions américaines qui correspondent en fait aux positions voulues pour les USA par le lobby juif américain. Pour Israël, le Darfour offre un cas d’école d’épuration ethnique entreprise au nom de l’islam : d’où l’importance d’amener l’affaire sur le devant de la scène médiatique mondiale.

Fin 2007, Sarkozy lance un fond de recherche militaire commune France-Israël, doté de 100 millions d’euros de capital. En mars 2008, il reçoit Shimon Peres  à l’Elysée. A cette occasion, on fait venir un rabbin pour vérifier que les plats seront kasher. Il faut se représenter ce dîner, où sont invités Alexandre Arcady, Claude Lanzmann, Patrick Bruel, Jean-Pierre Elkabbach, Serge Moati, Ivan Levaï, André Glucksmann, Marek Halter, Arno et Serge Klarsfeld, Daniela Lumbroso et Simone Veil. C’est la fête à l’Elysée, on célèbre le mariage de la République avec l’Etat d’Israël, et tout cela aux frais du contribuable français…

A l’été 2008, après moult fiestas du même ordre, plus ou moins publiques, on apprend qu’Israël négocie, depuis l’arrivée de Sarkozy à l’Elysée, son entrée dans l’Union Européenne. En janvier 2009, alors que les bombes pleuvent sur Gaza, Sarkozy et Kouchner accueillent chaleureusement la ministre Tzipi Livni à Paris. Sarkozy en profita pour souligner « la lourde responsabilité du Hamas » - ce qui revient à dire qu’à ses yeux, quiconque résiste à Israël mérite d’être bombardé. Fin janvier 2009, Sarkozy envoie une frégate française participer au blocus de Gaza (c’est à ce moment-là que se déroule à Paris une manifestation antisioniste, à laquelle participent des patriotes français, et dont il a été question ici).

Comment ne pas se demander, étant donné les états de service pro-sioniste de Sarko, si la rumeur concernant son recrutement par le MOSSAD ne recouvre au moins une partie de la vérité ?


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Une partie seulement, toutefois. En fait, pour Blanrue, Sarko est avant tout clientéliste. Sa stratégie générale consiste à obtenir le soutien des puissances dont il a besoin pour régner. Juifs ou non juifs, les intérêts capitalistes qui contrôlent la grande presse sont assurés de son soutien indéfectible – tout simplement parce qu’il compte sur eux pour verrouiller l’opinion à travers les médias. Bouygues, Dassault, Bolloré, ne sont pas les amis de Sarkozy parce qu’ils sont juifs ou ne le sont pas. Ce n’est pas la question. La grille de lecture correcte doit s’appuyer sur l’étude de l’articulation entre le pouvoir politique et le pouvoir économico-médiatique.

Les agents d’influence israéliens (Devidjian, Goasgen) jouent sur cette dynamique, mais ils ne la créent pas. L’ingénierie sociale du « choc des civilisations » s’appuie sur la réalité multiculturelle créée par l’immigration, mais l’immigration est une donne économique, fondamentalement, c’est des intérêts du grand patronat qu’elle est issue. A travers le sionisme de Sarkozy, il faut discerner l’évolution générale de la structure du pouvoir dans nos sociétés post-démocratiques. Il y a fort à parier que si le grand capital était massivement musulman, Sarkozy serait antisioniste. Tout simplement parce qu’il se serait entouré d’un réseau d’influence lié au capital, et cela définirait son attitude.

Le problème, c’est qu’à force de rechercher la clientèle des réseaux juifs sionistes, Sarkozy a fini par adopter le même comportement élitaire et pseudo-aristocratique qui caractérise ces réseaux (objectivement racistes). La marginalisation progressive de Rachida Dati et Rama Yade s’expliquerait, selon Blanrue, non par une quelconque opposition de leur part à la politique pro-israélienne (au contraire : elles font des pieds et des mains pour donner des gages de leur amour éperdu pour l’Etat hébreu), mais tout simplement par le fait qu’elles ne sont pas juives, pas « vraiment » membre de la coterie. Elles ne sont là que pour donner l’illusion que la coterie est « ouverte ». Blanrue raconte avec délectation comment Dati a tenté (en vain) de médiatiser un déplacement en Israël, que l’équipe de Sarkozy voulait discret…

En fait, pour Blanrue, les réseaux sionistes constituent le vecteur d’une réaction aristocratique des élites françaises. Un riche sioniste de 2009 est un aristocrate d’Ancien Régime. La nouvelle noblesse est définie par le sionisme, artificiellement confondu avec le judaïsme, ou en tout cas par la référence au sionisme. Israël est devenu une métaphore et un incubateur de l’hyperclasse attalienne.  (Et Attali, d’ailleurs, l’a bien compris et s’en inquiète…)

Cette dérive aristocratique, appuyée sur une religion victimaire de la Shoah (nouvelle figure du catholicisme des jésuites de cour !) va si loin qu’elle commence d’ailleurs à inquiéter certains dirigeants de la communauté juive eux-mêmes (ainsi, Theo Klein a tenté, à plusieurs reprises, de déconnecter lutte contre l’antisémitisme et défense d’Israël). On comprend cette inquiétude : historiquement, sociologiquement, psychologiquement, on sait très bien que mettre une minorité sur un piédestal, c’est se préparer à la faire choir… Un homme comme Finkielkraut, au-delà de son évidente névrose, l’a bien compris.

Le bouquin de Blanrue s’achève sur un appel aux Français juifs. A eux de voir, dit-il en substance, s’ils acceptent de cautionner cette opération de magie noire… au risque, tôt ou tard, d’être la victime substituée, le bouc-émissaire.

PS : et pour en savoir plus, on lira « Sarkozy, Israël et les Juifs ». D’abord parce que ce bouquin, très documenté, inclut nombre d’informations non reprises dans cette note de lecture. Ensuite parce que c’est un devoir politique, aujourd’hui, d’acheter ce livre !

 

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