Évènement

Skull & Bones (Alexandra Robbins)

Publié le : 22/06/2009 00:00:00
Catégories : Sociologie

skull

Ancienne élève de Yale, Alexandra Robbins est aussi membre d’une société secrète d’étudiants (adhérer à des sociétés secrètes semi-officielles est pour les étudiants US aussi naturel que manifester au mois de mai peut l’être pour les étudiants français).

Robbins, en tant qu’ancienne de Yale, en tant que membre d’une fraternité étudiante, a pu approcher les membres de la plus importante confrérie de son ancienne université : les Skull & Bones. Elle publie une enquête sur cette société secrète révélatrice du mode de fonctionnement de l’oligarchie US.

Petit résumé, pour prendre l’exacte mesure du phénomène…


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Les Skull & Bones (Crâne et ossements) sont une société secrète implantée à l’université de Yale, de loin la plus conservatrice des grandes universités US. Une université qui, comme toutes les universités de ce pays parcouru en tous sens par les réseaux d’influence initiatiques, fonctionne comme une fraternelle maçonnique pour ses anciens diplômés. Une université, aussi, qui est née lorsqu’au XVIII° siècle, Harvard reconnut l’église presbytérienne – amenant les Yankees les plus farouchement congrégationalistes à faire sécession, pour rester (à l’époque) « entre eux ». Une université, encore, qui établit à sa fondation la tradition selon laquelle les étudiants étaient rangés selon leur hiérarchie sociale – et, dans le système de Yale, cela impliquait qu’un faible niveau de contrainte physique pouvait être déployé par les enfants des classes supérieures contre ceux des classes moyennes, afin, comme le dit explicitement un texte de 1800, de favoriser le dressage des inférieurs

En somme, Yale est, depuis toujours, une place forte des tendances les plus conservatrices de la société américaine. Et comme toute institution ultraconservatrice dans la sphère anglophone, elle est traditionnaliste, hiérarchique, anti-individualiste (pour tout ce qui touche aux relations de ses membres entre pairs), et promeut un conformisme rigide comme outil principal du contrôle social au sein des classes supérieures.

La société secrète « S&B » fut fondée dans les années 1830 par un certain William Russel, héritier immensément riche d’une grande famille du trafic d’opium. Il semble qu’il ait pris l’idée du S&B lors d’un séjour en Allemagne, où les associations d’étudiants apprécient traditionnellement l’esthétique macabre (les S&B sont, encore aujourd’hui, caractérisés par un goût bizarres pour le mélange entre gaudriole bouffonne et références mortuaires). Des indices laissent d’ailleurs penser que lors de ce séjour dans la patrie de Goethe, ce William Russel aurait été initié par une société héritière de la tradition des Illuminati de Bavière.

Les S&B ont été fondés, semble-t-il, au moment où une forte réaction antimaçonnique traversait les élites américaines. Ce fut, d’une certaine manière, une plongée dans la clandestinité pour une mouvance initiatique qui, jusque là, avait eu pignon sur rue – et qui devint, par la suite, le moteur secret de l’élite américaine.

Les sociétés secrètes ont en effet joué, avec le temps, un rôle de plus en plus structurant au sein de Yale. Dans un système oligarchique, il faut que l’oligarchie possède un instrument de cooptation. Or, comme la culture américaine, toute pratique, interdisait un système des examens à la Chinoise, et comme l’héritage anglais, mariage de l’aristocratie la plus arrogante et de la bourgeoisie la plus cynique, exigeait une oligarchie à la fois statique (dans son organisation) et fluide (dans sa hiérarchie interne et dans son rapport avec la fortune financière), cette mécanique de cooptation ne pouvait dans le cas américain pas être explicite.

Les contradictions internes d’une société de castes (héritage colonial britannique) et de classes (règne de la bourgeoisie) ont donc obligé les Américains à prendre appui sur le traditionalisme (tendance spontanée du monde anglophone) afin de fabriquer une mécanique de cooptation parallèle, non officielle mais, en réalité, tout à fait tolérée et même souhaitée par les autorités : cette mécanique de cooptation, ce fut le système des sociétés d’étudiants, un système qui permettait de recruter, dès la jeunesse, les futurs dirigeants conformistes dont une société fluide et statique en même temps a besoin pour se reproduire. Ainsi, peu à peu, il devint évident que pour un élève de Yale, être coopté dans les S&B était le meilleur moyen d’être, plus tard, recruté par un S&B implanté au cœur des grandes institutions. Et plus cette évidence s’imposa, plus les S&B se détachèrent du lot, parce que leur prestige leur permettait d’attirer les meilleurs étudiants – et ainsi, une « blague de potaches » devint l’un des clubs élitistes les plus puissants du monde…

Car c’est bel et bien ce que le S&B est devenu. Cette société fermée, sinon secrète, est dirigée par les plus puissantes familles d’Amérique (Bush, Bundy, Harriman, Lord, Phelps, Rockefeller, Taft, Whitney). Elle recrute parmi les « juniors » de Yale, en ciblant de préférence les Blancs chrétiens (jadis protestants, mais depuis belle lurette les catholiques sont « intégrés »). Depuis quelques années, elle fait une petite place à un « quota » de minorités ethniques – et depuis le début des années 90 elle recrute des femmes. Elle fonctionne, de manière assez évidente, comme le moyen pour une bourgeoisie arriviste de se fabriquer une tradition faussement immémoriale, afin d’usurper, à ses propres yeux, le statut d’aristocratie élue par la naissance (et on remarquera au passage que l’apparition des « minorités » ethniques en son sein va encore renforcer son besoin d’homogénéité par ailleurs). Ses rituels, tour à tour macabres et bouffons, servent, derrière leur apparence d’inutilité, à souder un groupe dont le conformisme doit être sans faille. Il s’agit, à travers la sous-culture américaine de l’adolescence estudiantine prolongée, de garantir une cohésion sociale que la fluidité de la société capitaliste ne permettrait pas d’obtenir sans cela.

Le S&B est encore à la base une loge maçonnique (règle du secret, ritualisme). Une loge particulièrement rigoureuse, il est vrai : l’initiation inclut une violence physique légère, mais surtout une violence psychologique considérable (le postulant doit se masturber publiquement et avouer des détails troubles de sa vie sexuelle, pour démontrer qu’il ne cache rien à l’organisation). Mais c’est aussi une loge particulièrement bien organisée : les S&B doivent à l’organisation une dîme sur leurs revenus (souvent énormes), mais en échange, ils sont quasiment assurés de rencontrer la réussite matérielle, quelle que soit leur carrière. Fondamentalement, le S&B fonctionne donc, du point de vue égoïste de ses membres, comme un réseau de solidarité préférentielle à très fort effet de levier.

Quelles sont les places fortes des S&B ? Eh bien, à peu près tous les lieux de pouvoir US : présidence des USA (G.W. Bush, J. Kerry : tous deux membres des S&B, s’affrontent lors des élections 2004), Congrès, Sénat, Cour Suprême, CIA (le S&B est utilisé comme filière de recrutement par les services secrets US, voir le film « Raison d’Etat » de R. de Niro), les groupes Rockefeller, Carnegie, Ford, ainsi que les institutions financières JP Morgan, Morgan-Stanley, Dean Witter, Brown Brothers Harriman, et bien sûr la Réserve Fédérale. Dans les médias, les S&B contrôlent plus ou moins fermement le NY Times, Time, Newsweek. Ils sont par ailleurs à la tête des associations américaines les plus prestigieuses, en particulier dans les domaines relatifs aux sciences humaines. Enfin, les S&B contrôlent en grande partie le CRF et la Trilatérale. Autant dire que si l’on retirait à l’oligarchie américaine les membres du S&B, il ne resterait en bien des lieux de pouvoir que des sayanim du MOSSAD…

Le petit bouquin d’Alexandra Robbins ne comprend aucune révélation fracassante sur cette influence disproportionnée. Mais il a le mérite de nous faire comprendre d’où vient cette influence, et pourquoi il n’est ni paradoxal, ni même surprenant, que la haute bourgeoisie nord-américaine, pour gérer la position de puissance où l’histoire l’a propulsée, se soit appuyée sur une tradition annexe (un club d’étudiants) afin de garantir une cohésion que le défaut de tradition principale (pas d’histoire aristocratique) lui rendait difficile.

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