Société de concentration, « Implant Parties » et transhumanisme | Entretien avec Lucien Cerise.

Publié le : 06/06/2015 09:37:23
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Société de concentration, "Implant Parties" et transhumanisme
Entretien avec Lucien Cerise.


Les "Implant Parties" débarquent en France ! De quoi s’agit-il ? De soirées mondaines – cocktails festifs ou conférences intellos – à l’occasion desquelles les convives se font implanter des puces électroniques dans le corps. Comme souvent, la Suède est à l’avant-garde de cette fabrique du consentement au transhumanisme, véritable programme de génocide de l’espèce humaine paré des atours souriants d’une mode inoffensive et fun pour bobos tertiarisés :

« Ils portent des chemises et des tailleurs mais sont en route vers le futur. Ces ingénieurs ou commerciaux sont réunis dans une grande salle chic du centre-ville de Stockholm. Ce soir-là, ils sont des dizaines à attendre leur tour devant le fameux stand. Celui où ils recevront leur puce électronique. »1

L’agenda étant mondial, le territoire français est envahi à son tour. Une soirée hype de puçage du bétail se tiendra bientôt à Paris dans le cadre du festival « Futur en Seine ». Le ministère de l’Intérieur, Alain Bauer, Valls, Cazeneuve et leur loi sur le renseignement se frottent les mains :

« La tendance croissante et internationale des implants NFC arrive en France. À l’occasion de Futur en Seine, le collectif de biohackers suédois Bionyfiken organise une "implant party" samedi 13 juin à 19h sur le plateau média de la Gaité lyrique. L’heure des cyborgs est-elle venue ? Si l’expérimentation vous intrigue plus qu’elle ne vous effraie, cette soirée-débat sera l’occasion de sauter le pas puisque se déroulera en simultané une séance de pose d’implants NFC avec un praticien certifié. Êtes-vous prêts à vous faire poser un implant NFC et à partager votre expérience ? »2

Le 13 juin 2015 est donc à marquer d’une croix dans le calendrier. Le puçage électronique de la population française commencera officiellement ce jour-là ; combiné à la suppression de l’argent liquide, il nous fera entrer dans le Quatrième Reich cybernétique, la « société de concentration » qui relèguera les camps du même nom au stade du brouillon amateur.3

Pour approfondir ces questions, le Cercle Curiosa, coordinateur du collectif Entretien avec des Hommes Remarquables publié aux éditions Alexipharmaque en 2012, propose aux lecteurs de Scriptoblog un entretien avec Lucien Cerise sur le transhumanisme, thème plus que jamais d’actualité.

1« Les "Implant parties" : vivre avec une puce électronique sous la peau »
http://www.franceinfo.fr/actu/monde/article/les-implant-party-vivre-avec-une-puce-electronique-sous-la-peau-679991

2« Implant Party – Futur en Seine 2015 »
http://www.futur-en-seine.paris/projet/implant-party/

3« Big Brother : vers une interdiction de l’argent liquide ? »
http://fr.novopress.info/108281/big-brother-vers-une-interdiction-de-largent-liquide-termine/

Cercle Curiosa : On peut dater les prémices du transhumanisme dès l’antiquité, mais on observera un coup d’accélérateur particulièrement brutal après 1945, soit après la découverte et l’utilisation de la fission nucléaire, et les camps de concentrations nazis. Peut-on voir une corrélation entre cette accélération et ces deux événements ?

Lucien Cerise : Effectivement, on trouve l’exposé d’un programme eugéniste d’amélioration de l’humain dans La République de Platon, dont la première édition connue date de 315 av. J.-C. On sait aussi que la Sparte antique pratiquait une sélection à la naissance des bébés. Le christianisme a placé cette attitude proactive de manipulation du vivant sous un éteignoir car on ne touche pas à l’œuvre de Dieu. Au fil des siècles, les doctrines hermétiques occidentales (kabbale, gématrie, alchimie, sorcellerie, franc-maçonnerie) ont néanmoins entretenu discrètement cette ambition prométhéenne de modifier la nature humaine, voire de la réécrire complètement. En politique, le transhumanisme est revenu sur le devant de la scène par le biais des totalitarismes du XXe siècle. On connaît la filiation du Troisième Reich avec certains courants occultistes et ésotériques. Le Nouvel Homme, le Surhomme, le Futurisme, la technophilie doivent beaucoup au mythe du Golem et à la vision kabbalistique et numérologique du monde, qui a irrigué également la cybernétique.

Avec la fission nucléaire, il y a une corrélation évidente. L’atomisme, le fait de toucher les fondements, est le Zeitgeist de l’époque. En effet, dès lors que l’on parvient à déconstruire et analyser (au sens de diviser) le noyau de la matière, il semble que tout devienne possible en termes de reconstruction synthétique et de transformation artefactuelle et artificialisante. Décomposer une chose jusqu’à ses briques élémentaires et composants nucléaires ouvre la possibilité de modifier substantiellement la nature de cette chose en la reconstruisant selon un autre plan, c’est-à-dire en agençant ses composants élémentaires atomiques d’une autre façon. C’est ce qui s’appelle de l’ingénierie, dans le bâtiment, les finances, l’informatique, la génétique ou la société.

Le transhumanisme ayant fort à voir avec la génétique, une accélération décisive du projet fut la découverte complète de l’ADN, culminant dans les travaux de Crick et Watson et leur article fondateur publié dans Nature en 1953. En l’occurrence, on remonte aux éléments originels et aux briques primitives de la matière vivante. Un être vivant, l’humain, devient capable de revenir intégralement sur ses propres déterminismes biologiques, donc de les modifier. Ce mouvement très hégélien de la conscience réflexive qui revient sur elle-même et s’auto-traverse intégralement de manière rétrospective jusqu’à son origine, on le trouve également dans la psychanalyse, qui donne accès à nos déterminismes psychosociaux, qui les met en conscience et permet donc de les modifier.

Le siècle passé fut vraiment celui où l’Homme est devenu un objet pour lui-même, d’où sa couleur « concentrationnaire », donnée par le capitalisme triomphant à Auschwitz. Dans L’Homme remodelé, Vance Packard passe en revue un certain nombre de scientifiques tels que le comportementaliste Skinner et les appelle des « ingénieurs de l’Homme ». C’est la grande réification, avec toutes ses conséquences humanitaires désastreuses évidentes. Dès lors que l’on peut tout recombiner et manipuler, il n’y a plus grand-chose de sacré ; c’est une grande profanation, le « sacré » étant pour l’essentialisme gréco-monothéiste ce qui ne change pas, et ce qui change étant le « profane ».

C.C. : Vous avez participé au collectif « Les Mutants » au début des années 2000. Pouvez-vous nous expliquer quelles étaient les ambitions de cette association transhumaniste ? Dans quel état d’esprit étiez-vous à l’époque ? Pourquoi avoir rompu avec eux ?

L.C. : Au début des années 2000, on parlait surtout de post-humanisme et de post-humains. Le terme « transhumanisme » s’est imposé plus tard. Deux écrivains français, Michel Houellebecq et Maurice Dantec, et un philosophe allemand, Peter Sloterdijk, ont lancé cette mode à l’époque, relayée notamment par le magazine Chronic’art, dont j’étais un fervent lecteur. Je m’y suis intéressé de près théoriquement en 2001, d’abord en me plongeant dans la sociobiologie, l’éthologie, la primatologie (Wilson, Laborit, Lorenz, etc.). Puis j’ai essayé de voir pratiquement ce que je pouvais faire. J’ai cherché sur internet et je suis tombé sur La Spirale.org et les Mutants. Les seconds étaient à Paris et proposaient des réunions en dehors d’internet, donc j’y suis allé. Je m’y suis investi pendant deux ans à peu près. Nous avons fait une séance photo de groupe à l’atelier d’Olivier Goulet pour un article dans Technikart et j’ai écrit quelques textes pour chanter les louanges du clonage, de la mutation génétique, du post-humain et du « Surhomme ».

Les Mutants avaient pour programme le dépassement de l’espèce humaine par la modification de son matériel génétique. Je les ai quittés quand il a été évident pour moi que le « tout génétique » était erroné. Du moins, cela correspondait à un état du paradigme scientifique, celui du déterminisme génétique linéaire de la biologie moléculaire des années 1950, mais c’est aujourd’hui dépassé. En effet, le matériel épi-génétique, c’est-à-dire l’influence environnementale intériorisée, est reconnu aujourd’hui comme aussi décisif, sinon plus, que l’héritage génétique dans la formation et le devenir des êtres vivants. Le patrimoine génétique inné ne donne qu’une base génétique à la vie, mais la base sémantique, celle qui parle, qui pense, qui agit en société et sans laquelle nous restons autistes, vient du patrimoine épi-génétique acquis et appris dans le champ socioculturel. C’est un peu la même différence qu’entre hardware et software, la machine et le logiciel. Les recherches de Dany-Robert Dufour sont, sur ce sujet, incontournables : en se basant sur la nature néoténique et inachevée à la naissance de l’humain, il montre comment l’épigénétique culturel influence et conditionne la nature génétique dans une boucle rétroactive.

Ma motivation principale à intégrer les Mutants était psychologique : j’étais assez déprimé, et considérais que l’Humain était mauvais en soi, qu’il fallait donc le génocider et le remplacer par une autre espèce, plutôt de type androgyne ou asexuée, et surtout « égalitaire ». La différence sexuelle me paraissait source de tracas et de souffrances inutiles, donc bonne à supprimer. J’avais déjà pris connaissance de ce que l’on nomme aujourd’hui la théorie du Genre, à l’époque les études queer, au département d’études féminines (et féministes) de l’université de Paris 8 (Vincennes/Saint-Denis), où je suivais des cours pour prolonger mon statut de précaire et d’étudiant attardé. Cette branche LGBT du transhumanisme, qui essaye de s’imposer violemment en France depuis les lois du 18/03/2003 et du 30/12/2004 inventant le délit d’homophobie, je la connais bien : elle sent le ressentiment, la haine, la morbidité, la pathologie.

C.C. : L’homme connecté, « augmenté », c’est aussi l’homme nomade, c’est-à-dire un retour à un mode de vie depuis longtemps révolu que d’aucuns jugeront comme archaïque. Comment expliquez-vous ce paradoxe ? Ce nomadisme est-il viable ? N’est-ce pas la promotion, sous couvert d’un archéo-futurisme pop, de formes d’organisations qui tendraient à déstructurer le socle des civilisations actuelles ?

L.C. : En fait, il s’agit d’un pseudo-nomadisme, donc d’un pseudo-retour vers un pseudo-archaïsme. L’archéo-futurisme est un courant esthétique intéressant, mais dans les applications réelles, c’est toujours le côté futuriste qui l’emporte, le côté archéo- n’étant là que pour servir d’emballage et de paquet cadeau attractif. Le véritable archaïsme consisterait à se passer carrément d’électricité, mais nos pseudo-nomades en sont loin. Ici, tous les mots sont trompeurs et servent de slogans publicitaires pour hameçonner la proie et lui vendre un projet politique situé en réalité aux antipodes. Le nomadisme postmoderne revendiqué d’un oligarque comme Jacques Attali ou des « technos bobos » à piercings et tatouages ethniques, est en fait parfaitement enraciné. Dans quoi ? Dans le secteur tertiaire, qui présente l’apparence de la pure information dématérialisée, avec ses flux de signes, d’images, de mots, de chiffres, mais qui dépend en réalité d’une infrastructure matérielle économique, technologique, électronique très lourde et complètement envahissante. Et ce n’est pas parce que cette technologie devient discrète et diffuse qu’elle cesse d’exister. Au contraire même, elle devient englobante et fonctionne comme un écosystème complet. Steve Jobs avait provoqué un petit scandale en avouant au détour d’une phrase qu’il voulait « enfermer » ses clients dans l’environnement global de sa marque Apple. Encore un pas plus loin et l’on arrive aux « objets communicants » qui peuvent carrément se passer d’êtres vivants pour faire fonctionner une ville entière.

Cet enracinement dans la technique du néo-pseudo-nomade connecté et augmenté avec ses puces et ses implants équivaut à un déracinement du réel et à l’installation durable dans le virtuel déréalisant, transfert cognitif d’attention dont l’impact le plus grave est de maintenir chez l’adulte les caractéristiques psychologiques de l’enfant. Le mode de vie néo-nomade n’est pas viable, car il est régressif, infantilisant, déstructurant. Le bébé exige la satisfaction immédiate et complète de ses désirs et la fusion avec le giron maternel bienfaisant. Il veut « tout, tout de suite », de même que les enfants, les adolescents et les adultes sous l’emprise des technologies audiovisuelles, par exemple, qui se mettent à développer des troubles de l’attention et de l’accès au langage (hyperactivité, etc.). En effet, quand on est âgé de 6 mois, cette exigence de satisfaction fusionnelle est légitime, mais passé un certain âge, cela devient dé-civilisateur car cela empêche d’intérioriser le mécanisme de gratification différée qui régule les humeurs et les émotions, ce qui permet de rationaliser le comportement et de rendre possible la vie en société.

L’expérience du réel a toujours quelque chose de décevant et d’inachevé, et il faut l’assumer pour parvenir à la maturité. À l’opposé, la matrice technologique promet le dépassement des limites naturelles et la satisfaction pleine et immédiate des désirs, ce qui induit une intolérance à la frustration ainsi que des effets de dépendance et de régression pré-Œdipienne vers le règne du principe de plaisir (comme les bébés et les toxicomanes). Coupez internet aux pseudo-nomades et vous verrez les réactions de « manque » et le besoin d’une cure de désintoxication. Cette dépendance toxicomane à la technique ne vaut cependant que pour le prolétariat cybernétique, les geeks, bobos, technophiles et autres fashion victims. En effet, les informaticiens de haut niveau qui travaillent dans la Silicon Valley sont parfaitement au courant de ces effets de déstructuration intellectuelle de la techno-sphère et savent s’en protéger. Ils ont des écoles privées pour leurs enfants, où les ordinateurs sont interdits comme supports éducatifs et où l’enseignement se fait au tableau noir, à la craie et sur papier quadrillé, et selon des pédagogies hiérarchiques traditionnelles.

C.C. : Le transhumanisme est issu de la sphère de civilisation occidentale. Pensez-vous que le transhumanisme, en tant que processus, pourrait être adopté par d’autres civilisations ? On pensera évidemment aux BRICS et plus spécifiquement à l’Inde et à la Chine.

L.C. : La folie des grandeurs qui habite le transhumanisme est totalement étrangère à la mentalité asiatique, y compris aux élites asiatiques, du moins quand elles sont autonomes. (Le Japon et la Corée du Sud sont largement sous influence occidentale.) L’hybris, la démesure, la mégalomanie, l’ambition de devenir les maîtres du monde semblent des caractéristiques plus européennes et nord-américaines. Les BRICS seront donc touchés par le transhumanisme mais pour d’autres raisons que culturelles, des raisons purement technologiques. L’Occident donne le rythme de la modification de l’espèce humaine au moyen de la techno-science, et le reste du monde est obligé de s’adapter pour rester compétitif et ne pas se laisser dépasser puis coloniser. Les programmes militaires sont, comme souvent, des « projets pilotes », qui passeront ensuite dans la vie quotidienne et affecteront le quidam moyen. Les recherches sur le « soldat du futur », amélioré génétiquement ou par un exosquelette, la course à l’armement, le « tout technologique » de la DARPA américaine et de sa politique dite Revolution in Military Affairs (RMA), contraignent tout le monde à suivre une direction définie par l’acteur le plus agressif du système, de nos jours l’axe Washington/Tel-Aviv. Fort heureusement, cette fuite en avant dans la technique et la virtualité correspond aussi à une perte de contact avec le réel qui handicape profondément ceux qui la mettent en œuvre dans leur programme de domination géopolitique. Plus la technologie est complexe, plus elle est fragile et plus elle induit de chocs en retour sur son utilisateur.

C.C. : Beaucoup de projets mis en avant par le transhumanisme semblent soit délirants (transfert de conscience sur disque dur, immortalité…) soit très potentiellement cancérigènes et inadaptés. Si ces propositions ne sont pas viables, pourrait-on en déduire que le transhumanisme n’est que le faux-nez d’un autre projet ? C’est-à-dire un instrument de transitologie pour mener une réforme anthropologique encore plus profonde ?

L.C. : C’est très exactement ce que je pense aujourd’hui. Le transhumanisme, c’est-à-dire l’artificialisation de l’espèce humaine, est un échec, on peut déjà le voir aujourd’hui et en tirer un « bilan globalement négatif ». Les résultats scientifiques positifs du transhumanisme sont ultra-minoritaires. Par exemple, l’un des membres des Mutants expérimentait sur lui-même des substances de synthèse pour doper son cerveau. Il a eu des problèmes de santé et a dû se calmer. À l’opposé, deux autres membres des Mutants, Peggy Sastre et Charles Muller, ont un peu pris la tangente à une époque et publié en 2006 Des plantes pour votre cerveau. Comment booster votre humeur, votre mémoire, votre intelligence. Ici, on ne renonce pas à modifier l’humain, mais on le fait par des voies douces et qui respectent sa nature, avec la phytothérapie, etc. On sort donc du transhumanisme au sens strict pour revenir sur des méthodes naturelles.

Il faut donc distinguer deux méthodes de modification comportementale : l’artificialisation, qui est pathogène, et l’aménagement, qui est constructive car elle respecte le cours de la nature. Autre exemple : quand les castors fabriquent des barrages et des huttes sur un cours d’eau, ils n’artificialisent pas leur environnement, ils l’aménagent. Il n’y a aucune pathologie à la solde. Même différence entre la permaculture, qui aménage sans provoquer de pathologies, et l’agriculture chimique, qui artificialise et provoque des cancers. Les partisans du transhumanisme comme Ray Kurzweil ou Jacques Attali sont suffisamment intelligents pour savoir tout cela. Il est donc évident que le transhumanisme est un outil de transitologie, comme vous dites, un hameçon d’ingénierie sociale pour faire passer en contrebande, de manière furtive, quelque chose d’autre que ce qui apparaît. Quel est ce contenu subliminal du transhumanisme ? C’est la discrimination positive des minorités, soit l’établissement d’un régime de privilèges juridiques et légaux pour les minorités, soit la dictature des minorités.

Je m’explique. Le transhumain sert de brise-glace avant-gardiste à un projet non spécifiquement transhumain. Le transhumain sera toujours minoritaire, mais il va falloir lui trouver un statut juridico-légal. La guerre entre mutants et humains de la série X Men va passer dans le monde réel. Or, dès lors que l’humain moyen majoritaire n’est plus l’étalon de mesure du Droit et de la Loi, dès lors que l’étalon de mesure du Droit et de la Loi devient la minorité non-humaine et que l’on réécrit un Droit sur mesure pour la minorité non-humaine, on sort de la démocratie pour entrer dans l’oligarchie. C’est l’inversion de la règle et de l’exception. Les avocats du barreau de Paris qui travaillent sur le droit des animaux ou sur le droit des robots, pour accorder une personnalité juridique aux animaux et aux robots égale à la personnalité juridique des humains, vont également dans ce sens. Quand les normes juridico-légales standards de la vie humaine ne seront plus calquées sur la légitimité naturelle de l’humain standard majoritaire, mais sur le transhumain, le mutant, l’animal, le robot, etc., l’humain pourra alors être légalement réduit à l’état d’esclave par la dictature des non-humains. La persécution de la majorité sera devenue légale. Une campagne de puçage électronique de la population humaine pour assurer sa traçabilité comme du bétail pourra alors commencer sans provoquer trop de remous car la majorité aura assimilé son statut inférieur. Nous y sommes.

La démocratie, c’est la Loi de la majorité. C’est quand la majorité définit la norme. Cela va de soi, c’est intuitif, c’est du bon sens. Quand une minorité veut asseoir sa domination sur la majorité, elle doit inverser ce sens commun et parvenir à fabriquer le consentement à l’idée que le non-humain a le droit de définir la norme pour l’humain. Cela relève du délire psychotique qui essaye de se faire passer pour la marche à suivre collective normale. Nous baignons là-dedans. Une guerre totale d’extermination nous est donc livrée mais sans avoir été déclarée.

C.C. : Il est amusant – ou inquiétant – de constater que la mode du transhumanisme éclos au moment où le système économique se dévoile pour ce qu’il est : une chimère. Une économie irréelle peut-elle proposer autre chose que des solutions irréelles ? Le transhumanisme est-il selon vous quelque chose de sérieux ou de complètement chimérique ?

L.C. : La dictature transhumaniste des « Conchita Wurst » qui essaye de s’installer en Occident est profondément ridicule, parodique et prête à rire. Tout devient chimérique. L’économie est chimérique, essentiellement composée de fausse monnaie virtuelle. On parle aussi de « chimères » pour qualifier le projet de métissage génétique entre humains et animaux sur lequel travaillent sérieusement nombre de laboratoires. Il n’y aura pas de résultats positifs, parce que ce n’est pas le but. La structure profonde du postmodernisme est encore plus inquiétante que le simulacre généralisé dont parlait Baudrillard : elle a la forme du hameçonnage, « un faux bien pour un vrai mal ». Vous croyez que vous allez faire un bon repas et c’est vous qui terminez dans l’assiette, principe des soirées festives de puçage RFID et autres implant parties.

J’approfondis ce que je disais plus haut : le transhumanisme est essentiellement un moyen chimérique de faire passer autre chose, qui est la discrimination positive humanophobe et la dictature des minorités. La propagande homo- et transsexuelle, le pinkwashing, l’anti-spécisme, le véganisme, le droit des robots et la lutte morale et juridique contre toutes les différences naturelles participent aussi de ce programme de mise en minorité juridico-morale de l’espèce humaine. Accorder une personnalité juridique aux animaux et aux machines, accorder le droit de faire des enfants aux homosexuels, tout ceci consiste à créer des droits impossibles à exercer. L’impossibilité physique et matérielle de faire des enfants pour les homosexuels ou d’exercer une personnalité juridique pour les animaux et les robots car cela suppose l’accès au langage, est ensuite requalifiée en injustice aux yeux de la Loi, et en inégalité moralement intolérable, ce qui autorise moralement à demander réparation au législateur. Cette ouverture aux homosexuels, aux animaux et aux robots de droits qu’ils seront dans l’impossibilité physique d’exercer crée un appel d’air vers une deuxième réparation de cette « injustice » et induit une fuite en avant dans ce mécanisme apparemment égalitaire mais qui accorde au final toujours plus de droits aux « minorités ». L’égalitarisme est donc en réalité parfaitement inégalitaire.

Une vaste révolution anthropologique est en cours sur ce modèle, une gigantesque inversion des valeurs – nihiliste, ajouterait un nietzschéen – qui consiste à asseoir définitivement dans l’esprit des gens que les minorités ont plus de droits, et auront toujours plus de droits, que la majorité. Je me souviens d’une vidéo de conférence où Daniel Cohn-Bendit éructait : « La démocratie, ce n’est pas la majorité, c’est protéger les minorités contre la majorité ! » Cette conception est une inversion totale des constantes et des priorités anthropologiques de notre espèce, et de toutes les espèces vivantes, où il est naturel que les règles soient définies par et pour la majorité, les minorités n’ayant qu’à s’adapter ou à partir. Or, c’est cette inversion que certaines minorités travaillent à légitimer en utilisant d’autres minorités qu’elles mettent en avant pour abraser et éroder le sens commun. À cause de tout ce lobbying, le Droit devient lui aussi complètement déconnecté du réel et de plus en plus fantaisiste. Le seul aspect rationnel de ces nouveaux droits doit être cherché dans le capitalisme car ils seront générateurs de bénéfices commerciaux : la marchandisation du vivant, en particulier l’exploitation du corps féminin réclamée par le lobby homosexuel, la fameuse location du ventre des femmes demandée par Pierre Bergé, c’est-à-dire la prostitution utérine des femmes, la GPA, la PMA, l’ectogenèse, toutes ces techniques ne sont pas gratuites et vont rapporter des milliards à certaines personnes.

C.C. : Sur la cybernétique, Heidegger disait qu’elle était « l’accomplissement du devenir-monde de la métaphysique ». Pourriez-vous expliciter cette assertion ?

L.C. : Pour Heidegger, la métaphysique occidentale a occulté l’Être au profit de l’étant. C’est-à-dire qu’elle a occulté l’invisible au profit du visible. L’étant, c’est tout ce qui « se tient devant », c’est la physis, le monde. Même les idées les plus abstraites et spirituelles, quand elles sont des objets mentaux, sont des étants qui se « tiennent devant » et appartiennent donc au « monde » et au champ du visuel et de la conscience intentionnelle. Le mot allemand utilisé par Heidegger pour désigner cette « objectalité » est Gestell. C’est le règne des objets, donc de la technique et de la cybernétique, qui réduit tout à des « choses », à de la res extensa, en nivelant la différence entre vivant et mort. À l’opposé, l’Être heideggerien s’éprouve dans le vécu intime temporel. C’est un peu l’équivalent de la « durée » chez Bergson, impossible à visualiser. Sloterdijk a proposé le concept de Gewächs, qui évoque la croissance des plantes, invisible à l’œil nu mais bien réelle malgré tout et constatable après coup. Ce sont tous les processus évolutifs discrets, humbles, lents mais assurés, bref tout le contraire du Spectacle, au sens situationniste de Guy Debord. Quand on emprunte cette piste de l’ontologie heideggerienne, qui est celle de la phénoménologie orientée vers le vécu immédiat et intuitif, on sort de la métaphysique occidentale et de ses « objets qui se tiennent devant », pour aller vers les métaphysiques orientales et la notion de processus et de Devenir. Cette tendance est minoritaire en Occident, seulement représentée par Héraclite, Spinoza ou Nietzsche avant le XXe siècle. En revanche, elle définit le fonds culturel commun en Asie depuis des millénaires, dans le taoïsme ou le bouddhisme. On lira avec fruit François Jullien sur tous ces sujets.

C.C. : Aux USA, on sait qu’il existe des liens très forts entre les milieux libertariens (la droite du Parti Républicain) et les initiatives transhumanistes. Certains prétendent que l’Université de la Singularité en Californie serait soutenue par ces milieux. Cela vous semble-t-il crédible ? Auriez-vous des informations qui viendraient étayer ces dires ?

L.C. : N’étant plus en contact étroit avec ces milieux, je n’ai pas d’informations particulières, mais l’on peut reconstituer les réseaux affinitaires du transhumanisme entièrement en sources ouvertes. Deux niveaux à examiner : les organisations (groupes de pression, financiers) et les idées, les théories. Sur le plan des logiciels théoriques, il y a compatibilité totale entre libertariens et transhumanistes, qui convergent dans le mythe capitaliste et progressiste du self made man, l’individu qui s’est fait tout seul. « Du passé, faisons table rase ! » C’est le libéralisme libertaire intégral, le culte du Moi et de l’égoïsme concurrentiel. Max Stirner et Ayn Rand sont des références. Que dit la page Wikipédia de la seconde ?

« Ayn Rand (…) est une philosophe, scénariste et romancière américaine d’origine russe, juive athée, née le 2 février 1905 à Saint-Pétersbourg et morte le 6 mars 1982 à New York. Ayn Rand est connue pour sa philosophie rationaliste, proche de celle du mouvement politique libertarien, à laquelle elle a donné le nom d’"objectivisme". »

Évidemment, l’auto-fondation et l’auto-engendrement relèvent du fantasme car nous ne naissons pas de nous-mêmes et nous sommes toujours héritiers de quelque chose ou de quelqu’un, héritage qui nous conditionne et oriente notre identité dans un sens plutôt que dans un autre. La théorie de la confusion des Genres, selon laquelle l’individu est « libre de choisir » d’être un homme ou une femme, appartient aussi à cette nébuleuse idéologique de l’auto-fondation. En Europe, les réseaux affinitaires du transhumanisme sont sensiblement les mêmes qu’en Amérique du nord. La grande banque financière, les médias et diverses minorités agissantes et organisées convergent depuis longtemps dans un front commun de l’ultra-capitalisme, parfois sous couvert de la postérité intellectuelle de Deleuze et Guattari. Le parcours de Léo Scheer, qui publiait en 1998 L’hypothèse de la singularité, est intéressant à ce titre. Voyons encore Wikipédia :

« Léo Scheer, né le 29 mai 1947 dans le camp de réfugiés de Pöcking au sud de Munich (Allemagne), est éditeur, sociologue, producteur de télévision et écrivain français d’origine juive polonaise. (…) En 2000, il crée les éditions Léo Scheer, puis la galerie Léo Scheer en 2002. L’année suivante, il reprend les Éditions réticulaires (magazine Chronic’art et site Internet chronic’art.com). En 2004, les éditions Léo Scheer lancent La Revue littéraire. »

Ajoutons qu’il est marié depuis 1989 avec Nathalie Rheims, de la famille Rothschild, et qu’il est l’un des principaux animateurs du milieu mondain branché parisien, tendance Canal+, où il travaille à banaliser les thèses transhumanistes au moyen de publications et d’expositions d’art contemporain dans sa galerie de la rue de Verneuil. Léo Scheer soutient particulièrement Alexander Bard, artiste et écrivain suédois issu de la mouvance LGBT, qui s’est fait connaître avec le groupe musical Army of Lovers, dont l’esthétique queer, transgenre et travestie est devenue une icône de la « culture gay ». Alexander Bard a ensuite coécrit avec Jan Söderqvist une série d’ouvrages technophiles dont le plus connu, paru aux éditions Léo Scheer en 2008, est intitulé Les Netocrates : une nouvelle élite pour l’après-capitalisme. Je conclurai sur ce morceau d’idéologie tertiarisée que nous propose la 4ème de couverture, dans le sillage de l’idée de la Singularité post-humaine :

« Les nouvelles technologies de l’information et de la communication changent notre vie. Une mutation historique est en cours. L’État-nation, la démocratie, l’égalitarisme, l’humanisme et le bien commun, toutes ces belles idées vivent leurs dernières heures. Le pouvoir se déplace des moyens de production, des chaires universitaires ou des cabinets parlementaires vers la capacité de création, de tri et de traitement de l’information. Une nouvelle classe dominante émerge. Ce sont les "netocrates", la nouvelle élite de l’après-capitalisme. Ils mènent déjà le monde, et vous ne le savez pas encore. Par-delà le bien et le mal, dans une complète indifférence aux positions idéologiques périmées et aux clivages intellectuels fossilisés, Les Netocrates, best-seller mondial déjà traduit en douze langues, enfin disponible pour le public francophone, nous force à regarder en face l’évolution la plus intense et la plus rapide que l’humanité ait connue depuis ses origines. Vous avez le choix : enfouir la tête dans le sable ou lire Alexander Bard et Jan Söderqvist. »

Ce type d’envolée lyrique a pour but de naturaliser le processus arbitraire en cours et de dissimuler qui en tire les ficelles. En particulier, il faut persuader le lecteur que la question « Qui paye ? » n’a plus d’importance, puisque le pouvoir s’est déplacé des moyens de production vers le traitement de l’information. Nous sommes « après » le capitalisme, donc il n’y a plus besoin de poser la question de l’infrastructure économique du processus, qui est aussi la question de qui finance et qui oriente la marche des choses. « Dormez bien, braves gens ! » Ce type de discours ne poursuit toujours qu’une seule finalité : vous réduire au stade de bétail en fabriquant votre consentement à vous laisser implanter une puce électronique dans le corps. Tout le reste, c’est du bla-bla pour vous « hameçonner », gagner votre confiance, voire votre enthousiasme, ou, au minimum, susciter l’indifférence et endormir votre vigilance. C’est d’ailleurs ce que je pense de l’ensemble du propos transhumaniste aujourd’hui : une vaste escroquerie dont les gourous et promoteurs eux-mêmes ne croient pas un mot et qui ne trompe que les militants de base. En un mot : une secte.

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