Souffrance en France (C. Dejours)

Publié le : 25/10/2008 00:00:00
Catégories : Sociologie

souffrance

Souffrance en France est un livre écrit par le psychiatre Christophe Dejours en 1998. Si ses conclusions sont éminemment discutables, ses constats, vieux de dix ans, restent en revanche parfaitement valables. Sous-titrée « la banalisation de l’injustice sociale », cette étude des rapports de classe au sein même des entreprises permet de mieux saisir une des raisons de fond de l’aboulie ambiante : l’incapacité construite à percevoir le scandale de l’iniquité.

La guerre économique, substitut à la guerre comme méthode de choc pour l’ingénierie sociale au profit des classes privilégiées, justifie l’exclusion et la mise au rebut de larges pans de la population. Les méthodes employées par les nouveaux hygiénistes sont parfois cruelles : brutalité des rapports de classes entre patronat et salariat, brutalité des méthodes de compétition entre grandes et petites entreprises. On assiste, depuis trente ans, à une lente mais régulière montée d’un phénomène difficilement quantifiable : la souffrance au travail. Cette souffrance est d’autant plus forte qu’elle est, dans l’esprit même des victimes, découplée de la notion de justice. La « crise du marché de l’emploi » est perçue comme une fatalité, rendue inéluctable par un ordre économique général qu’on ne peut modifier.

Dejours a tenté d’analyser les fondements psychosociologiques de cette résignation. Sa thèse est la suivante : ce n’est pas une adhésion de fond à un capitalisme dérégulé auquel presque personne ne croit vraiment qui explique la passivité des victimes, mais leur besoin de se masquer leur propre complicité dans l’ordre qui les opprime. En l’occurrence, l’adhésion à la vulgate officielle ne traduit qu’un besoin de rationaliser une injustice dont on se sent complice.

En 1980, rappelle Dejours, les analystes politiques estimaient que la France ne supporterait pas plus de 4 % de chômeurs. Aujourd’hui, compte tenu des magouilles statistiques, nous avons probablement 4,5 millions de chômeurs réel, soit 15 % et plus de la population active. Pourtant, les analystes de 1980 avaient raison, en ce sens que la France de 1980 n’aurait pas supporté plus de 4 % de chômeurs. Il a fallu qu’un ajustement de la psychologie collective rende pensable la violence sociale contemporaine, pour que celle-ci soit tolérée. Toute la société s’est transformée qualitativement.

Cette transformation a été rendue possible par une modification du rapport au travail. Une mythologie a été construite autour de la robotisation, qui, en effaçant la souffrance physique dans de nombreux métiers, a permis d’occulter toutes les souffrances liées au travail. Souffrance physique d’abord qui perdure dans de nombreux métiers (bâtiment). Mais souffrance psychologique surtout, liée au stress.

La transformation de la psyché collective a été rendue possible par un ensemble de mécanismes d’enfermement mental.

Le discours officiel est très calibré dans l’ensemble du système médiatique. Les médias occidentaux ne parlent quasiment jamais de ces souffrances proches. On nous demande de nous apitoyer sur les victimes de guerre au bout du monde, mais on ne nous parle jamais des conditions des travailleurs précaires, à nos portes. Le caractère inéluctable de la mondialisation dérégulée est admis comme axiome, ce qui rend impossible la formulation d’une critique autonomisée par rapport au contexte créé par la superstructure économico-politique.

La réalité est bien sûr très différente de ce discours officiel. Les souffrances sont réelles, et elles sont en augmentation. Le système s’est progressivement optimisé au regard de ses propres contraintes : visant à la maximisation du profit financier, il enferme les individus dans une tenaille. Une branche de la tenaille exige toujours plus de productivité (quête de la perfection), tandis que l’autre branche déconstruit les bases de la productivité réelle (décisions d’investissement court-termistes, déstructuration des organisations par le culte du changement permanent). Coincés entre productivité mythifiée et changement déstructurant, les salariés doivent affronter un système où l’homme est jetable, jamais reconnu. Les psychiatres peuvent témoigner que la santé mentale du Français au travail s’est considérablement dégradée depuis trois décennies.

Dans ces conditions, les individus sont enfermés dans une contradiction permanente entre le discours général où ils s’insèrent mentalement (positivons la guerre économique) et la réalité qu’ils affrontent (accroissement de la souffrance). Pour ne pas craquer et répondre aux exigences de normalité formulées de manière implicite par le contexte où ils sont insérés, ils en viennent à intérioriser la contradiction. Cela les oblige à dénier la réalité de leur propre souffrance. Ils n’osent pas se l’avouer à eux-mêmes : c’est le seul moyen pour eux de rationaliser leur propre expérience.

C’est, pour Dejours, la cause de fond du mouvement général de désyndicalisation. Les salariés n’osent plus militer dans les syndicats, parce que la souffrance, devenue indicible, ne doit plus être dénoncée. L’institution imaginaire de la société au travail a été entièrement investie par les représentants de la cause patronale. La « culture d’entreprise » est d’abord un outil de colonisation mentale. Baignant dans la religion du profit, les salariés en viennent à adhérer à un système d’aliénation déniée qui leur permet de se masquer à eux-mêmes la réalité de la souffrance, et dès lors, le militantisme devient impensable, l’action collective est radicalement inhibée. Les syndicats français, en refusant de combattre sur le terrain de la subjectivité, se sont retrouvés piégés par le discours institutionnel.

Dans ces conditions, les individus sont sans cesse renvoyés à la honte. Honte de leur propre souffrance, que les nouvelles règles du discours rendent inavouable, et honte de participer à la honte réciproque de leurs collègues. La violence symbolique faite aux salariés, et d’une manière plus générale à tous les acteurs autres que les détenteurs du pouvoir, fait que la seule porte de sortie ouverte aux « petits » (salariés, petits patrons, indépendants) est la soumission. Les salariés intériorisent la menace du licenciement comme une composante naturelle des dispositifs de gestion, les petits patrons admettent la possibilité de la faillite, même pour une entreprise fondamentalement rentable, comme la sanction naturelle d’une inaptitude à suivre la course indéfinie à la compétitivité. La peur devient la norme.

Cette mutation de l’esprit collectif eut été impensable en 1980 : voilà pourquoi la société française peut aujourd’hui s’accommoder d’un niveau de précarité qui, pour les générations des trente glorieuses, eut été insupportable.

En face de cette évolution qu’ils n’osent regarder en face, les Français au travail ont développé des stratégies de défense individuelles et collectives dont le système s’accommode, parce qu’elles rendent possible le maintien en l’état d’un modèle économico-social structurellement incohérent. Dejours s’attarde plus particulièrement sur le monde des cadres, sur ces catégories intermédiaires et supérieures qui, par leur capacité d’ajustement, rendent possible le maintien du système.

Au niveau des cadres moyens, il souligne que ces catégories, pour se masquer leur peur, ont développé un discours institutionnalisé du mensonge systématique. Le cadre a peu à peu appris à développer sciemment une « distorsion communicationnelle » qui consiste à faire fonctionner l’entreprise malgré ses contradictions, niant les contradictions tout en travaillant à les compenser. L’intériorisation de la communication des directions des ressources humaines par les échelons intermédiaires est à la base du système, selon des logiques qui relèvent davantage de la thérapie de groupe permanente que d’une quelconque réflexion rationnelle. Le cadre jetable, et qui se sait jetable, décide de remplacer son flux mental autonome par le flux institutionnel, car il sait que le seul flux constant sera celui-là. La mise au rebus des individus rétifs à ce processus d’intériorisation de la domination subie est conduite méthodiquement, en particulier par la déqualification du middle management et la « placardisation » plus ou moins systématique des cadres détenteurs d’un savoir-faire et d’une mémoire longue des organisations.

Au niveau des cadres supérieurs et dirigeants, Dejours identifie une stratégie de déni plus subtile, qu’il appelle le « cynisme viril ». Cette stratégie collective consiste à valoriser les attitudes de violence. Dejours fait un parallèle avec le rôle du « bizutage » dans les corps militaires d’élite, où la dégradation consentie est une étape dans l’initiation à la brutalité. Le but est d’éliminer le sens moral par la valorisation du mal. Dans ces milieux, il y a retournement de la raison éthique : puisque la guerre économique est inéluctable, et puisqu’il faut bien que quelqu’un fasse le sale boulot, alors le dirigeant qui « fait le sale boulot » estime qu’il fait le bien en acceptant d’être celui qui fait le mal. Le ressort de cette rationalisation/banalisation du mal est, d’après Dejours, le culte de la virilité (obsession phallique), culte qui concerne aussi bien les dirigeants femmes que les dirigeants hommes : être un homme, dans la logique renversée créée par la banalisation, c’est accepter d’être celui qui « fera le sale boulot ». Le cynisme, qui résulte de la soumission au système, devient optiquement un signe de caractère, et donc de force. Je suis libre parce que je suis esclave, je suis dominant parce que je suis soumis : inversion complète, dépolarisation du système de valeur.

Dejours conclut par un jeu de mot : le travail du mal serait en quelque sorte dissimulé par le travail du mâle. Le culte de la domination phallique (qui concerne aussi les femmes) serait à la racine d’un processus qui conduit à la déshumanisation de l’Autre dès qu’on sort de la sphère intime. De là, Dejours embraye sur un commentaire d’Eichman à Jérusalem (Arendt), qui n’est pas la partie la plus intéressante de son bouquin. Il conclut par la nécessité de réhabiliter ce qu’il appelle « le courage au féminin » : le courage de se mettre au service des autres.


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Il n’y a pas grand-chose à critiquer dans le travail de Dejours pour tout ce qui relève du constat. Son analyse du processus d’intériorisation de la domination par les dominés est classique, mais elle est bienvenue pour nous faire mieux comprendre que derrière la crise du militantisme à laquelle nous assistons, il y a un contexte créé par la superstructure médiatique mise au service de l’infrastructure économique néolibérale. Pas grand-chose non plus à redire concernant sa compréhension des stratégies de défense dans le monde des cadres – soumission/conformisme chez les cadres moyens, « cynisme viril » chez les cadres dirigeants. Tout cela est vrai.

La grande critique qu’on peut faire à Dejours, en revanche, concerne les remèdes qu'il propose. Son erreur, c’est de n’avoir pas vu que l’antidote au cynisme viril n’est pas forcément le « courage féminin ». Ce peut être, d’abord, la refondation d’une virilité authentique. Dejours nous explique que les dirigeants néolibéraux sont finalement de simples petits Eichman, et il a raison. Il nous explique que les cadres qui collaborent à la banalisation de la souffrance au travail sont animés par les mêmes réflexes qui conduisirent jadis le peuple allemand (le plus civilisé d’Europe) à se rallier à la barbarie nazi : il a raison. Mais là où on peut ne pas le suivre, c’est quand il nous explique que c’est le « courage féminin » qui permet de lutter contre le faux courage viril.

Tout à son exercice politiquement correct de dénonciation de la domination phallique, Dejours a complètement occulté que le contrepoids de cette domination, c’est la féminisation des dominés. Si le phallus symbolique du Capital occupe une telle place dans l’imaginaire collectif, c’est d’abord parce que le vrai phallus a disparu, ce vrai phallus qui fait un homme capable de dire « je suis un homme donc je suis prêt à mourir pour mes idées ». Dejours est profondément enfermé dans les logiques qu’il dénonce : il ne lui vient visiblement pas à l’idée que la souffrance peut être acceptée non par conformisme, mais comme un prix pour vaincre au nom d’une juste cause. Le mâle, nous dit Dejours, c’est mal, donc soyons féminins. Ouais. Sauf que les Eichman nazis furent vaincus par d’autres mâles, qui combattirent eux aussi avec virilité. Ce ne sont pas des employés de bureau taffiolisés qui ont vaincu à Stalingrad ou dans les Ardennes au nom de la douceur maternelle d’une société sans souffrance. Ce sont des hommes, fiers de leur virilité, cette virilité qui leur donnait conscience de leur caractère sacrifiable, qui opposèrent à la fausse virilité des nazis la véritable virilité de ceux qui combattent pour une cause qu’ils savent juste (en l’occurrence : libérer la Russie/assurer le triomphe du prolétariat nouvelle classe progressiste, ou bien, à l’Ouest, faire triompher la Liberté).

Il y a là, dans le discours du « psy » Dejours un énorme angle mort. A aucun moment, il ne se demande si la soumission si facile des dominés ne provient pas de leur incapacité à opposer, au phallus des dominants, un phallus qui soit le leur : celui de la révolution. Dejours part du principe qu’un homme a pour objectif principal de minimiser la souffrance : dès lors, puisque le sacrifice est impossible, la lutte est impossible. Dejours, faute d’avoir compris le mécanisme de féminisation des dominés comme le complément logique des logiques de domination phallique néolibérale, s’est interdit de critiquer le système dans sa globalité.

Il n’a pas vu que la domination phallique exercée par la peur (peur de perdre son boulot, peur d’être exclu de la matrice) prend sa source dans le besoin d’échapper à la souffrance, dans le besoin d’être inclus dans la matrice. Il n’a pas vu que si le système néolibéral peut exercer sur les esprits une domination phallique sans frein, c’est d’abord parce que ces esprits sont incapables de se mettre à distance de la mère comme référent obligé. Il n’a pas perçu que le mécanisme de domination se déroule en deux temps : d’abord l’enfermement de l’individu dans la nostalgie régressive de la relation fusionnelle à la mère, et ensuite seulement, son intimidation par le phallus symbolique de la puissance répressive – étant incapable de revendiquer un phallus opposé à celui du père, l’homme-enfant se soumet devant ce phallus pour incarner sa mère à travers le désir de phallus.

Chez Dejours, cette ignorance du premier temps de la domination résulte d’un prédicat idéologique non su. Christophe Dejours apparaît comme un nostalgique des trente glorieuses. En gros, il aimerait que se maintienne l’idéologie de la classe moyenne post-68, caractéristique des années 70 débutantes. Il n’a pas vu que cette idéologie avait préparé le terrain à la régression qu’il dénonce. En cela, il est tout à fait emblématique des raisons qui font que la gauche « du système » est incapable d’opérer une critique : sans le savoir, cette gauche « féministe » s’inscrit dans le schéma dont elle dénonce les conséquences.

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