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Souveraineté alimentaire, que fait l'Europe ? (Collectif)

Publié le : 20/03/2010 00:28:34
Catégories : Economie

moissonnuese

Ouvrage collectif soutenu entre autres par le réseau ATTAC : « Souveraineté alimentaire, que fait l’Europe ? ».

Bonne question.

L’Union Européenne est un pôle important lors de toutes les négociations internationales sur les questions agricoles et alimentaires. En 2013, le gel de la Politique Agricole Commune arrive à terme. La réforme de la PAC sera donc, à nouveau, à l’ordre du jour. Qu’attendre de Bruxelles dans ce cadre ?

Précision d’entrée de jeu : nous avons bien dit « attendre de Bruxelles », et non de Strasbourg, car, en ce qui concerne la PAC (40 % du budget de l’UE), le Parlement (élu démocratiquement) n’a sur l’essentiel qu’un pouvoir consultatif, tandis que la Commission (non élue) est seule habilitée à proposer des directives au Conseil des Ministres de l’Agriculture (c’est ce qu’on appelle la « démocratie européenne »). C’est à peu près la relation entre le Bureau Politique du Parti Communiste et le Soviet Suprême dans la défunte URSS, soit dit en passant.

Pour la bonne bouche, signalons encore que l’objectivité de la Commission ne paraît pas tout à fait indiscutable  (on va dire ça comme ça). Exemple : la Commission s’est récemment félicitée publiquement des « bonnes relations » qu’elle entretient avec la Confédération des Industries Alimentaires et des Boissons (CIAA), soulignant le « traitement 5 étoiles » (sic) accordé à ce lobby. Pas triste.

Bref, donc : qu’attendre de Bruxelles ?


1 – Faire manger tout le monde

PROBLEME :

En Europe, 40 millions de personnes se trouvent en situation de précarité alimentaire (en clair : ces gens-là ne savent pas le matin s’ils devront se coucher le ventre creux). Savoir par contre que les multinationales de l’agroalimentaire ont engrangé, ces dernières années, des bénéfices en hausse, grâce à l’augmentation des  prix des produits alimentaires. Une première grille de lecture oppose donc d’un côté ceux qui veulent des prix bas (les pauvres), et de l’autre côté ceux qui veulent des prix hauts (les grandes sociétés du secteur).

Nous disons bien : les grandes sociétés  du secteur, et pas les paysans. En valeur réelle, les prix à la consommation des produits agricoles ont baissé de 20 % environ depuis 1960 (tendance à stagner puis remonter depuis deux décennies), mais les prix à la production ont baissé de 65 % ! La différence entre les deux, soit environ 45 % : ce que les intermédiaires (donc essentiellement les grandes sociétés de l’agroalimentaire et la grande distribution) se mettent dans la poche. Ce n’est donc pas le prix de vente par le producteur qui explique les prix des produits alimentaires (et la précarité de certains consommateurs), mais bien les marges des concentrateurs et distributeurs.

REPONSE DE L’UE :

Le développement de la précarité alimentaire en Europe résulte d’un effet de ciseau entre deux évolutions : d’une part une politique générale visant à l’accroissement des marges des distributeurs et concentrateurs (qui interdit que le consommateur bénéficie des gains  de productivité forcenés que l’on génère par ailleurs – voir ci-dessous), d’autre part la dérive inégalitaire de nos sociétés, qui fabrique des populations à bas revenus.

La réponse de l’UE à ce problème est donc, en pratique et jusqu’à nouvel ordre, qu’elle l’a sans cesse renforcé.

2 – Manger moins de viande ?

PROBLEME :

Une autre manière d’aborder la question est de s’intéresser aux modes de consommation. Savoir qu’un Européen consomme en moyenne 89 Kg de viandes par an (Indien : 5,5 Kg). Comme la production de cette viande impose l’alimentation du bétail, et donc une forte déperdition énergétique (un paysan nourrit jusqu’à 30 personnes par hectare si ces personnes mangent zéro viande, mais seulement jusqu’à 10 personnes si elles ne mangent, par hypothèse, que de la viande), un autre conflit latent oppose les « classes moyennes » (qui veulent manger de la viande) aux « très pauvres » (surtout hors d’Europe), qui veulent pouvoir manger (tout court). A titre indicatif, si toute l’humanité adoptait le modèle alimentaire indien (végétarien), les surfaces cultivées permettent de nourrir 12 milliards de personnes sur la planète, mais si toute l’humanité adopte le modèle de consommation occidental, il n’y a même pas de quoi nourrir 6 milliards de personnes (d’où le « choc alimentaire mondial », commenté sur ce site).

REPONSE DE  L’UE :

L’histoire économique de l’agriculture de 1890 à 1960 avait démontré que dans une économie capitaliste libérale, l’agriculture doit être protégée. Sinon, spontanément, le secteur (dont l’adaptation est lente, et la production par nature sédentaire et peu concentrée) est soumis à la prédation d’acteurs mieux adaptés par nature à une économie dérégulée (évolution rapide, mobilité, concentration – secteurs de la distribution et de l’industrie aval des produits agricoles). Le capitalisme a ses  lois, et elles  jouent contre l’agriculture.

En conséquence, la PAC, établie en 1962, instaure une régulation du marché agricole : taxes à l’importation, fixation d’un prix d’intervention (donc pas de prix fixés, mais des prix assistés), aides à l’exportation, mesures structurelles pour éliminer les exploitations non-viables (regroupement), solidarité entre les Etats-membres (à l’époque six seulement), préférence communautaire (sauf pour l’alimentation animale).

La PAC présentait deux failles : elle était productiviste à outrance, et offrait un marché aux céréales étrangères dans l’alimentation animale. Il en est résulté que l’UE s’est mise progressivement à exporter (dumping) des  excédents croissants (productivisme), tout en important de l’alimentation animale (depuis les pays produisant à bas coût). L’Europe s’est transformée en machine à fabriquer de la viande (réexportée en partie) à partir de végétaux importés. Pour des raisons idéologiques (les néolibéraux et les productivistes se cautionnant en affectant de se combattre), l’UE n’a jamais vraiment pu réformer cette PAC défectueuse. Les accords de Blair House, en 1992, ont permis de recycler les excédents de céréales européens en partie dans la production de viande, mais celle-ci a été conservée à un niveau excessif (toujours le même problème : l’agriculture est un système à forte inertie, donc difficilement gérable dans une optique capitaliste de maximisation du rendement).

Là encore, on constate que l’UE n’a pas apporté de solution. Elle a au contraire largement créé le problème.

3 – Toujours moins de paysans ?

PROBLEME :

Si la quantité produite augmente lentement, le nombre des exploitations agricoles ne cesse de baisser. Il n’y a plus que 30 millions d’actifs agricoles dans l’UE, 5 % de la population  active. En France, en 50 ans, on est passé de 30 % à 3 %. La réduction continue du nombre de paysans explique en totalité la légère progression du revenu agricole, ces dernières  années. En réalité, étant donné la chaîne de valeur créée par le marché, le revenu total de l’agriculture stagne, et le seul moyen d’accroître le revenu individuel est donc de réduire le nombre de producteurs. Toujours moins de paysans est donc, en partie, la conséquence du choix « pro-distribution » (cf. point 1).

REPONSE DE L’UE :

Comme il est dit précédemment, la PAC est une usine à gaz. La réforme de cette PAC partiellement défectueuse a été constamment perturbée par des enjeux idéologiques. Finalement, en 1984, les excédents sont devenus tels que des quotas sont établis, pour le lait. C’était la moins mauvaise solution. La méthode suivie pour les céréales (abandon de fait des prix d’intervention) va s’avérer bien pire : elle pousse à course en avant productiviste qui favorise les grandes exploitations. Les accords de Blair House (1992), qui permettent en pratique la relative mise en cohérence de la PAC et du GATT, vont accélérer le mouvement.

L’objectif secret de la Commission, dès cette date, a été clairement de faire baisser les  prix à la production pour améliorer les marges  de la distribution (plus fort pouvoir de lobbying). Cet aménagement intérieur permet aussi, discrètement (disons : pas trop ouvertement) de poursuivre le dumping à l’extérieur. Le GATT décrète en effet que le dumping n’est pas constitué tant que le prix de vente à l’export est supérieur ou égal au prix sur le marché intérieur (sans référence au coût de production). En réalité, pour continuer à développer l’agriculture européenne sans remettre en cause le libre-échange, la Commission a donc truqué le marché intérieur (ce qui revient à utiliser la régulation pour truquer le libre-échange tout en faisant semblant d’être libre-échangiste) : les prix à la production baissent en interne parce que la valeur ajoutée est attribuée aux échelons aval, et cela permet de vendre à l’étranger officiellement « sans dumping ».

Collision en forme d’escroquerie entre le libéralisme affiché en externe et la régulation pro-industrie en interne. Cette escroquerie est tolérée dans le cadre du GATT parce qu’en l’occurrence, les USA et l’UE font la même chose (et à eux deux, ils ont le poids requis pour imposer leurs règles). L’affaire se solde par une course au rendement qui détruit la petite paysannerie en Europe, et assèche les  marchés intérieurs des pays du Tiers-Monde, dont les agricultures ne peuvent dès lors se développer.

Depuis 1992, les mini-réformes successives de la PAC n’ont servi qu’à habiller régulièrement cette « arnaque continentale » de nouveaux déguisements. Dans l’ensemble, le système évolue plutôt vers le pire, avec par exemple l’abolition des quotas laitiers, en 2003, qui a entraîné l’actuelle crise du lait.

Le fond du problème apparaît clairement : l’UE ne pilote pas l’agriculture européenne dans une optique de souveraineté alimentaire, mais en fonction d’un objectif principal sous-jacent et constant, la maximisation du profit et la conquête des marchés. C’est le comportement classique de n’importe quelle économie impériale (impérialiste si on préfère), dont la finalité n’est pas la sécurité et le bien-être du peuple, mais l’enrichissement des groupes dominants. L’agriculture, dans l’histoire, a toutes les raisons d’être sacrifiée :

  1. Diminuer le nombre de paysans, c’est fournir de la main d’œuvre à l’industrie, donc améliorer les marges des industriels (pression à la baisse sur les salaires).
  2. Le pilotage en vue du profit va s’orienter vers les groupes les plus capables de lobbying, donc l’industrie et la distribution.
  3. Réduire les prix à la production, c’est rendre possible (vu les règles du GATT) un dumping non dit à l’international.

Il n’y a donc rien à attendre de Bruxelles en matière de souveraineté alimentaire, puisque Bruxelles n’est tout simplement pas là pour s’occuper de la souveraineté alimentaire. Ce n’est pas son objectif.

4 – Les OGM ? La technique arraisonne les semences.

PROBLEME :

La carence de l’UE en matière de souveraineté alimentaire peut devenir gravissime, alors que survient la menace représentée par les OGM.

Le développement des plantes hybrides, qui ne peuvent être replantées d’une année à l’autre, a rendu les agriculteurs dépendants des semenciers. Les OGM sont, aussi, une stratégie pour rendre cette évolution irréversible. Ils vont avoir pour effet (ce qui est généralement passé sous silence), s’ils devaient se généraliser et chasser les espèces naturelles, de rendre l’humanité dépendante, pour son alimentation, de quelques firmes multinationales, détentrices de brevets sur le vivant.

REPONSE DE l’UE :

Pour l’instant, la politique suivie par la Commission, en matière de sécurisation des aliments, aboutit en pratique à une agriculture duale : une agriculture productiviste (utilisant des techniques potentiellement dangereuse pour la santé du consommateur), pour alimenter les masses ; une agriculture de qualité, peu subventionnée et donc coûteuse, pour alimenter les classes supérieures.

La poursuite de cette politique (prévisible vu les dynamiques de l’UE) devrait logiquement conduire à l’introduction, tôt ou tard, des OGM – et donc à la sujétion complète de l’agriculture à la technique industrielle.

CONCLUSION :

Ce que montre « Souveraineté alimentaire, que fait l’Europe ? », c’est que l’Europe de Bruxelles n’est pas adaptée à la gestion de la politique agricole, parce que le cadre du capitalisme financiarisé est inadapté conceptuellement à la gestion d’une activité à forte inertie comme l’agriculture (le critère de décision étant le rendement financier, il entraîne mécaniquement une hiérarchisation des priorités incompatible avec la prise en compte des contraintes humaines, écologiques et sociales à long terme).

En somme, si l’on veut réellement une agriculture européenne « performante », au regard de ses vraies missions (pas le rendement pour le rendement, mais ce que nous mangeons), plus que la réforme de la PAC, c’est la refondation du cadre conceptuel de l’UE elle-même qui devrait être à l’ordre du jour. En ce sens, l’usine à gaz « PAC » pourra se complexifier et s’adapter indéfiniment : elle ne pourra jamais que piloter tant bien que mal, et surtout mal, un impossible ajustement. L’agriculture n’est pas soluble dans le capitalisme.

Ce n’est pas la PAC qu’il faut réformer, parce que ce n’est pas l’agriculture qui a besoin d’une nouvelle économie politique. C’est le capitalisme qu’il faut remettre en cause – et même, au-delà, le progressisme, le principe d’expansion indéfinie de la technique, dans son ensemble. La conclusion de « Souveraineté alimentaire, que fait l’Europe ? » est donc, fort logiquement, qu’il faut revenir à un contrôle local des productions, valorisant les producteurs d’aliments sains, opérant dans un cadre naturel.

Est-il besoin de dire qu’au regard de ce cahier des charges, il n’y a pas grand-chose à attendre de l’UE telle qu’elle est ?

NB : L’ouvrage examine aussi la question des conséquences du « changement climatique » sur l’agriculture. Mais, en l’occurrence, il prend, pour hypothèse de base, les thèses du GIEC. Etant donné le niveau de fiabilité très relatif de cette institution, nous avons exclu de la note de lecture cet aspect du propos.

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