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"Surveiller et punir : L’ère de la pénalité prédictive" | Recension de Lucien Cerise

Publié le : 17/01/2018 12:43:41
Catégories : Articles auteurs , Auteurs , Lucien Cerise , Recensions

Surveiller et punir : L’ère de la pénalité prédictive, de Nicolas Bourgoin (L’Harmattan, 2017).
Recension de Lucien Cerise


Surveiller et punir : L’ère de la pénalité prédictive, Nicolas Bourgoin, L’Harmattan, 2017.

Le dernier livre de Nicolas Bourgoin s’inscrit dans la continuité de ses travaux sur le contrôle social, notamment son ouvrage de 2013, La révolution sécuritaire (1976-2012). Cette révolution sécuritaire qui transforme la criminologie et les politiques pénales depuis une quarantaine d’années se radicalise avec l’irruption de la méthode prédictive au milieu de la décennie 2000. L’un des symboles en est le repérage des enfants « à risque » dès l’école maternelle, lancé sous le mandat présidentiel de Nicolas Sarkozy, mais il s’agit plus largement d’une vraie lame de fond technoscientifique propulsée par les Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication (NTIC), qui nous entraîne vers le transhumanisme et l’abolition cybernétique de la différence entre « sujets » et « objets », tous connectés et communicants au moyen de puces électroniques, implantées sous la peau ou remplaçant les code-barres. Nicolas Bourgoin montre que les changements en cours touchent non seulement le contrôle social en général – prévenir au lieu de guérir – mais encore la nature même des rapports sociaux en favorisant la montée en puissance de la suspicion généralisée et de la surveillance de masse – anticiper suppose de connaître.

Les traductions concrètes de cette nouvelle socialité sont multiples. Elles vont des outils marketing de prédiction préférentielle visant à anticiper les désirs d’achat des consommateurs afin d’optimiser les profits, jusqu’aux tentatives de prédiction des événements à risque (terrorisme, émeutes ou crises politiques) au moyen d’algorithmes alimentés par les données de surveillance numérique (data mining), en passant par les assassinats ciblés (une quarantaine sous la présidence Hollande), la surveillance de l’espace public par des caméras intelligentes capables de détecter des comportements « suspects » ou « menaçants » et de déclencher des « alertes préventives », l’instauration de sanctions contre l’apologie du terrorisme ou contre la consultation de certains sites web selon la doctrine du « pré-terrorisme », l’évaluation de la dangerosité psychiatrique par des outils actuariels et statistiques, et enfin la censure préventive de la parole sur Internet ou dans les salles de spectacle avec ce que Nicolas Bourgoin nomme la « jurisprudence Dieudonné », résultat d’une circulaire de Manuel Valls que l’on croirait inspirée de Minority Report.

Dans la seconde partie du livre, Nicolas Bourgoin montre que cette révolution prédictive a une ampleur géopolitique depuis le lancement aux USA, et par contamination dans tout le monde occidental, de la « guerre contre le terrorisme », officiellement pour protéger la population, officieusement pour intimider aussi l’opposition politique (affaires Julien Coupat en France, Mateusz Piskorski en Pologne). Le projet de tuer dans l’œuf toute menace par le repérage précoce des signaux faibles de radicalisation est la transposition sur le plan intérieur de la doctrine néoconservatrice de guerre préventive. Elle conduit à substituer à la légalité traditionnelle un droit pénal spécifique appliqué à un « ennemi intérieur » qui ouvre la porte à toutes les dérives, mesures d’exception arbitraires et internement de sûreté préventif dans des centres de rétention, à Guantanamo ou dans les prisons secrètes de la CIA. Surtout, cette méthode prédictive permet au pouvoir d’améliorer la gestion instrumentale du terrorisme, dans une perspective de terrorisme d’État et de stratégie de tension s’appuyant sur une cartographie minutieuse des candidats potentiels au passage à l’acte, qu’on laissera faire jusqu’au bout pour peser sur une opinion publique traumatisée, ou que l’on arrêtera de façon spectaculaire en communiquant dans les médias sur les « attentats déjoués », en fonction des besoins du moment.

En théorie, le droit pénal sert de garde-fous à l’arbitraire du pouvoir. Les deux piliers fondamentaux du droit pénal sont : l’individualisation de la peine et la pénalisation d’actes commis, c’est-à-dire dont la preuve a été apportée. La justice prédictive permet de s’affranchir de la nécessité d’apporter la preuve que le délit a été commis, puisque l’acte délictueux n’a pas encore été commis, par définition, et de diluer ce potentiel de culpabilité au-delà de l’individu pour l’étendre à un milieu sociologique. C’est ainsi que les deux fondements du droit pénal sont transgressés par le législateur lui-même, tout en respectant l’apparence du droit par un tour de passe-passe sémantique. En effet, sur le fond, pénaliser un individu ou un groupe pour son potentiel de dangerosité revient à commettre une injustice réelle pour empêcher une injustice potentielle. L’aberration juridique et philosophique de cette justice prédictive progresse néanmoins et s’établit comme nouveau paradigme, nouvelle grille de lecture normalisée et acceptée.

La fin de l’ouvrage montre les parallèles entre la mondialisation du capitalisme et la globalisation des politiques de sécurité, recommandée dans le rapport d’Alain Bauer de 2008, qui préconisait une fusion de la sécurité intérieure et de la défense nationale. Le capitalisme global entraîne une multiplication des risques et des menaces en raison de l’entropie générée par plusieurs facteurs liés : fin de la guerre froide, effondrement d’un monde bipolaire, effacement des frontières nationales et accélération des politiques de libre-échange. La montée en puissance du chaos voulue en partie par le pouvoir occidental incite ce dernier à une reprise en main autoritaire afin de se protéger des conséquences, contrecoups et chocs en retour. Les politiques liberticides des dirigeants globalistes visent un double standard découplé et asymétrique, fonctionnant sur le principe des vases communicants : augmenter leur liberté en diminuant celle du peuple, donc réduire la zone d’incertitude de leur propre pouvoir en réduisant l’imprévisibilité de la société civile, mais sans qu’elle puisse en bénéficier pour s’organiser, ce qui suppose de la maintenir dans l’incertitude et un chaos relativement contrôlé. Les dirigeants étatiques ou privés s’affranchissent ainsi progressivement des cadres légaux qui règlent leur propre politique – au moyen de l’état d’urgence ou de la multiplication des mesures d’exception – et regagnent ainsi du pouvoir discrétionnaire dans un contexte de remise en cause de leur légitimité par tous ceux qui refusent d’être sacrifiés sur l’autel de la mondialisation. Ce qui fait écrire à Nicolas Bourgoin que la pénalité prédictive, qui commande ces politiques arbitraires, est la « superstructure du capitalisme à son stade terminal ».

Lucien Cerise.


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