Évènement

Technique du coup d'Etat (Curzio Malaparte)

Publié le : 25/06/2009 00:00:00
Catégories : Politique

mussolini

Curzio Malaparte est un des personnages les plus intéressants de l’Italie fasciste. Tour à tour cadre du mouvement mussolinien, en délicatesse avec le régime, emprisonné et assigné à résidence pour ses écrits, c’est un « fasciste dissident »... qui terminera dans la peau d’un antifasciste reconnu comme tel.

Le rapprochement des deux termes, fasciste et dissident, aujourd’hui, peut surprendre dans la mesure où on se représente le fascisme comme un bloc homogène. Mais il suffit de lire « Technique du coup d’Etat », l’œuvre majeure de Malaparte, pour comprendre que cette vision est totalement erronée…


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Comment on s’empare d’un Etat moderne, et comment on le défend : voilà, en une phrase, le sujet de Malaparte.

Il regroupe sous le même nom, « catilinaire », tous les partis qui posent la question politique en termes révolutionnaires, communistes et fascistes confondus. Il aborde leur action sous l’angle technique, sans porter de jugement moral, sans se prononcer sur le fond des doctrines. Ce qui l’intéresse, c’est l’efficacité des méthodes employées.

Il analyse une série de coups d’Etat. Sur la « technique bolchevik », qu’il connaît bien pour avoir pu discuter avec certains acteurs des évènements, il établit tout d’abord qu’elle fut inventée et appliquée principalement par Trotski. Cette technique est efficace, et elle peut être transposée dans n’importe quel pays. Cette technique peut être résumée ainsi :

  • Ne pas attendre que le pouvoir tombe comme un fruit mûr, comprendre qu’il faut le faire tomber.
  • Comprendre aussi que le coup d’Etat ne sera pas accompli par le peuple, mais par une élite de révolutionnaires professionnels, peu nombreux mais organisés et compétents.
  • Comprendre encore que la stratégie doit être simple, parce que la rapidité du coup porté au cœur est essentielle.
  • Se procurer autant que possible les plans des réseaux téléphoniques, des canalisations d’eau, des égouts. Etre en mesure, le moment venu, de faire bouger les troupes plus vite que l’adversaire, et d’isoler rapidement un quartier, en frappant ses points névralgiques.
  • Profiter d’une situation de chaos, au besoin la créer (par une grève générale, par exemple), pour qu’un petit nombre d’hommes coordonnés puisse facilement manipuler des masses désorientées et atomisées. Préparer des relais d’opinion et d’influence (agitateurs) au sein de ces masses, pour pouvoir les activer de l’intérieur après le coup d’Etat, dans la phase de consolidation.
  • Créer, en prenant appui sur la situation de chaos, une paralysie de l’activité dans la ville où va se produire le coup d’Etat.
  • Préparer l’action par des « manœuvres invisibles », c'est-à-dire des déplacements de moyens sans uniformes, par petits groupes non repérables, qu’on concentre sans que personne, à part l’organisateur lui-même, n’ait une vue d’ensemble. Si possible, dissimuler ces mouvements dans les mouvements de masse, de type pendulaire, qui caractérisent les grandes métropoles.
  • Faire répéter les manœuvres décisives à l’avance, sans les accomplir tout à fait jusqu'au bout, et de manière là encore invisible, pour que chacun, le moment venu, fasse ce qu’il a à faire sans hésiter. En particulier, envoyer des éclaireurs repérer les lieux, sans armes ni signes distinctifs.
  • Au moment décisif, s’emparer non des lieux de pouvoir (qui viendront en dernier), mais des lieux techniques de l’infrastructure de commandement (gares, centraux téléphoniques). S’emparer des lieux clefs d’un seul coup, aussi vite que possible, sans laisser le temps à l’adversaire de réagir.
  • Faire courir aussitôt le bruit que le gouvernement s’est enfui, que son chef s’est suicidé, etc. Donner l’impression que la partie est déjà jouée, alors qu’en réalité, on n’a pris le contrôle que des relais de transmission.
  • Dès que les masses (et en particulier les troupes militaires) sont convaincues que l’insurrection a réussi, les agitateurs les poussent à s’y joindre. On peut alors s’emparer des lieux de pouvoir.

Malaparte poursuit son analyse en expliquant que cette technique inventée par Trotski fut perfectionnée par Staline, d’où la victoire finale de ce dernier. La technique de Staline ? Appliquer, dans l’univers bureaucratique, la logique du coup d’Etat définie par Trotski dans l’univers révolutionnaire, pour définir le contre coup d’Etat :

  • S’emparer des lieux de transmission de l’information dans la structure bureaucratique, sans chercher dans un premier temps à influer fortement sur son contenu.
  • S’appuyer sur la maîtrise des réseaux d’information pour influer non sur la ligne politique stricto sensu, dans un premier temps, mais sur les nominations, sur la construction de l’infrastructure d’Etat.
  • Exploiter la maîtrise des réseaux qu’on a acquise pour enfin porter le débat sur la place publique, en discréditant l’adversaire, en divisant ses partisans, en créant le trouble. A ce stade, ne pas encore prendre trop clairement position sur le fond, se positionner en conciliateur officiel, tandis qu’on crée la dissension indirectement, discrètement.
  • Retourner ainsi peu à peu les cadres, liés au réseau qui les a nommés, pour renforcer son influence au sein de la masse, sans l’utiliser fortement. Comprendre que les masses sont essentiellement passives, et qu’il est plus important de disposer d’agents d’influence compétents que de la sympathie du grand public.
  • Isoler progressivement l’adversaire au sein de la direction, en faisant sentir aux hésitants que l’appareil, à la base, lui est défavorable (et pour cause).
  • Une fois la position prédominante acquise, se préparer à porter le coup de grâce. Pour cela, s’emparer des services spéciaux, des unités de police d’élite. Les organiser rigoureusement, et leur faire faire des exercices « invisibles » pour les préparer à une action brutale sans que le peuple ne le voie. Exploiter des prétextes (menaces étrangères) pour justifier cette entreprise de préparation au flicage. Etre très attentif au recrutement des « équipes » ainsi constituées (par exemple, Staline interdisait qu’on y recrute des Juifs, dont il se méfiait à cause de leurs sympathies pour Trotski).
  • Lorsqu’arrive le jour de la confrontation, logiquement, la maîtrise de l’appareil d’Etat et des troupes d’élite suffit : l’adversaire n’est pas en mesure de réaliser un coup d’Etat, il doit au contraire subir celui qu’on a patiemment organisé pour contrer le sien par anticipation.


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Cette invention bochevik, le coup d’Etat par confiscation des relais de l’information, a été récupérée par l’Europe bourgeoise, continue Malaparte.

S’agissant de celle-ci, il décrit pour commencer le bordel ingérable de la Pologne de 1919, avec l’étrange général Pilsudski, bizarrement téméraire et indécis à la fois. Un bordel dont Malaparte fut témoin, en compagnie d’un certain commandant Charles de Gaulle, de la mission militaire française…

Arrivent les troupes de Trotski jusque sous les murs de Varsovie. Déjà, explique Malaparte, les Juifs s’agitent, ivres de joies et savourant leur revanche : pour eux, il n’y a aucun doute, l’armée de Trotski est la leur, elle les délivre des persécutions catholiques. Mais ils ne passent pas aux actes : les Juifs, dit Malaparte, peuvent organiser des putschs, pas les exécuter. Collectivement, il leur manque une certaine forme de la psychologie des foules. Et c’est ainsi, conclut Malaparte concernant Varsovie, que Trotski fut vaincu aux portes de l’Europe bourgeoise : il avait atteint la frontière d’un monde où les Juifs (interprétation de Malaparte) n’avaient pas les « relais de transmission » nécessaires pour agiter le peuple.

En face, dans le camp bourgeois, on trouve à la même époque en Europe d’autres inconséquences, d’autres faiblesses, et la même ignorance de la « technique du coup d’Etat ». Les libéraux et les sociaux-démocrates défendent la machine d’Etat comme on le faisait au XIX° siècle, mais ils n’ont rien à redouter de leurs adversaires, car en général ceux-ci sont tout aussi incompétents. Si les coups d’Etat échouent en Allemagne, l’un après l’autre, pendant la période tumultueuse qui suit 1918, c’est parce que les deux camps sont également incapables de mouvoir des forces rapidement, pour frapper au cœur après une minutieuse préparation. Tous, au fond, pensent qu’il faut qu’un coup d’Etat préserve au moins les apparences de la légalité, pour que le nouveau pouvoir puisse réclamer une certaine légitimité. Les conceptions bolcheviks (« le pouvoir est au bout du fusil », disait Lénine) n’ont pas atteint les dirigeants européens, qu’ils soient conservateurs ou révolutionnaires (ce même Lénine disait d’ailleurs des révolutionnaires allemands qu’ils « n’attaqueraient pas une gare sans prendre leur ticket de quai »). Le maximum de brutalité envisageable pour un coup d’Etat est la menace sur le corps législatif, comme dans le coup d’Etat de Brumaire. La conception bolchevik « neuf grammes de plomb dans la nuque pour quiconque se dresse contre nous » est encore impensable en Europe – du moins jusqu’à l’apparition du fascisme.

Malaparte analyse le coup d’Etat mussolinien comme l’instant où la « technique » de Trotski pénètre en Europe – mais ce sont les ennemis de Trotski qui l’y font entrer. Usage délibéré de la violence, affirmation qu’elle fonde en quelque sorte la légitimité, occupation systématique des centres techniques du pouvoir, avant ses centres institutionnels, diffusion de fausses nouvelles pour faire croire au succès du Coup avant même que le travail d’occupation des lieux de pouvoir soit achevé : l’essentiel de la méthode Trotski est là.

Il y a évidemment des nuances. Les fascistes s’affichent. Ce ne sont pas des adeptes de la « manœuvre invisible », ils préfèrent la force écrasante, apparente, impressionnante. Mais ces nuances ne traduisent que les différences de contexte : les fascistes s’affichent parce qu’ils ont l’armée avec eux, tout simplement. Pour la même raison, ils ne soulèvent pas les masses, se contentant d’intimider les adversaires et de compter sur le réflexe d’ordre des braves gens. Et parce qu’ils veulent l’ordre au lieu du désordre, ils ne mobilisent pas les masses ouvrières : au lieu d’agitateurs chargés de propager la révolte, ils ont des équipes spéciales, capables de représailles sanglantes, qui intimident les ouvriers et les dissuadent de se révolter. Leur force, c’est leur capacité de concentration de troupes nombreuses, parfois des milliers d’hommes, en un point donné : puis le balayage, impitoyable, avant de se disperser et de se concentrer à nouveau, sur une autre ville. Manoeuvres invisibles, coup au coeur : toute la technique de Trotski.

Mutatis mutandis, en somme, les fascistes appliquent l’enseignement de Trotski, mais en l’adaptant à leurs propres forces et faiblesses…


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Malaparte conclut par le cas Hitler. Il écrit en 1932, donc avant l’arrivée au pouvoir des nazis – mais ce qu’il dit a été confirmé par la suite des évènements.

Pour Curzio Malaparte, Hitler fait semblant d’être fasciste. En réalité, il ne veut pas de la guerre civile. Il affecte de la préparer, pour ne pas avoir à la faire. En réalité, il vise à la conquête du pouvoir par la voie légale, et la violence de ses troupes n’est là que pour garantir la possibilité de cette voie. La discipline qui caractérise ses troupes n’est pas tant là pour garantir leur efficacité dans la future guerre civile, que pour les préparer à discipliner à leur tour un peuple allemand qui marcherait tout entier au pas. En réalité, Hitler redoute les authentiques révolutionnaires de la SA, bien plus qu’il n’escompte les utiliser. C'est qu'à la différence de Mussolini, qui après avoir écrasé les organisations ouvrières retourna la violence fasciste contre la bourgeoisie libérale, Hitler, lui, n'avait pour Malaparte en tête que la défense de l'ordre bourgeois, cuisiné à sa propre sauce.

Fondamentalement, conclut Malaparte, Hitler est un réactionnaire, pas un socialiste. En cela, il diffère radicalement de Mussolini – et s’il arrive au pouvoir, conclut l’auteur de « Technique du coup d’Etat », ce sera simplement parce que la bourgeoisie allemande aura compris que le meilleur moyen d’éviter les coups d’Etat, ce sont les simulacres de coup d’Etat.

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