Évènement

The Revolution, a Manifesto (Ron Paul)

Publié le : 13/10/2009 00:45:08
Catégories : Politique

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Voyons de plus près ce que propose Ron Paul, un des rares politiciens américains à conserver quelque crédit, dans la mesure où cela fait maintenant trente ans qu’il ne cesse de dénoncer l’absurdité de la politique suivie par l’oligarchie US…

Pour Ron Paul, l’alternance Rep/Dem qui rythme la vie politique américaine n’a rigoureusement plus aucun sens. Les deux partis institutionnels sont les deux faces de la même (fausse) monnaie. Et depuis trente ans, le débat est cadenassé par cette fausse alternance.

Mais, continue le remuant congressman texan, cela va changer. Pourquoi ? Parce que cette fois, l’Amérique est vraiment en faillite. La catastrophe n’est plus un péril devant, que dénoncent les cassandres. C’est un fait avéré.

Quelle analyse Ron Paul propose-t-il de cette catastrophe ? Et quel remède préconise-t-il ?


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Ron Paul est un libertarien. Pour les lecteurs peu au fait des spécificités américaines, disons que c’est un libéral-populiste. Etrange rapprochement de termes qui, dans les catégories françaises, semblent totalement irréconciliables. Mais rapprochement qui, aux USA, fait sens : un libertarien est partisan de la liberté individuelle, et même de l’individualisme, mais aussi de la défense du peuple contre les puissances d’argent – le ciment de cette alliance a priori impossible (d’un point de vue français) étant l’individualisme organique défendu par la Constitution des Etats-Unis.

On pourra trouver choquant le rapprochement des notions de libéralisme et de populisme. On pourra s’étonner qu’après l’évolution désastreuse du système américain, il se trouve encore aux Etats-Unis une majorité de dissidents pour ne pas voir que l’individualisme est le terreau du centralisme, lui-même terreau du totalitarisme. Bref, on pourra s’étonner que les Américains continuent à croire que le retournement de leur projet collectif contre sa pure expression provient uniquement de la perversion de ce projet, et non d’un vice inscrit dès l’origine dans sa matrice même.

On pourra tout cela. On pourra même relire Francis Parker Yockey (note de lecture à venir). Pour autant, il faut reconnaître une chose au docteur Ron Paul : il est possible que sa foi dans l’individualisme américain comme moteur de progrès soit irrationnelle, mais au moins, de cette irrationalité il déduit une vision du monde qui reste raisonnable. A une époque où les neocons sont parvenus à nous faire regretter Huntington, et où les émules Bzrezinski menacent de nous faire bientôt regretter les neocons, un Américain comme Ron Paul est un allié pour les hommes de paix.

Ron Paul refuse qu’on le définisse comme isolationniste. Au contraire, c’est à ses yeux l’actuel impérialisme US qui constitue la nouvelle forme de l’isolationnisme : une Amérique trop faible pour sa puissance devient unilatéraliste parce qu’elle ne peut plus penser l’altérité ; voilà, nous dit Ron Paul, de quoi il s’agit : l’isolationnisme, devenu agressif.  Lui se définit comme non-inverventionniste. Il ne veut pas d’une Amérique qui s’isole, il veut une Amérique qui s’occupe de ses propres problèmes et cesse d’en créer dans le monde. Il s’esbaudit que son pays ruiné paye chaque année pratiquement 1.000 milliards de dollars pour maintenir sa présence militaire et stratégique à l’étranger (Pentagone + aides diverses), alors que les USA ne sont en réalité menacés par personne. Sans aller jusqu’à évoquer ouvertement un attentat « false flag », il présente le 11 septembre comme un moment dans une politique étrangère des Etats-Unis marqués par une démesure de plus en plus inquiétante, et fait remarquer que l’inertie des autorités face à la menace « Al-Kaïda », avant les attaques, ne peut que susciter l’étonnement.

Ron Paul prend également position contre la guerre d’Iran, et qualifie la guerre d’Irak d’absurdité, dans laquelle les neocons (qu’il rebaptise « faux conservateurs ») ont entraîné les USA par une succession de manipulations scandaleuses. Il recommande que l’Amérique cesse d’aider Israël (ainsi que les ennemis d’Israël), et traite désormais l’Etat hébreu en pays certes non hostile, mais pas nécessairement allié. C’est que pour Ron Paul, la politique étrangère des USA est en réalité la politique menée par l’appareil fédéral à l’étranger pour détruire l’Amérique. Il analyse l’impérialisme neocon comme une stratégie visant, en entraînant les USA vers l’aventure extérieure et la ruine économique, à détruire la Constitution des Etats-Unis, pour rendre possible un véritable coup d’Etat, et la confiscation du pouvoir par une oligarchie s’appuyant sur l’Empire pour détruire la Nation.

En face de cette menace, Ron Paul propose aux Américains de se retrancher dans leur ultime forteresse : la Constitution. Démarche logique pour un Américain : aux USA, la Constitution, avec un grand « C », joue pratiquement le rôle d’une personne artificielle du Souverain – une autorité symbolique, dont la fonction politique n’est pas sans évoquer l’écho religieux du principe protestant d’autorité de l’Ecriture.

Ron Paul préconise d’utiliser la Constitution, en revenant à son esprit initial (donc avant Lincoln, et surtout avant Theodor Roosevelt), pour refonder un système de pouvoir appuyé sur les localismes, contre le centralisme capté par l’oligarchie impérialiste. Là encore, la démarche peut surprendre un Français : chez nous, le localisme est vu comme une menace contre la puissance protectrice de l’Etat-nation. Mais il faut se souvenir que les USA ne sont pas un Etat-nation, en tout cas pas au sens européen du terme. Il existe une « nation » américaine, mais ce n’est pas une « nation » au sens européen du terme. Il existe un Etat américain, mais ce n’est pas un Etat au sens européen du terme. La tradition américaine est très différente de la nôtre : là-bas, l’Etat est vu non comme le protecteur des citoyens, mais comme une menace sur les libertés. Les Américains, pour des raisons culturelles très profondes, ne vont donc pas opposer au mondialisme le même type de résistance que les européens. Leur mode de résistance, c’est la défense des autonomies locales par le droit constitutionnel et dans le cadre de la Constitution, contre le centralisme qui sert de base à l’impérialisme. Bien comprendre ceci : il ne s’agit pas démanteler les USA, mais au contraire de les faire vivre à travers la déconcentration des pouvoirs. Il y a là une nuance très importante, et sans doute difficile à saisir pour un Français : aux USA, la force qui dissout veut le centralisme et l’éclatement, et la contre-force qui refuse la dissolution veut la déconcentration et la Constitution. Les catégories françaises ne permettent tout simplement pas de penser de manière adéquate : il faut intégrer les catégories américaines si on veut comprendre exactement ce qui est en jeu.


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Au-delà des spécificités culturelles et institutionnelles des Etats-Unis, cette résistance « ron-pauliste », qui naît aux Etats-Unis et à laquelle il faut prêter grande attention, conduira sans doute bon nombre de combats faisant écho à ceux que les peuples européens vont mener dans l’avenir, de leur côté.

Il y aura bien sûr des différences : outre le localisme, on peut citer une très grande méfiance à l’égard de l’Etat-providence (pour Ron Paul, une fiction qui permet à chacun de croire qu’il peut impunément vivre aux crochets de tous), et de l’Etat économiste en général (pour Ron Paul, le meilleur gouvernement, en matière économique, est celui qui gouverne le moins – d’où un refus sans concession de toute forme de planification). Mais il y aura aussi de nombreux points communs :

-          le refus de la culture de mort (le médecin Ron Paul explique, de manière très claire, pourquoi le « droit à l’avortement » fonde une véritable culture de mort) ;

-          la méfiance à l’égard des oligarchies (financières, en particulier) ;

-          la volonté de refonder la souveraineté nationale, en particulier en matière commerciale (en faisant sortir les USA de l’OMC !) et financière (en fermant la FED ! – avec rétablissement de l’étalon-or à la clef) ;

-          le refus des législations liberticides (abolition du Patriot act) ;

-          la défense de la famille (y compris dans son droit à choisir l’éducation reçue par les enfants) ;

-          et enfin, last but not least, la fin de l’Empire américain, avec le retour au pays des troupes US présentes à l’étranger.

En conclusion, « The Revolution, a Manifesto » est indiscutablement un livre à lire. Le niveau théorique n’est évidemment pas très élevé, mais c’est normal : c’est un livre écrit par un politicien en campagne, pas un ouvrage de fond. En outre, le docteur Paul sait soigner son électorat « red states », d’où des contorsions parfois surprenantes. On s’amusera par exemple à voir comment il s’arrange pour désavouer le monétarisme pratique (c'est-à-dire ce à quoi a conduit concrètement retourné contre lui-même) sans jamais poser sur le fond la question Milton Friedman (c'est-à-dire ce que Friedman prétendaitd’un point de vue libéral (référence à von Mises). Mais bon : on se doute bien que ce n’est pas dans un manifeste politicien qu’on va trouver une critique exhaustive, désintéressée et approfondie de l’épistémologie nominaliste fondatrice de l’école de Chicago (et des intérêts de classe qui ont rendu possible le règne de cette épistémologie), ou encore une véritable réflexion de fond sur l’absurdité qu’il y a à prôner un libre-échange entre des économies tout simplement non comparables, et en plus dans le cadre d’un régime de changes ô combien manipulé… le monétarisme – comment il s’est que le monétarisme aurait comme résultat) – et on sourira sans doute franchement en voyant avec quelle lourdeur ce bon docteur Paul souligne que sa critique anti-FED est conduite

Ce qu’on retient, en fermant « The Revolution, a Manifesto », c’est qu’il existe une Amérique encore capable de se penser autrement que comme la plèbe de l’Empire… Une Amérique, donc, qui, si elle s’impose à la faveur du chaos, nous fichera la paix.

Quant à savoir si cette Amérique trouvera son destin dans la reprise de son projet libéral, individualiste et capitaliste… ma foi, ça, c’est le problème des Américains. S’ils veulent continuer à essayer leur voie spécifique, grand bien leur fasse ! – Tout ce qu’on leur demande, c’est de l’essayer chez eux.

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