The usual suspects, version Soral

Publié le : 13/09/2007 00:00:00
Catégories : Archives Scriptoblog (2007-2013) , Articles par thèmes , Auteurs , Michel Drac , Politique

AS

« L’université d’été » de l’association Egalité et Réconciliation, en fait une sorte de congrès fondateur, se tenait en région parisienne, à Villepreux, les 8 et 9 septembre. Avec Roubachof, nous y étions, d’où ce chtiot compte rendu...

Samedi matin. Il fait beau, et la veille au soir, le XV de Systémie a été battu par les Pumas en match d’ouverture de la Coupe du Monde. J’ai la pêche en allant choper le RER. Homo festivus l’a eu dans l’os, je vais passer deux jours en compagnie d’une bande d’infréquentables et le week-end s’annonce magnifique : que demander de plus ?

D’emblée, nous comprenons, en arrivant sur place, que nous n’allons pas assister à une UDT au sens classique du terme. Les gens qui se retrouvent à Villepreux, ce samedi matin, ne se connaissent pas ou peu. Ce n’est pas un mouvement politique qui naît, c’est un embryon d’embryon de mouvance. De petits groupes se forment. Quelques solitaires s’enferment dans la fumée d’une cigarette. On dirait une cour de lycée le jour de la rentrée scolaire.

L’idée des organisateurs est probablement de « tester » les réactions de ce public hétérogène. Démarche intéressante. En chemin depuis le RER, un trio m’a pris en stop. Dans la caisse, un inconnu en casquette me demande « d’où » je viens, sur le plan idéologique. Je lui explique que je viens de chez moi, c'est-à-dire que je n’appartenais jusqu’ici à aucune chapelle. J’ajoute que depuis 1997, je vote Le Pen parce que c’est le seul mot de cinq lettres que nos dirigeants me laissent leur dire – et qu’à défaut de nous éviter la catastrophe, du moins cela m’aura soulagé. L’homme à la casquette me présente alors le gonze assis à côté de moi, à l’arrière de la caisse. J’apprends que c’est un ex-militant communiste et qu’il est, paraît-il, moins modéré que moi. J’observe le spécimen du coin de l’œil. Il semble contrarié. Je lui concède que finir en portefaix de Clémentine Autain est une raison valable de faire la tronche. Le gars hoche la tête, mélancolique.

D’où sortent les 200 personnes qui composent le public de cette UDT atypique ? Sur le plan de la provenance idéologique, il est difficile d’être précis. On remarque cinq ou six jeunes gens coiffés très ras, docs et polo ad hoc. On note aussi un stand du « Socialisme Révolutionnaire Européen ». Ceux-là, les durs de dur, on sait d’où ils sortent, évidemment. Mais ils sont très peu nombreux. 5 % du public, à tout casser.

Le reste de la troupe est anodin, anonyme et passe-partout. Impossible d’en déterminer la provenance. A en juger par les conversations autour de moi, la « gauche » prédomine assez nettement.

Ce n’est visiblement pas le public habituel du FN. C’est jeune et assez divers sur le plan ethnique. Ça a dans les trente ans de moyenne d’âge, c’est d’origine nord africaine à 10 % environ, c’est très masculin (80 %) et visiblement, c’est plutôt sportif. Je pressens pas mal d’étudiants et de jeunes gars en galère, mais il doit aussi y avoir du prolétaire tendance fier d’être prolo, du sous-off de l’armée de Terre et sans doute, ici ou là, quelques rats de bibliothèque. A vue de nez et sous réserve d’inventaire, je dirais que c’est tout simplement le lectorat d’Alain Soral.

La proportion d’indicateurs des renseignements généraux n’étant pas connue, nous la présumerons marginale…

A onze heures et quelques, le cycle de conférences commence. Soral a décidé d’attaquer par Christian Bouchet, monsieur VOXNR, ex Unité Radicale, ex Troisième Voie.

Le thème : « l’islam et le combat national, plaidoyer pour une approche pragmatique ».

Ça passe ou ça casse, tel est le nom du film.

Bouchet commence par démontrer que l’islamophobie n’est pas consubstantielle au nationalisme français. Démonstration convaincante : l’Afrique du Nord musulmane était jadis une terre de mission pour la droite nationaliste française – une terre où l’antijudaïsme faisait passerelle entre l’islam et le nationalisme français post-affaire Dreyfus. Par la suite, et même si l’antijudaïsme passa au second plan, l’islam restait un allié pour les nationalistes. Encore dans les années 70, il était vu comme une religion « naturellement portée à la droite politique ». Duprat disait des « frères musulmans » qu’ils défendaient une « version islamique » de l’idéologie défendue, à la même époque, par le Front National. Plus tard encore, on sait que Le Pen rencontra le leader de l’AKP, en Turquie, et qu’il fut reçu à l’ambassade d’Iran.

S’appuyant sur ce rappel d’un passé que de toute évidence il ne renie pas, Christian Bouchet poursuit en signalant, toujours à bon droit, que l’islam est de facto une force de résistance à la « culture Benetton ». Sur ce plan, le gaillard joue sur du velours : il a beau jeu de dénoncer l’absurdité du positionnement des anti-immigrationistes islamophobes en transe. A quoi cela rime-t-il d’interdire aux musulmans de rester fidèle à leur tradition, si l’on entend les empêcher de devenir français ? De deux choses l’une : ou bien l’on veut les éloigner de leurs racines, et alors il faut assumer qu’ils se fondront dans la population française ; ou bien l’on veut les renvoyer « là-bas », et alors il faut leur reconnaître le droit de conserver leurs traditions propres.

La suite de la démonstration est moins convaincante. Christian Bouchet affirme qu’en retrouvant la fierté de leurs racines, ces Français musulmans cesseront de se haïr, ce qui leur donnera la force de se réconcilier avec les autres Français. Ce n’est pas tout à fait faux, bien sûr. Mais c’est très réducteur. Le déracinement fabrique de la haine, c’est l’évidence. Mais le ré-enracinement dans une pureté islamique fantasmée en fabrique tout autant.

Vient le moment de vérité. Mister Bouchet parle, au détour d’une phrase, de « l’entité sioniste ». Avec Roubachof, nous échangeons un coup d’œil entendu. On a vu la queue du loup !

Comprenez bien ce qui nous dérange. Que Bouchet dénonce l’islamophobie comme une pathologie instillée à certains milieux nationalistes par la propagande « atlanto-sioniste », pas de problème. Son propos recouvre une réalité que nul ne peut nier, sauf à se ridiculiser. Mais quand, sous prétexte de refuser l’islamophobie, il nous demande de cautionner l’antisionisme, ça coince. On peut être à la fois non islamophobe et non antisioniste, tout comme on peut être non islamophile et non sioniste.

En somme, mister Bouchet en fait trop. Le public, d’ailleurs, ne lui envoie pas dire. Un monsieur se lève et explique ce que tout le monde sait, à savoir que certains musulmans posent un vrai problème. Qu’il existe une véritable tradition d’intolérance dans l’islam, religion politique pour laquelle puisque « Allah est le seul Dieu » et puisque son Royaume est de ce monde, il convient que l’islam devienne la seule religion et l’Oumma la seule communauté.

J’approuve en grande partie ce que dit cet intervenant, même si je ne dirais pas les choses comme lui. Il dit : « l’islam ». Personnellement, je dirais : « un islam » - après tout, la présence d’un certain nombre de musulmans à cette UDT semble indiquer que l’Islam n’est pas nécessairement l’attachement politique prioritaire des musulmans. C’est d’ailleurs, si j’ai bien compris, la ligne que Soral défend. « Sur ce point », dit-il, « je demande qu’on travaille sérieusement, en sortant des clichés simplificateurs. »

Ouais, ça me va. Bossons, discutons, analysons, et faisons-nous une opinion honnête, pour une ligne politique pragmatique. Ça me va beaucoup mieux que l’anti-atlanto-sionisme du sieur Bouchet. Ne pas faire la guerre des sionistes pour le compte des sionistes, d’accord. Mais ne pas non plus faire la guerre des antisionistes pour le compte des arabes, SVP.

Plusieurs musulmans interviennent ensuite, qui se présentent comme des patriotes français. Ils demandent, eux aussi, un examen lucide et attentif de leur religion. Un monsieur à la pilosité raisonnable explique que l’islam, c’est comme n’importe quelle religion : une auberge espagnole. Il y a d’après lui pas mal de types qui se disent musulmans, et ne sont que des usurpateurs. Il n’a pas le temps de préciser ce qu’il entend par là, mais on est très loin, en tout cas, des beuglements hystériques de la « rue arabe » complaisamment filmée par « nos » médias, lors de quelques affaires récentes.

Après cette entrée en matière musclée, avec le gars Roubachof, comme on aime enfoncer les portes pour être sûrs qu’elles sont ouvertes, on se répartit le boulot. A la pause, je vais demander à Soral ce qu’il pense de l’emploi de l’expression « entité sioniste ». Réponse de Soral : « C’est le problème de Bouchet. » J’insiste (toujours enfoncer les portes) : « Donc, ce n’est pas le problème d’ER. » Réponse de Soral, après un léger temps d’hésitation : « Non. »

OK. Reste à savoir combien de temps on peut bosser avec un mec comme Bouchet et rester sur une ligne de neutralité...

Pendant ce temps-là, Roubachof va voir Bouchet et lui fait remarquer qu'il a une tendance un peu maniaque à parler d' « entité sioniste » au lieu d’« Etat d’Israël », et à voir les juifs derrière tous les maux du monde. Bouchet affecte de prendre ça à la rigolade. « Ouais, manière d’épater le bourgeois… »

Ça le fait marrer, m’sieur Bouchet.

Ben pas nous.

Nous autres, ici, sur Scriptoblog, on a quelques copains qui ont de la famille en Israël. On en a même qui envisagent d’aller y vivre.

Or donc, comme on connaît ces gens, on n’arrive pas à se mettre dans l’idée qu’ils sont des abstractions, vivant dans une entité.

La nation israélienne existe, parce qu’un fait accompli, c’est un fait accompli. Et cette nation a le droit de vivre comme toutes les autres nations du monde. Ces cinq ou six millions de mecs ont le droit de vivre sans prendre des roquettes sur le coin de la gueule.

Que la politique de colonisation israélienne ait parfois été honteuse, c’est un fait. Mais cela ne permet pas de nier le droit des Israéliens à exister. Les gens n’ont pas à justifier de leur existence. Jamais.

Tenez, une blague, pour comprendre où ça nous mène, les références ludiques à « l’entité sioniste » : imaginez que demain, au nom d’un Etat mondial à édifier, l’Empire qualifie la France indépendante d’« entité gauloise ». Vous trouveriez ça drôle, vous ?

*

Après Christian Bouchet, ER nous offre un monsieur libanais, dont je n’ai pas retenu le nom. Dans une intervention rapide et assez confuse, ce brave homme nous raconte son association, la vie du Liban, et nous confirme que le général Aoun a conclu une alliance avec le Hezbollah, intégré donc à la résistance libanaise (à moins qu’on ne considère que c’est le général Aoun qui a été intégré à l’internationale islamiste, ce qui paraît tout de même assez invraisemblable).

Roubachof hésite. Pourquoi ce monsieur vient-il nous raconter tout cela ? Pourquoi lui tendre le micro ? Veut-on nous faire comprendre qu’il faut savoir s’entendre avec les musulmans pour préserver l’unité nationale face au risque d’agression étrangère ? Ou bien s’agit-il d’enfoncer le clou sur une ligne antisioniste ? En tout cas, ce qui est certain, c’est que le Liban, comme modèle anticommunautariste, c’est plutôt loupé.

Bref, nous n’en saurons pas plus. Nous avons droit dans la foulée et sans transition à l’intervention de Franck Timmermans, le président du parti populiste, un petit mouvement rallié à l’union des patriotes sous la houlette du FN. Discours très politique, presque un discours de meeting électoral, en fait. Le thème : Sarko, sa vie, son œuvre.

Présentation rapide du parcours pied-nickelesque de notre vénéré génie des Hauts-de-Seine. Théorie de Timmermans : Sarko est d’abord l’homme d’un réseau politico-mafieux, celui de Charlie Pasqua (milieu ashkénazo-corsico-affairiste de l’axe magique La Défense-Neuilly), et il n’est que secondairement le chargé de mission du haut patronat français (Bouygues, Dassault, Lagardère). C’est la continuation de la magouille par d’autres moyens, point final.

Théorie qui me laisse dubitatif. A mon avis, étant donné la chronologie des faits et les rapports de force réels, Sarko est d’abord l’homme du haut patronat (de Dassault, en premier lieu), et secondairement le boss de la mafia politicarde du 92.

Par exemple, voici ce qui me fait tiquer. Timmermans affirme que Sarko a conquis les patrons français un à un, dans les années précédant l’élection. Moi, je veux bien, mais enfin, Sarko a commencé sa carrière d’avocat en débrouillant la succession Dassault. Donc il n’est pas parti du milieu politicard pour conquérir les milieux d’affaires, il a fait le trajet inverse. Il a été mandaté par le haut patronat, plus ou moins lié à la Grand Loge Nationale de France, pour prendre la tête des réseaux politicards du 92. C’est dans ce sens-là qu’il faut lire sa carrière, à mon avis !

Enfin, c’est mon avis, mais au fond, ce que je dis…

Timmermans a peut-être raison, après tout. Comment être sûr ? Qui sait ce qui se passe à la Cour des Borgia, à part les Borgia eux-mêmes ?

Ce qui est intéressant, dans l’analyse de Timmermans, de toute façon, ce n’est pas tellement la chronologie du sarkozysme. Ce qui est intéressant, c’est sa compréhension du caractère de Sarkozy. Un boulimique. Un type qui ne saura pas où s’arrêter. Sa méthode, c’est le « vampirisme organisateur », il faut qu’il avale tout et qu’il intègre tout dans son système. Son besoin de plaire est tel, son appétit de reconnaissance est si insatiable, qu’une fois mis en place le concept du libéralisme sécuritaire, il va phagocyter l’ensemble du paysage politique, tout faire tenir dans sa machine. Il avale tout, Sarko : les people (dont ils souvent arrangé les dossiers fiscaux, à l’époque où il trônait au ministère des finances), la droite, la gauche, les milieux d’affaires, les lobbys (communautaires, en particulier). Il a même avalé la communication frontiste (il paraît qu’il a visionné les discours de Le Pen pour les imiter). Il supplante jusqu’à sa propre équipe ! Il n’en aura jamais assez.

Conclusion ? Il va faire l’unité du système après avoir tout ramené au système. Conclusion de la conclusion : s’il se plante, il risque d’entraîner tout le système avec lui, aucune solution de rechange. Et comme il va être confronté à des problèmes lourds, dette publique en hausse, Union Européenne en panne, syndicats en crise, retraites non financées, il risque de sombrer, d’imploser, d’un seul coup, entraînant la République dans sa faillite personnelle. Avis de gros temps.

Ça se tient, comme analyse. Roubachof me fait remarquer que Soral tire la gueule quand Timmermans lance : « Sarko ramène tout à lui, Sarko s’écroulera, et ce sera le chaos. Quelle bonne nouvelle ! »

Je comprends qu’on tire la gueule, en entendant un mec se féliciter du chaos qui menace.

Mais en attendant, le chaos menace. Rien à redire à cela, c’est du domaine du constat. Avec Sarkozy, tout est vraiment possible.

Je trouve qu’elle commence bien, cette UDT.

*

C’est l’heure du repas. Pendant le méchoui, nous faisons le point. Tout cela fait coq à l’âne. C’est intéressant, on sent qu’il y a une véritable soif de réflexion dans le public, les questions posées démontrent la maturité de la salle… mais ça fait coq à l’âne. On passe de la ligne VOXNR au parti populiste en transitant par le Liban. On oscille entre la réflexion sociopolitique et le discours partisan, il y a comme une hésitation sur la nature même de la démarche.

De ligne générale, point. Une volonté de dialogue et un appétit d’idées neuves, c’est tout. C’est à la fois beaucoup et très peu. Nous sommes perplexes. Intéressés, mais perplexes.

Le temps de passer aux stands pour m’acheter un Michéa et un Clouscard (depuis le temps que je devais les lire), et on embraye sur la présentation d’une « consultante en communication ». Où l’on nous parle des techniques de com déployés par Sarko. Où l’on a confirmation que l’animal utilise la programmation neuro-linguistique. Où l’on nous explique qu’en face d’un type qui utilise ces techniques de manipulation, il faut être capable de répondre avec les mêmes techniques. Où l’on apprend donc que, pour convaincre l’interlocuteur, il faut éviter de le braquer, il ne faut pas lui dire « oui mais », il faut reformuler son propos, se l’approprier, partager sa perception – bref, ça tourne au cours de communication, pour un peu on se croirait à un séminaire VRP.

Visiblement, le message passe mal dans une partie du public, et à mon avis, c’est dommage. Je comprends que dans une réunion où l’on est supposé parler du fond, ce type de démarche hérisse. N’empêche : la « consultante » a raison, en face d’un Sarkozy qui fait de la PNL, il faut savoir communiquer.

Elle propose de faire quelques exercices de com. Par curiosité, je tente une expérience. Petit jeu test : si quelqu’un vous dit « ça ne sert à rien de lutter, la mondialisation a gagné », que lui répondre ? Je propose comme réponse : « La mondialisation a gagné, mais comme elle recouvre un projet inapplicable, sa victoire annonce sa défaite. » Commentaire de la « consultante » : le fond est habile, seulement attention, on a entendu le « mais ». La forme, ça ne va pas.

Elle a raison. Je dis « mais », donc je braque mon interlocuteur. Elle a raison… mais elle ne me dit pas comment dire « mais » sans dire « mais ». C’est que, voyez-vous, je suis obligé de dire « mais ». Il y a une différence de nature entre le message que Sarko distille à coups de PNL, et celui que les dissidents doivent lui opposer. Sa Majesté joue en position de force, elle occupe le terrain, les concepts sur lesquels elle s’appuie sont appropriés par les masses. La com sarkozyste se coule dans la doxa, parce qu’elle est au service du pouvoir. C’est un discours qui rencontre l’opinion. Par opposition, les dissidents sont obligés de dire « mais », parce qu’ils jouent en contre – nous ne visons pas l’opinion, mais la vérité. Nous sommes l’antithèse. La nature dialectique de notre message fait que les techniques de sophistique utilisées par un Sarko nous sont très difficilement accessibles. La forme consensuelle qui colle spontanément à son discours est en décalage permanent avec le nôtre.

Une fois de plus, l’intervention proposée se solde donc par un ensemble de questions sans réponse. Des pistes de réflexion sont ouvertes, mais pour l’instant, aucune ne débouche. C’est frustrant. Intéressant, mais frustrant.

Toujours en passant du coq à l’âne, voici qu’un monsieur vient nous parler d’Internet. Si je comprends bien, il s’agit du webmestre du site VOXNR. Hum, vu ce qu’on a entendu ce matin… Enfin bref, on va l’écouter quand même.

Et on a raison, car ce qu’il dit est intéressant. En gros, il nous explique qu’Internet est une langue, et que la langue est la meilleure et la pire des choses.

La pire des choses, tout d’abord. L’ouverture du réseau télématique n’a pas été acceptée par le pouvoir en vue de libérer la parole, mais pour renforcer la communication déployée par les USA. Ceux-ci maîtrisent l’essentiel de l’infrastructure sous-jacente, et jusqu’à une date récente, le flux d’information était clairement orienté depuis les USA vers le reste du monde.

La meilleure, ensuite. Ce réseau conçu au départ comme un instrument de normalisation a été détourné de sa finalité. Spontanéiste par nature, il se prête à la récupération.

Et « nos milieux », dans tout cela ? Eh bien, le bilan n’est pas glorieux…

Tout le problème est de construire progressivement une véritable maîtrise de l’outil, maîtrise que pour l’instant, les milieux « natios » n’ont absolument pas développée. Il faut des structures, des équipes, des contenus dignes de ce nom. Il faut aussi, autant que faire se peut, des solutions d’hébergement dédiées. Bref, mister je-ne-sais-plus-son-nom nous offre un plaidoyer pour une structuration de l’Internet mal pensant.

Le gars conclut par un rapide tableau du peuple des forums – « un monde où les colleurs d’affiche se prennent pour des idéologues, ce qui évite à ces trolls d’avoir à coller des affiches… ».

No comment.

J’ai les noms, mais je les garde pour moi.

Tout cela est intéressant, mais une fois de plus, on reste sur sa faim. Au-delà du vœu pieu, à ce stade, point de plan d’action structuré. Mister VOXNR nous confirme qu’il serait temps de s’organiser. En tant que très modeste co-webmestre du très modeste et ultra-confidentiel site Scriptoblog, je souscris. Je signe des deux mains. J’applaudis en même temps. Mais surtout, j’aimerais bien qu’on nous dise comment on s’organise.

Eh bien, nous ne le saurons pas aujourd’hui. L’exposé s’arrête là. Toujours cette même impression. Intéressant, mais frustrant. Des questions, pas de réponses.

*

C’est alors que nous basculons dans le surréalisme.

Tout à l’heure, après le repas, Dieudonné est passé dire bonjour. Manière de confirmer qu’il suit, qu’il approuve. A noter au passage un point de détail qu’il n’a pas pu ne pas remarquer : devant lui, il y a des types européens, des types maghrébins, mais pas de noirs. Une métisse, c’est tout.

Bref, revenons à nos moutons (blancs)…

Tout à l’heure, donc, Dieudonné est passé. Il s’était assis à la tribune, à côté de Soral.

Et à présent, un personnage d’un autre genre s’est assis au même endroit.

Serge Ayoub, alias Batskin, assis à la place de Dieudo.

Avec Roubachof, nous avons la très nette impression de vivre une rencontre du troisième type. Quand vous avez l’image de Dieudo toute fraîche imprimée sur la rétine et que la trombine à Batskin vient en surimpression de cette image, il vous semble expérimenter une sorte de désalignement des perceptions. Rien que pour cette plongée dans la quatrième dimension, ça valait le coup de venir. Lucy in the Sky with Diamonds peut aller se rhabiller : nous avons Batskin chez Dieudo pour la Réconciliation, c’est encore mieux.

Voici le quart d’heure psychédélique. Soral se tient prêt à réagir. On dirait un dompteur exhibant un tigre, me fait remarquer Roubachof. Du genre : « admirez le travail, il est détaché mais je le maîtrise… »

Les rats de bibliothèque soraliens sont intimidés, les nordafs observent le spécimen avec un intérêt non dissimulé. Pour autant, la rencontre se passe très bien. Batskin est très différent de l’image que je me faisais de lui. Son truc, c’est du Nietzsche tendance assumé, mais dans le genre, son propos est intéressant. Une esthétique, dit-il, voilà qui est politique. Parce que, dit-il, la politique doit se vivre, et pas seulement se parler.

Ajoutez à cela qu’il cause dans le micro pendant un bon quart d’heure sans aucune parole de haine, et vous obtiendrez un moment étrange, mais fort instructif. Si le but était de montrer que la Bête Immonde n’est pas celle qu’on croit, c’est réussi.

Après cet intermède cosmique vient le tour de parole du maître des lieux. L’exposé de Soral est clair et méthodique. Comme il en insèrera certainement le texte sur son site, je vous épargne le résumé. De toute façon, c’est sans surprise. J’ai lu, tout à l’heure, à la pause, une bonne tranche de Clouscard, et je retrouve sans mal les idées que je viens de lire. Soral met Clouscard en perspective, c’est tout. Je relèverai simplement un échange avec le public. A l’inévitable question « d’où parlez-vous ? », Soral apporte une réponse tranchée.

Le communisme ? Non, plus vraiment – en tout cas, pas le bolchevisme. Le marxisme ? Comme méthode, oui. Mais fondamentalement, c’est de proudhonisme qu’il s’agit. Le président d’ER assume sa filiation. Elle le situe du côté des populistes américains du XIX° siècle.

Ce sera la seule réponse claire que nous aurons aujourd’hui, et on notera qu’elle ne concerne que la personne de Soral. Elle ne dit pas ce qu’est le projet d’ER, si projet il doit y avoir.

*

Le lendemain matin, je suis en retard. Rien d’étonnant, d’ailleurs j’avais prévenu Roubachof : j’ai des relations conflictuelles avec mon réveil matin. Un vécu difficile. A chaque fois qu’il la ramène, je l’écrase d’un bon coup de poing et je me vote du sommeil en rab.

Vers onze heures, je me pointe quand même à Villepreux. La première conférence matinale s’achève. Je me tourne donc vers Rouba et lui demande ce qui s’est dit.

Le conférencier, Robert Hautlecoeur, homme d'une soixantaine d'année et prêtre défroqué de la haute finance et du consulting, a fait un topo solide sur l'argent fou. A savoir l'inextricable fouillis des circuit financiers mondialisés, l'invraisemblable complexité des produits, l’inquiétante infiltration des créances douteuses dans les produits sains, l’effarant pourcentage d'argent sale en circulation, et surtout le gonflement exponentiel de réserves des fonds d'investissement de tout poils, notamment les fonds d'Etats des pétromonarchies, capables bientôt de manger au petit déjeuner n'importe lequel de nos champions du CAC 40. Pour aboutir à la conclusion suivante : le système est devenu beaucoup trop vaste, beaucoup trop complexe, beaucoup trop opaque pour être contrôlé. Le système financier international relève désormais de la catégorie des « systèmes émergents », c'est à dire que ses propriétés ne sont pas le fait de la volonté consciente des acteurs, mais de leur interaction imprévisible. Et, comme on s’en doute, il n’existe aucune « main invisible » pour garantir que l'ensemble soit bénéfique.

Théorie très intéressante et qui a de grandes chances de recouper le réel : le système s’est autonomisé. Nous combattons une machine qui n’a plus de tête, plus de volonté consciente pour la diriger. La machine agit selon ses propres logiques…

Intéressant. Je regrette d’avoir raté cet exposé.

Arrive Le Pen. Il déjeune parmi nous, à la bonne franquette. Un sujet d’étonnement : il n’y a pas de garde du corps – en tout cas, je n’en vois pas. C’est surprenant. L’homme doit considérer qu’il n’a plus grand-chose à redouter, car après tout, n’importe qui aurait pu se glisser parmi nous.

Sur le discours qu’il prononce ensuite, pas grand-chose à dire. C’est probablement un topo préparé par Soral, le discours est disponible sur divers sites – la conception de la Nation, rappel des fondamentaux. Pour le reste, visiblement, Le Pen est étonné par la jeunesse et la diversité du public. Ça a dû le changer des réunions habituelles du FN.

Une fois Le Pen reparti, les conférences reprennent. Jean Robin nous parle de l’Europe des communautarismes. Il nous fait le pitch de son bouquin « la judéomanie », et de là il débouche sur une rapide mise en perspective, instrumentalisation des communautarismes antinationaux par le pouvoir supranational, diviser pour régner, etc. Topo prévisible. Cette fin d’UDT est plus sage que l’entrée en matière, samedi matin.

Je note trois choses concernant cet exposé.

D’abord, je note que JR est, comme moi, un non juif d’origine juive, ce qui le place dans une assez bonne situation pour juger de ces questions-là avec objectivité. Il a en quelque sorte un pied dans chaque camp.

Ensuite je note que l’exposé est précis, factuel, imparable. Où l’on apprend que le célèbre discours de Chirac sur la responsabilité de l’Etat français dans la Shoah n’a pas eu que des conséquences morales. Les enfants de déportés juifs ont touché, au total, la somme de 366 millions d’euros. Où l’on apprend également que si les mêmes règles de calcul avaient été appliquées aux autres descendants de déportés, non juifs, une indemnisation de l’ordre de 800 millions d’euros aurait dû être débloquée (contre 20 millions effectivement débloqués).

Enfin, je note que JR est très clair sur la question des responsabilités. Il prend soin de souligner que l’écrasante majorité des Français juifs n’est pour rien dans cette affaire. Une minorité parmi les Français juifs a bénéficié d’un avantage préférentiel qu’elle n’avait pas demandé, mais que les classes dirigeantes, juives et non juives, ont décidé de lui octroyer, à elle et à elle seule.

Ce qui pose la question des motivations. Où l’on reparle de l’instrumentalisation des communautarismes. Pour qui connaît l’histoire des persécutions antisémites, les stratégies du pouvoir et les enchaînements par lesquels les catastrophes adviennent, il y a de quoi frissonner.

Les questions du public sont intéressantes. J’en relève une, en particulier : un monsieur demande à JR s’il recommande la lecture des ouvrages d’Hervé Ryssen. Réponse : « J’ai été sur le site de ce monsieur et j’ai vu qu’il était antisémite, donc ça ne m’intéresse pas. » Une réponse claire et nette.

Je vous passe l’exposé qui suit. Un gars du « socialisme révolutionnaire européen » nous briefe sur les trotskistes. Où l’on apprend que le trotskisme est mort avec Trotski, que les trotskistes défendent donc leurs intérêts propres ( la LCR), leurs fantasmes (LO) ou des causes de circonstance, parfois constructives (le très étrange parti des travailleurs). Comme le sujet m’intéresse assez peu (le veau Besancenot, je m’en tape), comme Roubachof s’en fiche aussi vaguement, et comme de toute manière un poto m’alpague pour parler de tout à fait autre chose, on n’en saura pas plus. Franchement, avions-nous besoin d’une conférence pour savoir qu’Olivier la bonne bouille fait partie du spectacle ?

Il y a aussi un exposé de Farid Smahi, que je rate car un autre poto m’a alpagué. Cette fin d’UDT est marquée par un curieux éparpillement des participants – les gens ayant commencé à se connaître, ils parlent entre eux davantage qu’ils n’écoutent les orateurs. Dixit Roubachof au sujet de Smahi : « Un discours poignant du type qui est au FN parce qu'il aurait voulu que le FN n'ait jamais lieu d'être. Je veux dire par là qu'il était prêt, à la limite, à devenir descendant de gaulois pourvu qu'on le traite, lui et les autres, dès le début, comme un Français à part entière. Il avait assez d'amour à donner à la France pour ça. Le genre harki pas rancunier finalement. Il a longuement protesté contre la double nationalité, et surtout il a soulevé le point qui fait mal : s'intégrer, oui ! Mais en 2007, s'intégrer à quoi ? Je l'ai applaudi comme les autres »

Soral conclut les débats en nous informant qu’ER aura, bientôt, un local à Paris. Je décide de prendre mon adhésion, sachant que si « l’entité sioniste » devient le sujet d’ER, je me casserai sans demander mon reste – c’est la France qui m’intéresse, l’Europe à la rigueur. Roubachof, lui, préfère attendre. C’est un peu hard pour lui, tout ça. Pas envie de figurer parmi les cibles prioritaires de la police de la pensée, le mec.

*

En somme, que retenir de ce week-end ? Au-delà du côté « usual suspects » d’une tribune proposant un « line up » Dieudo - Soral - Batskin - Le Pen – Bouchet (« no coincidence »), quand nous en discutons avec Rouba, nous relevons deux faits marquants.

Tout d’abord, l’existence d’un courant palpable au sein du public, une sorte de dynamisme diffus mais omniprésent. Les gens réunis à Villepreux venaient d’horizons très différents, mais ils étaient réunis par une conviction commune : quelque chose de nouveau est en train de commencer, et ce n’est pas trop tôt. Que sera-ce au juste ? On ne le sait pas encore. Mais ce qui est certain, c’est qu’enfin, quelque chose est en train de se produire.

Quelque chose, d’ailleurs, qui se passait beaucoup plus dans le public qu’à la tribune. On s’était réunis entre natios pour parler au futur, et pas au passé : voilà ce qui se passait dans le public. Pas une question sur le maréchal Pétain ou l’Algérie Française. On a réfléchi entre patriotes français en fonction de ce que le monde serait en 2040, pas en fonction de ce qu’il était en 1940, ou en 1960. Enfin, les natios regardent devant eux, pas derrière.

Ensuite, et au-delà de cet élan réel, il semble que tout soit à écrire, ou peu s’en faut. Le cadre prédéfini par Alain Soral est tellement large qu’en pratique, sa démarche revient à lancer une invitation urbi et orbi – seule condition : être un patriote français du XXI° siècle, c'est-à-dire vouloir que la nation française vive dans sa diversité (telle qu’elle est et pas telle qu’on la fantasme). Le moins qu’on puisse dire, c’est que ça balaye large.

Ces deux constats principaux définissent à la fois l’intérêt et les limites de l’exercice, à ce stade. Il était inutile de venir à Villepreux, ce week-end, si l’on cherchait des réponses toutes faites. Mais si on cherchait des gens intéressants avec qui se poser les bonnes questions, alors il fallait venir.

ER est un point de départ.

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