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Théorie des sentiments moraux (A. Smith)

Publié le : 02/01/2011 23:00:00
Catégories : Philosophie

adamsmith

« Le vice est toujours capricieux, la vertu seule est régulière et ordonnée. »

Comme démontré ici s’agissant de Constant et de sa réflexion sur la liberté des Anciens et celle des Modernes, un discours libéral peut ne pas être dépourvu d'intérêt. Le discours libéral classique permet aujourd’hui, en particulier, de comprendre la genèse d'une pensée devenue hégémonique. Ce discours nous dit ce qu’il y avait, avant que les élaborations théoriques ne deviennent des contradictions pratiques. Et la connaissance de cet avant éclaire, souvent, sur les causes des contradictions contemporaines.

Ici, nous aurons affaire au premier essai d'Adam Smith : Théorie des sentiments moraux. Un essai intéressant sous bien des angles, et dont le niveau intellectuel dépasse – et de loin – celui de nos libéraux postmodernes. Disons-le : la pensée libérale est aujourd’hui à peu près dans le même état que la pensée socialiste soviétique sous Brejnev. Mais en 1759, cette pensée, parce qu’elle n’était pas hégémonique, devait encore faire preuve de rigueur pour être intellectuellement légitime. Et Adam Smith, donc, ne fut jamais un faux monnayeur intellectuel, à l’inverse de ses héritiers contemporains.

Petit résumé, donc, de la théorie des sentiments moraux, vue par un des pères de l'utilitarisme.

 

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Au-delà de sa nature telle que Dieu l'a fait (Smith est croyant), l'homme est un être moral. Du moins, il se doit de l'être, par la régulation de ses passions. Par un processus à la fois psychologique et intellectuel, il doit apprendre à rationaliser son comportement, à penser ses évaluations morales. Lesquelles, pour Smith, se situent donc dans le cadre de la simple raison, et non dans celui d’une extériorité productrice du sens collectif (religion révélée, idéologie d’Etat…).

A l'appui de cette thèse, Adam Smith propose deux concepts comme ligne directrice de sa réflexion.

Le premier est repris à David Hume. Il s'agit de la « sympathie », que Smith envisage comme le régulateur des intensités affectives. Il s'agit d'un mécanisme de communication des passions d'un individu à un autre. De la compassion, en quelque sorte, qui nous contamine. Mais une contamination qui, chez l'individu rationnel, outrepasse la simple dimension psycho-affective. Nous sommes loin, par exemple, du mécanisme de contagion attribué à la foule psychologique par Gustave Le Bon. Ici, la sympathie, réciproque, doit être en adéquation avec son objet, à savoir la cause du sentiment éprouvé par notre interlocuteur.

C'est ici qu'entre en jeu le second concept-clé de Smith. Le « spectateur impartial » est un observateur altruiste mais neutre, investi mais distancié. Il se doit d'objectiver la situation pour, par rationalité, déterminer si la sympathie est ou non justifiée.

La conjonction du spectateur impartial et de la sympathie rend possible la production de la morale par la simple raison : voilà la théorie de Smith.

Notons d'emblée la contradiction : le spectateur impartial est supposé neutre, et néanmoins, pour juger, il lui faut disposer d’un cadre normatif implicite. Toute la problématique de la théorie d’une morale inscrite dans la simple raison tient dans le constat de cette contradiction.

Smith entend surmonter l’objection en mettant en avant le principe de sympathie spontanée entre les hommes. Nous jugeons une attitude toujours selon une certaine grille de références, mais l’obligation que la société nous fait d’accorder nos appréciations nous oblige à redéfinir constamment notre grille de référence, pour l’adapter à un cadre normatif « de bon sens », conforme aux exigences du social dans une perspective utilitariste. Approche typique de la bonne société britannique : ce qui est convenable, c’est ce qui convient au maintien de l’harmonie à l’intérieur du groupe. Le Vrai, c’est ce qui est utile, et le critère de l’utilité, c’est le caractère pratique au regard des exigences de la bonne société.

Toutefois, ce ne serait pas rendre justice à Smith que de limiter son propos à cette simple profession de foi utilitariste. Il existe en effet, chez le penseur séminal du libéralisme anglo-saxon, un contrepoids à l’utilitarisme, ou du moins la volonté explicite d’en bâtir un.

Smith demande : comment devenir un bon « spectateur impartial » ? Il répond : en contribuant à la sympathie spontanée. Donc, en étant altruiste avec mesure, tout à la fois équitable dans son jugement, et indifférent aux passions. Il existe donc, chez Smith, ce qu’on chercherait en vain chez nombre de ses lointains disciples contemporains : une morale de l’honnête homme. L’utilitarisme de Smith n’est pas à courte vue ; il ne s’agit pas ici d’affirmer un relativisme tous azimuts. La prise en compte du « feed back » entre sympathie spontanée et utilitarisme social donne, à la pensée d’Adam Smith, un caractère dynamique qui autorise une certaine profondeur.

Les valeurs de Smith sont une synthèse disjonctive entre le christianisme et la « nature » du paganisme stoïcien. Elles organisent souterrainement la production du type humain adapté à la morale utilitariste, laquelle est ainsi productrice du cadre anthropologique qui la produit en retour. Ce type humain, le « bon libéral » si l’on veut, ou encore, disons-le, le « bon bourgeois », est caractérisé par la modération de ses passions, par la défiance à l’égard de toute position tranchée au-delà de ce que commande la simple raison. Faim, soif, penchant à l'échange et passion sexuelle sont des passions fortes, commandées par la nature, et n'ont de ce fait pas à être l'objet d'une sympathie particulière. Les passions asociales, comme la haine et le ressentiment, sont les seules à ne pas attirer la sympathie sans connaissance antérieure des causes. Dans les passions sociales (générosité, humanité, bonté, compassion, amitié et estime mutuelles, toutes les affections sociales et bienveillantes), au contraire, l'excès ne provoque ni aversion, ni haine. La sympathie est même redoublée pour les affections bienveillantes. La passion, chez Smith, est donc bonne si et seulement si elle sert le projet utilitariste, et il s’agit par conséquent d’éduquer les hommes en vue de cultiver en eux les passions « bonnes » (sous cet angle), et de réfréner les passions « mauvaises ».

De cette exigence éducative découle une « théorie des sentiments moraux » (nous y voilà), théorie assez approfondie pour définir une norme, fondement d’un conformisme raisonné. Adam Smith vivait à une époque où le libéralisme naissant n’était pas encore défini uniquement sous l’angle de la prospérité matérielle, pas encore soumis intégralement au règne de l’argent – une époque, en somme, où l’idéologie bourgeoise faisait une place au mérite. Très critique à l’égard du commerçant industrieux et du spéculateur aventureux, Smith est plein de suspicion à l'égard des changements de fortune trop rapides. Pour lui, le parvenu est rarement vertueux, et la vertu est bel et bien indispensable au maintien de la « bonne société ». Défenseur d’un ordre social préservé de toute rupture brutale, le théoricien libéral premier préférait qu’un homme avançât graduellement vers la grandeur, pour minimiser le ressentiment de ses pairs et garantir la légitimité de son avancement. On penserait ici presque au nationaliste Paul Bourget, et à son « traditionalisme par positivisme ». En tout cas, on est à des années-lumière du libéralisme bling-bling contemporain.

Alors précisons et relativisons la dimension traditionnelle chez Smith. Il est anti-traditionnaliste en ceci qu’avec lui, l'époque du « noblesse oblige » est révolue : sagesse et vertu sont définitivement dissociées de richesse et grandeur. Mais le penseur séminal du libéralisme anglo-saxon reste inscrit dans une forme de reconstitution des vertus traditionnelles, en cela qu’il escompte, des classes moyennes et inférieures, qu’elles mettent en œuvre leurs capacités et leur honnêteté pour obtenir des succès mérités. Toute l’ambiguïté du discours, toute sa fragilité, vient évidemment du fait qu’on ne voit pas très bien pourquoi, une fois richesse et grandeur acquises, les vainqueurs de la compétition devraient continuer à souscrire à une idéologie du mérite qui leur a profité, mais qui va, désormais, jouer contre leurs intérêts bien compris.

A ce stade du développement de la pensée de Smith, il apparaît donc qu’à ses yeux, seule une bienveillance réciproque, encouragée par la sympathie elle-même tempérée par l'impartialité du spectateur, est vecteur d'une société pérenne – et que, cependant, on ne voit pas sérieusement ce qui permettrait de garantir cette bienveillance réciproque.

C'est ici que le libéralisme vient à la rescousse de l’utilitarisme. Une société, dit Smith, n'a pas nécessairement besoin d'affections bienveillantes pour se maintenir. Elle dispose en quelque sorte d’un mode dégradé. A défaut d'amitié, d'estime, de gratitude, etc., l'utilité que chacun trouve en l'autre permet d'assurer l'équilibre. L'échange de valeurs peut donc suffire, à défaut de lien et de réciprocité (don / contre-don), tant qu'il n'y a ni ressentiment ni animosité.

Nous touchons là au cœur de la théorie libérale : le glissement du Bien, en tant que cadre normé prescriptif, au Juste, disposition à l'équité et à une répartition équilibrée de valeurs. Et, à travers l’œuvre de Smith, nous réalisons que ce glissement n’est pas à l’origine du libéralisme ; l’origine réside fondamentalement dans l’utilitarisme, le glissement du Bien vers le Juste est un instrument fonctionnel, pour rendre l’utilitarisme crédible.

Une crédibilité aujourd’hui bien écornée…

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A la lecture de ce texte, on ne peut, en effet, que constater le gouffre qui sépare un penseur libéral du 18ème siècle comme Adam Smith d'un social-démocrate mollasson comme John Rawls, dont la philosophie morale sert désormais de justification au libéralisme libertaire contemporain. Ce n'est pas seulement que le premier soit un tenant de l'utilitarisme, tandis que le second se veut un partisan de la théorie contractuelle. La séparation se situe surtout au niveau des valeurs. Smith croit en la vertu, son idéologie est d’abord celle du mérite. Il est très vraisemblable qu'il ne cautionnerait rien de ce qui est aujourd’hui advenu du libéralisme qu'il préconisait jadis. La Vertu, notion aujourd'hui tombée en désuétude, occupe une place centrale dans sa pensée.

Mais là est aussi son point faible, car prêter une capacité vertueuse à tout un chacun relève tout bonnement du mythe. On retrouve, dans la lecture de Smith, l’interrogation que soulevait celle de Constant : dans quelle mesure la pensée libérale classique a-t-elle ouvert la porte à son propre retournement, à la négation de ses propres prédicats ?

Smith est naïf lorsqu'il se rallie à la thèse mandevillienne disposant que les vices privés font la vertu publique. Sans en avoir l'intention (« main invisible »), les riches assureraient l'équilibre et la répartition ? Une thèse qui ne résiste pas à l'épreuve des faits. Il n'est que de se rappeler les déclarations de Warren Buffett au New York Times en 2006 : « Il y a une guerre de classes, c'est sûr, mais c'est ma classe, la classe des riches, qui fait la guerre et nous sommes en train de gagner. » (Pour plus d'informations, lire l'essai anonyme Gouverner par le chaos).

Au fond, c'est vraisemblablement la conjugaison intrinsèquement contradictoire du tout-rationnel producteur de la morale sociale et du postulat de l'instinct de conservation de l'homme qui pose irréductiblement problème. Smith est un adversaire de l'égoïsme, soit. Sa pensée fait une large place à la Vertu, soit. Mais à quel moment, où, nous explique-t-il comment l'instinct de conservation, en toute rationalité, pourrait ne pas amener l'homme à écraser son prochain ?

L’enjeu de la théorie des sentiments moraux édifiée par Smith était, de toute évidence, d’établir le cadre anthropologique qui permettrait de conjuguer la neutralité axiologique de l’Etat, l’exclusion presque de la catégorie du Pouvoir, la négation de toute extériorité normative, avec les notions de Vertu, de Bien transcendant, et même de patriotisme, d’inscription des hommes dans la conscience d'appartenir à une communauté de destin. Il s’agissait de réconcilier le « doux commerce » et la conception traditionnelle, en énonçant que dans un certain cadre anthropologique, le « doux commerce » saurait reproduire un habitus conforme, ou en tout cas proche de celui défini préalablement par la Tradition. Dixit Adam Smith : « Le sens commun est suffisant pour nous diriger, sinon vers la convenance la plus exquise de la conduite, du moins vers quelque chose qui s’en approche ; et, pourvu que nous soyons fermement désireux de bien faire, notre comportement sera toujours, dans l’ensemble, digne d’éloge. »

Le problème, c’est que deux siècles plus tard, il est évident pour tout observateur de bonne foi que l’expérience a démenti la théorie. Le cadre anthropologique défini par Smith a explosé, et l’idéologie qu’il produisit,  libérée de ce cadre, s’est retournée en sa propre négation : la démesure des sentiments amoraux est devenue la règle.

Citations :

« Il est décent d’être humble quand on jouit d’une grande prospérité. »

Quant aux riches : « Même leurs vices et leurs folies sont à la mode, et la plus grande partie des hommes s’enorgueillit de les imiter et de leur ressembler dans les qualités mêmes qui les déshonorent et les avilissent. »

« Il s’identifie bientôt avec l’homme idéal au-dedans du cœur, il devient bientôt le spectateur impartial de sa propre situation. Il ne sanglote plus, ne se lamente plus, ne s'en plaint plus comme peut parfois le faire au début un homme faible. Le point de vue du spectateur impartial lui devient si parfaitement habituel que, sans effort et sans peine, il ne pense jamais à considérer son infortune d'un autre point de vue. »

« Sans ce souci sacré pour les règles générales, il n’y a aucun homme sur la conduite duquel on puisse beaucoup compter. C’est ce qui constitue la différence la plus essentielle entre un homme de principe et d’honneur, et un vaurien. »

« Dans la constance de son industrie et de sa frugalité, dans son sacrifice constant du bien-être et du plaisir présents au profit de l’attente probable d’un bien-être et d’un plaisir encore plus grands qui seront plus lointains mais plus durables, l’homme prudent est toujours soutenu et récompensé par l’entière approbation du spectateur impartial, l’homme au-dedans du cœur. »

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