Évènement

Trois questions à Lucien Cerise (2/3)

Publié le : 01/05/2015 14:48:00
Catégories : Articles auteurs , Auteurs , Interviews , Lucien Cerise

Des lecteurs des éditions Le Retour aux Sources adressent parfois des questions aux auteurs et membres de l’équipe. Deux lecteurs qui souhaitent rester anonymes et Lucien Cerise vous proposent des extraits de cette correspondance qui pourront intéresser un plus large public.


Il me semble qu’il n’existe que trois différents types de liens sociaux qui puissent structurer une société humaine. Le premier type de lien est sanguin (ex : famille, clan, tribu), le deuxième type est intellectuel (ex : sujet d’un royaume, citoyen d’un État), et enfin le troisième type est magique (ex : religion). Êtes-vous d’accord avec cela et si oui, lorsque l’on parle de société traditionnelle, à quel type de lien fait-on allusion ?

Lucien Cerise. Les trois types de liens sociaux que vous mentionnez ont un point commun : ils passent tous par le langage, donc par l’épigenèse. Pour qu’un lien social quelconque puisse se nouer et se structurer, il doit être mis en conscience, donc faire l’objet d’une représentation. Un lien social inconscient, non représenté, est dénué d’efficience. Cette représentation consciente du lien social doit être évidemment indexée sur le réel dans ses grandes lignes. Dans un premier temps, le lien social doit donc être un « savoir » assumé consciemment dans le langage et correspondant à une réalité objective hors langage et « naturelle », au sens de donnée. Dans un deuxième temps, le lien est intériorisé et il devient une seconde nature, sur la base de la première nature, mais sans lui être identique, car le mot n’est pas la chose. C’est dans cet interstice épigénétique que la part de construction culturelle, voire de déformation psychosociale, vient se glisser, entre la première nature donnée, et la deuxième nature construite et intériorisée sur la base de la première.

Le lien social n’est donc pas automatique, il faut qu’on me « dise » que j’ai un lien avec tel individu ou tel groupe, et il faut que j’y croie, c’est-à-dire que je l’intériorise, pour que le lien s’enracine en moi et creuse ses rhizomes dans ma sensibilité. Les « liens du sang », les liens génétiques, n’ont d’efficacité que s’ils sont représentés, mis en discours, pris en charge de façon épigénétique. Par exemple, un enfant s’attachera aussi fortement à n’importe quelle mère, sans qu’elle soit nécessairement sa mère biologique, si le discours ambiant, notamment celui de la mère adoptive, affirme que c’est sa mère. D’autre part, une mère schizophrène verra son propre bébé sans émotion et comme un étranger, voire comme un objet, une buche de bois, à cause de son impossibilité à assumer sa descendance dans un discours.

Autrement dit, si je ne « sais » pas que j’ai un lien réel, objectif, naturel, génétique avec quelqu’un, il n’y a pas de lien fonctionnel. Cette méconnaissance originelle de tout lien est à l’origine de certaines pathologies du spectre autistique : si certaines personnes souffrent de difficultés à être en lien avec autrui, c’est parce qu’elles ne parviennent pas à intégrer un discours qui leur dit qu’elles ont un lien avec autrui et qui stabilise ce lien dans la sensibilité. La relation entre Moi et l’Autre est alors plongée dans le flou complet. Si j’étais schizophrène, je ne parviendrais pas à établir une différence nette entre vous et moi. Un symptôme de schizophrénie est de confondre qui parle, à cause d’un grand flou identitaire. Je ne sais pas qui est « je », je ne le positionne pas de manière stricte, donc je peux avoir l’impression que c’est moi qui parle quand vous parlez, et que c’est vous qui parlez, quand je parle.

La nécessité d’en passer par le langage et l’épigenèse pour définir le lien social et l’identité ne signifie pas « construction par le langage », mais « représentation par le langage ». Le constructivisme intégral, qui dit que les identités sont « construites » par le langage, est faux. En fait, les identités sont « représentées » dans le langage. La représentation culturelle n’est pas la chose naturelle, certes, mais elle ne construit pas pour autant la chose naturelle à partir de rien. Elle est l’image d’une chose naturelle, sans lui être identique, d’où les variantes culturelles dans l’espace et le temps.

Le fait que le lien social se construise toujours dans le langage, par une épigenèse relativement plastique, explique qu’il soit possible de le déconstruire et de provoquer des pathologies sociales en attaquant le langage et les systèmes de représentation. On baigne là-dedans avec la confusion des Genres enseignée à l’école, qui va fabriquer des handicapés par millions si on laisse faire. À l’opposé, un lien social équilibré suppose que le code culturel du groupe ait évolué « naturellement » dans le temps, selon son propre rythme interne, et n’ait pas été l’objet d’une ingénierie, c’est-à-dire d’un façonnage artificiel et conscient, généralement destructeur.

Par ailleurs, certaines choses n’évoluent pas, ne changent pas, ne peuvent ni ne doivent changer, car elles fondent le socle de toute société humaine possible : ce sont les lois universelles de toute civilisation, c’est-à-dire les constantes anthropologiques qui nous définissent en tant qu’espèce humaine. Ces invariants anthropologiques, ce sont les lois du complexe d’Œdipe : distinction identitaire homme/femme, et parent/enfant, ce qui permet d’accéder au mécanisme de gratification différée, nécessaire pour la socialisation adulte, c’est-à-dire le renoncement au « tout, tout de suite » des enfants. La société traditionnelle, c’est simplement une société où ces fondamentaux oedipiens de la condition humaine sont respectés.

Partager ce contenu