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Trois questions à Lucien Cerise (3/3)

Publié le : 04/05/2015 14:52:00
Catégories : Articles auteurs , Auteurs , Interviews , Lucien Cerise

Des lecteurs des éditions Le Retour aux Sources adressent parfois des questions aux auteurs et membres de l’équipe. Deux lecteurs qui souhaitent rester anonymes et Lucien Cerise vous proposent des extraits de cette correspondance qui pourront intéresser un plus large public.


J’ai le sentiment que lorsque l’on parle de la langue universelle de Babel et donc du nouvel ordre qui vient, nous parlons en réalité des mathématiques. Parce qu’il me semble que seules les mathématiques transcendent la subjectivité de chacun. Est-ce juste selon vous ?

Lucien Cerise. Votre question m’évoque l’univers de la pensée kabbalistique. Les kabbalistes prétendent que les mathématiques sont le langage de Dieu, ce qui correspondrait effectivement à la transcendance ultime de la subjectivité. Je crois que c’est surtout pour légitimer une approche pseudo-spirituelle du monde en termes de grands nombres et qui soit compatible avec le capitalisme. Ceci permet de donner un supplément d’âme à ce qui resterait, sinon, de la gestion technocratique ennuyeuse de flux numériques. On pense au Centre de la Kabbale fondé par le rabbin Shraga Feivel Gruberger, alias Philip Berg, ancien assureur reconverti dans le judaïsme people et que des célébrités milliardaires comme la chanteuse Madonna fréquentent assidûment et financent généreusement à New York ou en Californie. C’est le règne de la quantité, dénoncé par René Guénon ou par la phénoménologie (Husserl, Heidegger), univers cybernétique et capitalistique fondamentalement incompatible avec toute spiritualité.

Sur le dépassement de la subjectivité : il faut distinguer les lois physiques en elles-mêmes, c’est-à-dire toutes les contraintes et limitations du monde matériel, qui sont parfaitement objectives, donc qui transcendant effectivement la subjectivité, et les mathématiques, qui sont une discipline des sciences exactes. Comment les distinguer ? Sur la base d’un argument de John Searle où il distingue ce qui est observateur-dépendant et ce qui est observateur-indépendant. Les lois physiques, en tant que faits bruts, sont observateur-indépendantes, et donc elles transcendent la subjectivité. Mais les mathématiques, en tant que discipline culturelle, sont observateur-dépendantes, et donc ne transcendent pas la subjectivité. De fait, si l’on supprime l’espèce humaine, on supprime toute culture, donc on supprime les mathématiques, mais on ne supprime pas les lois physiques, qui continuent à s’appliquer pour les animaux et les objets inanimés. En outre, les individus sont plus ou moins doués pour les mathématiques en fonction de leur psychologie, alors que les lois physiques s’imposent à chacun, quelle que soit sa psychologie. Même si les mathématiques ont une universalité, ainsi que la logique formelle ou la technique pour apprendre à jouer au tennis, elles restent une « expression », et n’appartiennent pas au champ du « fait brut », le Réel contre lequel on se cogne. Prétendre que les mathématiques transcendent la subjectivité est trop simple. Pour être précis, les mathématiques appartiennent à ce domaine que la philosophie appelle « transcendantal », et pas transcendant. Le transcendantal transcende l’individu, mais pas le groupe, auquel il reste immanent. Par exemple : la grammaire de la langue française me transcende en tant qu’individu, mais reste immanente à la communauté des francophones, et donc ne transcende pas le « sujet collectif » qui parle français. Si l’on me supprime, on ne supprime pas la grammaire française, car elle existe au-delà de moi en tant qu’individu. Mais si l’on supprime tous les francophones, on supprime en même temps la grammaire française, car elle n’existe pas au-delà des francophones, elle reste immanente à ce groupe. De la même façon, les mathématiques transcendent les individus, mais restent immanentes à l’espèce humaine, au groupe qui les a inventées.

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