U.A, l'Utérus Artificiel (H. Atlan)

Publié le : 04/12/2009 23:00:00
Catégories : Sciences

femme

Pour le biologiste Henri Atlan, la dynamique contemporaine, en matière de reproduction, est caractérisée par la déconnexion progressive entre sexualité et natalité. Et il annonce une nouvelle étape dans ce processus : après la pilule, l’insémination, la fécondation in vitro, voici l’ectogenèse, c'est-à-dire l’utérus artificiel. Il en tire la conclusion que le « Meilleur des Mondes » d’Huxley est tout simplement sur le point de devenir technologiquement possible. Et comme toutes les évolutions actuelles pointent vers le règne d’un totalitarisme mondial doux, ou se présentant comme tel, comme toutes ces évolutions renforcent constamment le règne du désir individualiste, il en déduit que l’anti-utopie d’Huxley est réellement à notre porte.

Atlan est biologiste. C’est donc surtout l’aspect technique de son propos que nous retiendrons, c’est là que sa compétence est précieuse.

Il estime que l’UA (Utérus artificiel) sera disponible dans un délai de 50 à 100 ans. D’après lui, c’est techniquement faisable, pratiquement sans aucun doute. Les difficultés sont grandes, mais la faisabilité est d’ores et déjà acquise. Un UA, au fond, ne serait que la reproduction des mécanismes biochimiques et des membranes de l’utérus. Une telle reproduction existe déjà, dans un domaine infiniment plus simple : le rein artificiel. A l’heure actuelle, on sait déjà reproduire les cinq premiers jours (développement de l’œuf en laboratoire après fécondation in vitro), et les semaines 24 à 35 (super-couveuses). Désormais, les expériences se multiplient pour combler ce « gap » de quelques semaines, qui nous sépare encore de l’UA.

Au Japon, le professeur Yoshinori Kuwabara de l’université de Tokyo a fait se développer des fœtus de chèvre, en milieu artificiel, sur trois semaines. Certains embryons, sortis de ce milieu, ont survécu quelques jours. Aux Etats-Unis, Helen Hung Ching Liu, de l’université de Cornell, a commencé à reproduire la même expérience sur des embryons humains. Pour des raisons éthiques, le processus a été interrompu au bout du sixième jour, mais on a la confirmation expérimentale de la faisabilité sur des embryons humains. En octobre 2002, une conférence internationale tenue à l’université de l’Oklahoma s’intitulait : « La fin de la maternité naturelle ? La matrice artificielle et les bébés du design ». Les travaux actuels se concentrent sur l’application la plus immédiate (envisageable à court terme) : l’avancement de la super-couveuse à moins de 24 semaines, grâce à la constitution de milieux autorisant la respiration des fœtus très grands prématurés en milieu liquide.

Les implications sociologiques de ces mutations technologiques seront immenses. En premier lieu, le débat sur l’avortement risque de connaître un rebond largement imprévu par ses initiateurs : une mère ne désirant pas garder son enfant (au motif que « son corps lui appartient ») pourrait se voir proposer de transférer le fœtus, âgé de seulement quelques semaines, vers un UA assurant par exemple la viabilité à partir de la quinzième semaine. Ainsi, l’exigence féministe « mon corps m’appartient » pourrait être satisfaite sans remettre en cause l’exigence éthique : la vie du fœtus n’appartient pas à la mère.

Au-delà de ce premier impact, possible technologiquement à court terme, des développements technologiques ultérieurs pourraient rendre possible la satisfaction de « désirs d’enfant » radicalement non naturels. Plus profondément, la caractéristique principale de l’espèce humaine, son aptitude à fabriquer des artefacts, pourrait connaître un véritable saut qualitatif : l’espèce humaine elle-même devenant, dans sa base biologique, un artefact d’elle-même. C’est donc la définition même de l’humanité qui est en jeu.

Atlan s’attarde ensuite longuement sur la collision technologique qui risque de se produire entre les techniques de clonage et l’UA. Sans entrer dans les détails de son exposé technique, il nous dit, en substance, qu’à partir du moment où il deviendra possible de cultiver des embryons dans un UA, alors qu’on sera par ailleurs en mesure de fabriquer des embryons sans fécondation, on atteindra potentiellement le stade où les êtres humains ne seront plus du tout engendrés, mais bel et bien fabriqués. D’autant plus que, dans un passage qui laisse le profane pantois, le professeur Atlan nous explique qu’on pourra à l’avenir probablement fabriquer des êtres humains sans même recourir à des ovules humains (des ovules de lapine, paraît-il feraient l’affaire, sous réserve qu’on ait le « bon » code génétique à injecter dedans). Atlan en arrive au point où il peut dire (avec un sourire en coin difficilement déchiffrable) que le débat sur le « statut de l’embryon » sera rendu caduc, puisque la vie n’aura plus besoin d’embryon pour se développer.

Et encore, je vous passe son exposé sur les possibilités ouvertes par le développement de chimères en combinant les codes génétiques de plusieurs espèces, après tout vous êtes peut-être sur le point de passer à table…

La fin du bouquin d’Henri Atlan est consacrée au dépassement des limites bioéthiques actuelles, dans lesquelles il voit les conséquences des mises en garde de Jürgen Habermas (pour qui la réduction de l’humain biologique à la marchandise constitue un « crime contre l’espèce humaine). Il enfourche ici très clairement le cheval de « l’homme de progrès » contre le « passéisme » des « conservateurs » qui n’ont pas saisi la dimension dynamique de l’identité humaine (refrain connu). Sa thèse est en substance la suivante : l’hominisation résulte avant tout d’un processus relationnel. Le fait qu’un individu n’ait pas été engendré de manière naturelle, voire qu’il ait été fabriqué, ne remet donc pas en cause son humanité, sous réserve qu’il soit, une fois né, inscrit dans un processus relationnel qui l’hominise.

Cela dit, Atlan n’est pas fou. Il se rend bien compte que les possibilités ouvertes par l’évolution technologique sont potentiellement criminelles. C’est pourquoi il plaide pour un accueil organisé de ces techniques, afin de les inscrire dans une « utopie fraternelle », soigneusement encadrée, qui permettrait, selon lui, de tirer parti de la biotechnologie appliquée au socle humain, sans pour autant déshumaniser ce socle. Il est à noter que la limite qu’il semble poser à l’usage de l’ectogenèse est que son usage devrait être restreint aux femmes qui le désireraient. Ce qui soulève une question importante, question qui semble lui rester in-énonçable : pourquoi le pouvoir féminin d’enfanter devrait-il être sacralisé, alors que tout le reste est désacralisé ? Il y a chez Atlan une étrange incapacité à admettre que si l’UA existe, alors la reproduction cesse d’être l’affaire des femmes.

Pourquoi cette incapacité ?

En fait, derrière l’argumentaire d’Atlan, on discerne ici le début d’une panique : celle d’un scientifique plutôt « progressiste » qui se rend compte que les évolutions technologiques latentes vont retourner tout le discours « progressiste » de ces derniers siècles contre ses finalités. Avec l’irruption de l’UA, en effet, la dislocation du patriarcat aura en effet ouvert la porte non à l’abolition de la filiation patrilinéaire, mais à sa généralisation y compris au lien mère/fils. Au « l’homme est une femme comme les autres » répondra désormais un « la femme est un père comme les autres » - nécessairement, puisque le lien charnel mère/fils étant rompu, il n’y aura plus de filiation que construite, intellectuelle, extracorporelle (Atlan évoque ici, avec un certain à propos, l’image de Zeus, Dieu-père enfantant seul Athéna).

La guerre des sexes, conclut Atlan, est sur le point de connaître un véritable coup de théâtre. A l’ancienne opposition patriarcat/matriarcat pourrait se subsister un champ de bataille multidimensionnel, opposant des conceptions diverses, et dont l’enjeu ne serait plus d’arbitrer entre les deux modes de filiation, mais de définir des modes combinés. Le reste de son discours est assez flou – visiblement, l’homme de science, à un certain moment, est dépassé par les implications philosophiques de son travail de biologiste.


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En conclusion, que déduire de « U.A., l’utérus artificiel » ?

Pour ma part, je listerai cinq enseignements majeurs :

  1. Il est indispensable que les peuples se dotent rapidement d’une véritable capacité de contrôle sur leurs dirigeants, car les potentialités ouvertes par les biotechnologies sont telles que des dirigeants mal avisés pourraient tout simplement reprogrammer les peuples – le rêve de Hitler, devenu réalité. Les échéances, en la matière, sont de l’ordre d’une génération. Si en 2040, les peuples n’ont pas effectivement repris le contrôle de leur destin, les possibilités de refaçonner la base biologique humaine seront telles que les classes dirigeantes pourront de facto refaire les peuples à leur guise. Ce serait littéralement la fin de l’humanité majoritaire, devenue artefact d’une élite issue d’elle, mais séparée d’elle. En effet, le concept de société duale ouvre, dans un tel contexte technologique, la porte à celui d’humanité duale. Mon opinion est que la probabilité de réalisation de ce scénario est très forte, à tel point qu’il semble aujourd’hui que l’enjeu essentiel d’une organisation collective soit de se positionner non pour le rendre impossible, mais pour le capter afin de protéger les peuples, par l’action d’une minorité élitiste, mais décidée à servir l’humanité. C’est ce que commande le réalisme, l’autre piste, à savoir l’élévation du niveau de conscience des masses jusqu’au point où elles pourront maîtriser la société technologique en voie de formation, relevant à mon humble avis de l’utopie échevelée.
  2. Le débat sur l’avortement peut connaître, à court terme, un rebond considérable. Le développement des supercouveuses capables de recueillir un fœtus avant la date limite d’avortement est techniquement possible à court terme. Il y a là un terrain intéressant à explorer pour ceux qui veulent redresser la natalité sans remettre en cause le droit des femmes à disposer de leur corps – voire, avec un minimum de subtilité, un bon moyen de remettre en cause les incidences de l’ingénierie sociale contemporaine en termes de modèle anthropologique, pour les éclairer et faire réfléchir les populations.
  3. Les courbes tracées actuellement par les démographes, et réputées très difficiles à inverser, peuvent être modifiées significativement à moyen terme, par un Etat décidé à le faire, au moyen d’une intervention volontariste. La préservation des groupes humains actuellement menacés de disparition est donc tout à fait possible, y compris sous une forme « purifiée » (avec toutes les dérives terrifiantes que cette notion recouvre potentiellement). Ici, on remarquera avec amusement qu’Atlan ne parvient jamais à remettre en cause le cadre de pensée individualiste, comme s’il constituait un horizon indépassable. Hum. Eh bien, ça, c’est son point de vue. Il n’est pas absurde d’imaginer qu’à l’horizon de quelques décennies, l’ampleur du chaos créé par le multiculturalisme sera telle, que d’autres points de vue pourraient émerger.
  4. La guerre des sexes, concept contestable, pourrait soudain acquérir une réalité indiscutable. Une guerre n’est en effet réelle que si elle est gagnable par une des deux parties, et pensable par les deux parties. Ce n’a jamais été le cas jusqu’ici concernant la guerre des sexes, qu’on ferait mieux d’appeler la renégociation permanente. Mais ce sera peut-être le cas à moyen terme, chacune des deux parties pouvant penser son destin autrement que dans la coopération avec l’autre. La société duale haut/bas pourrait donc se combiner avec une biologie duale mâle/femelle, sur laquelle pourraient se plaquer des intermédiaires plus ou moins délirants. Ça promet.
  5. Jusqu’ici, la barbarie, la violence, la cruauté, ont toujours rencontré, dans toute l’histoire de l’espèce humaine, une barrière infranchissable : le don fondamental opéré par la mère à l’enfant. Il existait là un sanctuaire absolu (sauf mère dénaturée) pour l’amour, l’altruisme, la bonté, la tendresse. A long terme, cet ultime sanctuaire va disparaître. Le monde où vivront nos arrière arrière-petits enfants sera, potentiellement, un pur jeu de forces brutales.

Vous avez aimé le XX° siècle ?

Vous allez adorer le troisième millénaire.

 

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