Ultimate Game (M. Neveldine & B. Taylor)

Publié le : 03/07/2010 23:00:00
Catégories : Cinéma

allseeingeye


« Je décide, tu exécutes. » (Frank Castle)

Après avoir réalisé Hyper Tension 1 & 2, cocktails survitaminés d’action déjantée à l’ambiance très jeu vidéo, les réalisateurs-scénaristes-producteurs Mark Neveldine et Brian Taylor nous pondent un autre film, cette fois bien plus critique à l’égard du virtuel : Ultimate Game. Un film d’anticipation bien plus subtil que ne l’annonce l’affiche du film, avec son « certains jouent pour survivre » nous le faisant prendre – magie publicitaire – pour un énième film d’action bourrin.

Le film s’ouvre sur la reprise de Sweet Dreams par Marylin Manson, avec comme seul message : « Dans un avenir pas si lointain. » Sur les buildings, sur les murs et même sur les pyramides sont projetées d’énormes annonces digitales – bien plus grosses que pour les autres pubs – pour Slayers (les Tueurs). Puis vient tout de suite la plongée dans l’action, nous pénétrons dans l’univers de Slayers, sorte de Counter Strike réel.

Voyant ce que voit un des tireurs, avec une vision style cyborg à la Terminator, nous voyons apparaître la distance restante jusqu’au « point de sauvegarde ». Des figurants passent, comme dans un vrai jeu (un homme avec un attaché-case, un autre, se voyant remettre de l’argent à un guichet au milieu des coups de feu, reçoit le sang d’un tireur tué et reste de marbre). Le décor est celui d’une guérilla urbaine.

Cependant, les tireurs ne sont apparemment pas maîtres d’eux-mêmes : « Fais-moi me retourner » marmonne Kable, notre protagoniste. On découvre alors subrepticement deux mains juvéniles dans un décor extérieur exécuter un bref mouvement. Kable se retourne et abat ses ennemis. Arrivé dans la rue près du point de sauvegarde, il marche, hagard, blessé, parmi ce qui ressemble plus à des zombies qu’à des hommes. Tous se dirigent vers le même endroit. Générique.

Nous sommes ensuite propulsés sur le plateau de Talnet, chaîne où se tient le Gina Parker Show, avec en invité le personnage-clé du film, Frank Castle. Personnage-clé car il est l’inventeur à la fois du jeu Société, diffusé en 2010 (sorte d’hybride entre les Sim’s et Second Life, avec cette fois-ci des personnes réelles) et « plus récemment » de Slayers, boucherie dont les protagonistes sont des condamnés à mort qui s’entretuent, et sont libérés au bout de 30 victoires consécutives. Se voyant porter la contradiction par la journaliste – mauvaise chienne de garde qui appuie où ça fait mal – Castle répond par un bel exercice de com’. La fin de l’entretien débouche sur les écrans piratés par Humanz, un collectif refusant le « contrôle mental ».

Dans Société, où nous sommes ensuite plongés par le biais de la femme de Kable (qui y est actrice), le gamer, derrière son écran d’ordinateur, choisit le style de son « acteur », habits, couleur de cheveux, un mélange de réel et de numérique. La plupart des acteurs et actrices sont en petite tenue, les femmes bien souvent seins nus, avec des looks tous plus post-punks et excentriques les uns que les autres.

Retour ensuite à Slayers pour une nouvelle session, où après une nouvelle victoire – ou plutôt survie – Kable (contrôlé par Simon, un gosse de riches) est acclamé à travers le monde entier par des foules immenses : Los Angeles, Barcelone, Bagdad, Bombay, Beijing.

Par la suite, ayant réussi à s’échapper grâce à une intervention de Humanz, Kable tentera de délivrer sa femme et de désactiver le contrôle mental dont elle est victime, après avoir lui-même été déconnecté. Il se rend ensuite chez Castle pour aller chercher sa fille, mais son cerveau à nouveau cracké par les sbires de ce dernier, il s’en faudra de peu qu’il passe de vie à trépas : seule l’intervention conjuguée de la journaliste et de Simon, qui peut reprendre le contrôle de Kable, permettra que Castle soit tué et que soit mis un terme à sa tentative hégémonique de contrôle mental mondial.


*

Ultimate Game apparaît comme une véritable contre-utopie du numérique et de ses avatars.

Dans un monde abruti, une nouvelle ère des masses – ou des foules aurait dit Le Bon (Castle ne déclare-t-il pas en privé, à propos de Kable : « C’est le messie qu’ils attendaient » ?), tout tourne autour de deux activités : Société et Slayers, deux univers où réel et virtuel s’imbriquent. « On évolue en société. On évolue dans Société. Mais bon, je sais pas ce qui est le plus réel des deux. Franchement, qu’est-ce qui est vraiment réel ? Vous captez ? » expose Castle. La voix-off, images à l’appui, prend le relai : « Simulation ultime où les joueurs ne contrôlent pas des personnages virtuels, mais des êtres humains tout ce qu’il y a de plus vivants. On les fait marcher, parler, picoler, déraper. »

Tel est désormais « le premier plaisir coupable des masses. »

Qu’en est-il de l’éthique ? « Certains sont payés pour être contrôlés, d’autres payent le contrôle. » nous dit Castle. En résumé, nous avons ici une nouvelle forme d’esclavage moderne, une fois de plus présentée sous l’angle du sacro-saint Progrès – technologique –, où pour gagner leur vie hommes et femmes se prostituent – car ils se soumettent au désir de leur gamer – au profit de dégénérés voyeurs et jouisseurs.

Qui sont-ils ces gens ? Cela va des jeunes aux vieux, toutes les races sont représentées tant chez les joueurs que chez les joués. Certains des contrôleurs sont caractérisés par un physique au rebours des critères de beauté dans la société libidineuse actuelle. Ainsi voit-on une femme à moustache derrière son écran ; quant au joueur qui contrôle la femme de Kable, il s’agit d’un obèse en slip dégoulinant de sueur et que sa masse oblige à circuler en fauteuil roulant.

Détail notable par ailleurs : les joueurs choisissent – pour ce qui nous en est montré – des acteurs du sexe opposé, afin de les soumettre à leurs fantasmes, le sexe étant bien sûr omniprésent dans Société. Absurde ? Délirant ? L’absence d’éthique et de respect de soi, ainsi que l’exhibitionnisme de nos sociétés post-modernes, pourraient demain faire envisager cet emploi comme « une profession comme une autre ». Quand un petit bureaucrate demande à la femme de Kable sa profession, elle répond « actrice ».

Génération débile mais aussi génération déconnectée (l’obèse en extase devant le meurtre), incarnée par Simon, le gosse de riches qui contrôle Kable. Pas bien éloigné de l’absence de repères et du sens des limites des nouvelles générations actuelles, en fait.

Un dialogue irréel le résume :

Simon : « Steak haché. Je l’ai massacré, éparpillé aux quatre coins de l’écran, y a de la bidoche partout. »

Kable : « C’est des êtres humains, enfoiré ! »

Simon : « C’est qu’une bande de tarés condamnés à mort, ils ont ce qu’ils méritent non ? », ajoutant à propos de son expérience Slayers que « ça fait chier que ça s’arrête. »

Le concept de Slayers mérite un examen attentif. Comme dans Société, le sujet est conscient, mais contrôlé, partiellement ou totalement : « Quelquefois, le contrôle est total, t’as plus qu’à attendre. On te manipule comme un robot, » selon Kable. Mais sa survie dépend de l’habileté – ou du désir – du joueur. Bien sûr, les condamnés ne savent pas qui les contrôle, le contact entre joueur et joué étant interdit.

Quant aux figurants, une seule session survécue et ils sont libres, car personne ne les contrôle, ils sont sous l’emprise d’une entité impersonnelle, le « nanex ». Ils meublent le décor de guérilla, tels des automates, comme cette personne traversant la rue, que Kable sauve d’un camion, personne qui ensuite se relève, retraverse de manière automatique et se fait cette fois écraser. Slayers, ou la vie humaine réduite à une impossible dissociation du réel et du virtuel. Ce jeu est, dans cet « avenir pas si lointain », un « fait social total » maussien. Si nous n’avons pas d’information sur si, oui ou non, toutes les institutions tournent autour de ces âneries ludiques, c’est de toute évidence le cas de la vie des populations (ne parlons plus de peuples).

Comment le contrôle mental est-il possible ? Castle nous l’expose : une nano-cellule est implantée dans le cortex cérébral (d’où nano + cortex = nanex), et ce nanex se multiplie ensuite, remplaçant nos cellules qui deviennent alors toutes des nanex, impossibles à enlever sans mourir, ce que nous apprend le collectif Humanz mais que Castle cache. Tout nanex implanté donne à son porteur une adresse IP unique, comme un ordinateur ou un téléphone portable. A partir de là nous sommes soumis aux lois du virtuel dans le réel : notre cerveau peut être manipulé, cracké, fouillé. C’est d’ailleurs cette manipulation, apprend-on, qui pousse Kable en prison, après que soldat, il ait tué un ami gênant – il y a été obligé par le mind control opéré par Castle, et donc, avant même de devenir joué, il fut conscient mais impuissant. C’est enfin ce même mind control qui fera que Kable, déconnecté par Humanz mais à nouveau cracké par Castle, mènera malgré lui au repaire des rebelles et provoquera leur mort.

Evoquons maintenant Castle, « génie reclus » nous dit-on, véritable incarnation orwellienne de la volonté de puissance, infantile et amoral. La scène du Gina Parker Show, une des scènes centrales, est révélatrice de son absence totale d’éthique, une scène où il apparaît sous les traits d’un jeune cadre dynamique décontracté. Peut-on parler de meurtre pour Slayers ? demande Gina. « Parlons plutôt d’alternative à la peine capitale. […] Y a plus ingrat comme deal », répond Castle, chaudement applaudi par le public. Certains ont-ils survécu ? La com’ fait encore son office, avec un zeste de défausse : « Je rappelle que ce jeu a été développé avec la collaboration puis la bénédiction franche et massive du gouvernement, et que les bénéfices qu’il génère financent le système carcéral du pays, système qui permet d’enfermer les méchants, et que le peuple a soutenu ce projet en votant à 68% pour sa création. » Vote entaché d’un soupçon de fraude informatique, renchérit Gina, décidément bien mauvaise journaliste au regard des critères contemporains. L’entretien se conclut sur cette déclaration de Castle : « Vous ne croyez pas qu’il y en a qui aimeraient qu’on les mène un peu ? Avoir quelqu’un qui décide à leur place ? Plus de choix difficiles ni de responsabilités ? » Un petit viol des peuples comme le suggérait Sylvie-Pierre Brossolette pour le traité européen, et pour notre bien une fois encore… mais le temps ayant fait son office, ce petit viol est étendu ici à notre cortex même. Un mélange de tittytainment et de mind control pour notre plus grand bonheur, en somme.

Pour le nôtre en général… mais surtout pour Castle, représentation des puissants, en particulier. Lorsque Kable s’adresse lui pour lui dire « Tu as une armée de fidèles tarés, de dégénérés toujours là et prêts à te distraire », ce dernier rétorque, jubilant : « Tu raisonnes petit, Kable. Mais pas autant que moi (cf. les nanos) Les nanocellules sont microscopiques, des centaines de fois plus petites que ces particules (il plonge ses mains dans la farine puis fait un nuage). Tu les inhales, aussitôt elles se reproduisent, se répandent tel un virus, se multiplient de façon exponentielle. En six mois de temps je me retrouve avec 100 millions de bipèdes… convertis : fossoyeurs, stars du porno, Président. Tous dans le même panier. Une centaine de millions de bipèdes prêts à consommer ce que MOI je veux, à voter pour qui je veux. Et faire à peu près tout ce qui me viendrait à l’idée sans discussion. » Ceci est vrai, bien sûr, car en réalité, le contrôle ne s’arrête pas une fois le plateau de jeu quitté – contrairement à ce qu’affirme publiquement Castle.

Arrêtons-nous enfin sur les « rebelles », le collectif Humanz. Jouant sur de vieilles bornes d’arcade notamment, ils sont l’opposition à Castle : « Ken Castle veut vous faire croire que vous vivez dans le meilleur des mondes, mais c’est des cracks. Le contrôle mental, c’est l’esclavage, il nous mettra tous à genoux si on le laisse continuer dans cette voie. » Nous apprenons aussi comment a été présentée la technologie nanex au peuple : elle était censée régénérer les tissus et donc apporter une vie encore et toujours plus longue – le vieux rêve puéril et égoïste de l’immortalité. Qui sont les plus enclins à entrer dans l’univers de Castle ? D’abord les exclus : pauvres, drogués, malades, détenus.

C’est en analysant, même de manière superficielle, ce collectif Humanz, que nous pouvons tirer quelques leçons de ce film. Avant tout, quels sont les modèles de subversion qui nous sont présentés / proposés ? Le même type que ceux dans V pour Vendetta, où les rebelles étaient un homosexuel et une femme, jeune. Ici, nous avons un nwâr (un gentil bien sûr, mais aussi un méchant, pour le quota peut-être…), figure du paria dirons-nous, aidé par une djeune style punk et un asiatique, forcément expert en informatique.

C’est là que peut naître dans notre esprit la question : le film dénonce-t-il ou annonce-t-il ? Car soit les réalisateurs-scénaristes-producteurs souhaitent dénoncer, sans plus, soit ils nous montrent que finalement toute résistance est vaine (la mort de Humanz), soit que la résistance est mince (Humanz, collectif de trois personnes), soit orientent vers ce qu’ils estiment être les modèles de rébellion. Ou alors, Hollywood étant Hollywood (pas d’Alex Jones parmi les producteurs), nous sommes orientés vers une fausse piste de rébellion, à savoir une identification à la race et à la « jeunesse », le tout au service de l’esthétique libérale-libertaire. Quant à la solution finale – sans jeu de mot nauséabond, sinon honte à nous – du film, elle passerait par l’alliance entre une journaliste insoumise et le gamer imberbe riche, jusque-là complètement aliéné. Alliance improbable.

Quant au salut par le « peuple »… Une des dernières scènes voit Castle, piraté, raconter son projet hégémonique, son image projetée sur les buildings. Tout le monde regarde, puis lorsque Kable le tue, tout le monde applaudit. Mais on ne nous dit pas pourquoi : est-ce parce que le monstre aliénant est déchu, ou juste parce qu’on assiste à une victoire de plus de Kable ?

Nous privilégions la seconde option…

La note d’espoir finale, quand Kable s’adresse à l’équipe technique de Castle en demandant « Désactivez le nano et on sera libres » (ce qu’il obtient), est bien mince.

En résumé, que ce film soit une dénonciation ou une annonciation, la première phrase le résume : « Dans un avenir pas si lointain. »

Citation :

« Ils seront sous l’emprise de la puissance, de la violence, de la domination ; la nature humaine est ainsi. » (Frank Castle)


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