Un email intéressant

Publié le : 11/11/2011 18:24:43
Catégories : Economie

moissonnuese

On m’écrit :

« J'ai visionné sur le site d'E&R ta conférence "À quoi peut-on s'attendre ?", et je voudrais te poser une question :

* Connaitrais-tu l'existence d'un référentiel des quantités de travail nécessaires par type de travail ?

o Par exemple : combien de Joules (ou de KWh) sont nécessaires pour labourer 1ha de terre ? , etc.

* Et aussi connaitrais-tu l'existence d'un référentiel équivalent, mais pour la production d'énergie ?

o Par exemple : combien de Joules sont produits par un groupe électrogène brûlant 1l de gazole ? , combien de J produits par 1m2 de panneau solaire ? , etc.

Je suis informaticien et mathématicien et une de mes spécialités est l'IA, la démonstration automatique, et la recherche de preuve (ou de solution), et je serais curieux de faire tourner certains moteurs d'IA sur ces données ...

Je pense aussi que de tels référentiels devraient être mis en ligne. »

Alors ça, c’est très intéressant. C’est effectivement le genre de calculs qu’il faudrait faire et confronter à divers scénarios énergétiques, économiques et sociaux/sociétaux. Je félicite l’internaute qui m’écrit pour la pertinence de ses suggestions.

Mais pour répondre à la question, tout d’abord : non, je ne connais pas, à ce stade, ces données.

Pour l’instant, je n’ai pas raisonné ainsi, en « budget énergétique base zéro », si j’ose dire. Non que la méthode soit mauvaise ; je n’ai pas eu le temps de la déployer, c’est tout.

Ce qui me fait dire que nous allons au devant de très gros problèmes, c’est un raisonnement par analogie historique et une perception générale des grandes tendances.

Schématiquement : avant l’économie pétrole, un territoire comme celui de la France pouvait nourrir 40 millions de personnes environ. Cela supposait une main d’œuvre agricole considérable.  Si l’on prend comme référence la fin du XIX° siècle : 40 % environ de la main d’œuvre était employée dans le secteur agricole (aujourd’hui : entre 1 et 2 % , selon le périmètre retenu).

La disparition de 95 % de la main d’œuvre agricole a été rendue possible par trois méthodes : la mécanisation (un seul tracteur fait le travail de plusieurs dizaines d’ouvriers agricoles), les pesticides (qui réduisent drastiquement le coût d’entretien des cultures) et les engrais (qui permettent une forte hausse des rendements par hectare). Si l’on admet une explosion du prix de l’énergie, la mécanisation deviendra plus coûteuse (dans des proportions à moduler selon les scénarios). Idem pour les engrais (qui demandent de grandes quantités d’énergie pour être produits et répandus). Les pesticides, outre le problème énergétique, soulèvent des questions écologiques (mort des sols, frankenfood nocive).

Au niveau des scénarios possibles, certains nous conduisent rapidement à une explosion des prix de l’énergie. Là encore, je n’ai pas de certitudes. Mais voyons quelques chiffres.

Les réserves pétrolières mondiales sont estimées à 1000 milliards de barils. La consommation est de 40 milliards de barils par an. Les nouvelles découvertes de gisements exploitables avoisinent 10/15 milliards par an, et sauf à voir apparaître de nouvelles méthodes d’extraction, il faut plutôt s’attendre à une décroissance des découvertes annuelles. Dans le même temps, à chaque fois que les économies émergentes gonflent de 10 % (chaque année pour la Chine, tous les deux ans pour l’Inde, ou à peu près), la demande augmente. Les investissements chinois (50 % du PIB) font anticiper un doublement de l’économie chinoise dans 8 ans, un quadruplement dans 16 ans. Cela nous conduirait à une demande probable de 60/70 milliards vers 2025-2030. A ce rythme, on va manquer vite.

Facteur aggravant : les capacités de production annuelles (extraction, raffinage) ne sont pas extensibles indéfiniment. Bref, sans pouvoir être très précis, on risque de buter assez vite sur des limites infranchissables. Cela imposerait soit de bloquer la croissance asiatique à court terme (mais comment ? pourquoi par rapport aux standards occidentaux ?), soit de faire considérablement baisser la consommation pétrolière occidentale, beaucoup plus vite que le développement des énergies de substitution ne le permet (d’où la présence de Merkel et Fillon sur les rives de la Baltique, récemment, lors de l’inauguration du gazoduc qui contourne la Pologne et les pays baltes…).

Le gaz naturel, relais derrière le pétrole ? Sans doute. Mais cela suffira-t-il ? Le nucléaire ? Dangereux. L’Allemagne semble en sortir. Les éoliennes ? Cela peut aider, mais c’est marginal. A l’heure actuelle, la consommation énergétique croît en Occident de 2 % par an (et concrètement, c’est comme ça que nous maintenons une croissance, même faible). Pour moi, c’est clair : derrière une crise financière largement tolérée par les décideurs de très haut niveau, presque fabriquée au fond, il y a la gestion brutale des évolutions rendues nécessaires par, entre autres choses, cette donne énergétique (il y a aussi le fonctionnement délirant de la haute finance, mais je crois que ce fonctionnement n’est toléré que dans une perspective géopolitique raisonnée).

Au niveau des scénarios possibles, cela peut nous donner une brusque augmentation des prix de l’énergie, en quelques années – et surtout un problème sur l’énergie clef, celle que nous utilisons le plus et pour laquelle une grande partie de nos systèmes sont conçus : le pétrole. Je ne peux pas être très précis : justement, il faudrait avoir le temps  de faire les calculs d’équivalence énergétique, disposer de données nombreuses et fiabilisées, étudier en détail la question du bilan énergétique des systèmes de transition (convertir en combustible liquide les énergies hors pétrole, économies d’énergie possibles, impact des nanotechnologies…) et faire tourner des modèles mathématiques solides. A cela s’ajoute la question du pétrole abiotique, qui rend tous les calculs caducs dans certains scénarios, mais sur laquelle nous n’avons aucune certitude.

Voilà, ça, ce serait de l’économie sérieuse. Ça, et pas des plans sur la comète pour rembourser une dette de toute façon évidemment irrécouvrable par des créanciers (baby-boomers) qui vont se trouver mal (mais on n’y peut rien).

A ce stade, ce qui me paraît évident, c’est qu’une rupture majeure des chaînes logistiques intégrées à l’échelle globale est possible (explosion en plein vol de la deuxième mondialisation, comme la première en 1914). Dans ce cas, la rupture des approvisionnements suivra très vite (économie de flux tendus). Evident aussi, le fait que la remise en ordre de marche d’une économie agricole hors pétrole (ou avec beaucoup moins d’énergie) sera une affaire de longue haleine. Si l’on doit remonter à, disons, 10 % de la population active dans l’agriculture (ce qui suppose le maintien d’un fort niveau de mécanisation), ce sera peut-être possible assez vite (après tout, il y a des chômeurs employables). Mais s’il faut monter à 25 % et remplacer dans de nombreux cas le tracteur par le cheval, c’est l’affaire de plusieurs décennies (le temps, déjà, de faire augmenter la population équine !). Et puis on ne transforme pas 10 millions de cols blancs et autres branleurs professionnels périurbains en 10 millions de paysans du jour au lendemain. Et puis sans engrais industriels, sans pesticides, peut-on tout simplement nourrir 70 millions de personnes sur le sol français ? A mon avis oui (permaculture, amélioration des semences), mais quand on parle de 65 millions de Britanniques sur une île qui historiquement peut nourrir le tiers de la population française, c’est une autre affaire…

En tout état de cause, même dans les scénarios qui me paraissent les plus optimistes, on risque bel et bien des situations de rupture momentanée d’approvisionnement. Et là, attention : toutes les failles de la société contemporaine peuvent s’élargir à toute vitesse. Vous imaginez la région parisienne, telle qu’elle est actuellement agencée, dans une économie de pénurie ??? Je connais le projet « transition towns », c’est très bien. Le hic, c’est que j’ai peur que la transition soit autrement plus brutale !

Voilà où j’en suis de ma réflexion.

Dans ces conditions, pour l’instant, je ne me suis pas mis sur le chantier prévisionniste détaillé. Pas le temps : persuadé que nous allons vers des heures très difficiles, absolument convaincu qu’il n’y a pas grand-chose à attendre de nos élites gestionnaires zéropéennes (à nous de nous prendre en main !), je préfère me consacrer à l’analyse des conditions objectives à réunir pour faire émerger des solutions de secours, aller directement à la question du « comment survivre ? », zapper la question du « à quoi exactement serons-nous confrontés ? ». Mais cette question, zappée pour l’instant faute de temps, est tout à fait judicieuse, et j’aiderai volontiers les courageux qui s’y attelleront.

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