Évènement

Une brève histoire de l'idée de progrès (A. de Benoist)

Publié le : 23/11/2009 23:00:00
Catégories : Histoire

benoist

« Une brève histoire de l’idée de progrès » est un court texte théorique d’Alain de Benoist. Ce texte est particulièrement intéressant pour qui veut critiquer le concept utilisé fréquemment par Jacques Attali : l’idéal « judéo-grec ».

Note de lecture, donc, sur ce texte aussi concis que crucial…

L’idée de progrès remonte, selon AdB, à la fin du XVII° siècle, et elle est consubstantielle à la modernité occidentale. Elle décrit un processus cumulatif fonctionnant par étape, chaque étape étant présupposée meilleure, qualitativement, que l’étape précédente. Elle sous-entend une téléologie implicite : la finalité est le mouvement, dans une direction qui est le mieux. Nous avons tellement pris l’habitude de raisonner en fonction du progrès, que nous ne comprenons plus qu’une autre téléologie est possible : celle pour laquelle la finalité est la stabilité, donc l’absence de direction autre que le recentrage constant.

Derrière la téléologie du Progrès, avec un grand « P », il y a en réalité trois idées constitutives : le temps est linéaire (refus du temps cyclique oriental et du temps hélicoïdal apocalyptique), il inscrit toute l’humanité dans le même mouvement (refus du différencialisme) et sa flèche indique l’augmentation permanente du pouvoir de l’homme sur le monde (refus implicite de la transcendance).  Ces trois idées, pour AdB, proviennent à l’origine du christianisme (à mon avis, c’est une erreur de perspective : le temps chrétien n’est pas linéaire, mais hélicoïdal).

Quoi qu’il en soit, si l’on suit AdB, le Progrès est en tout cas non-grec. Pour les Grecs, seule l’éternité est réelle. Ce qui est inscrit dans le temps ne peut qu’être illusion fugace. C’est pourquoi ce qui est bon, dans leur optique, c’est avant tout ce qui se réfère au passé, non ce qui prépare l’avenir. Par opposition, le temps juif, le temps de la Bible, définit l’âge d’or comme ce qui viendra, à la fin du temps, pour les élus. Et AdB de souligner que c’est avec le christianisme que le temps juif devient universaliste. Il reconnaît toutefois que ce temps n’est pas à proprement parler historique : l’homme chrétien travaille, ici, en vue du Jugement par-delà l’Histoire, et non dans l’Histoire.

Le basculement du temps chrétien au temps du progrès s’effectue progressivement, à partir de la Renaissance, au fur et à mesure que le monde devient mathématisable. Il n’est plus qu’un objet, voué à servir de champ d’expérimentation à l’homme-sujet. Le cosmos est muet, c’est à l’homme de le faire parler. C’est à ce moment aussi que la technique s’impose comme rapport spontané de l’homme à la nature (cf. la note de lecture récente, sur ce blog, concernant Heidegger).

Cependant, ce premier « temps du progrès » n’est pas tout à fait le nôtre. Pour que nous entrions de plain pied dans la modernité, il va falloir qu’une mutation supplémentaire modifie nos conceptions : la réhabilité du désir par l’école libérale, avec Adam Smith, en particulier. Jusque là, si l’idée de progrès a émergé, elle reste limitée dans son application. Le futur « progressiste » reste fondamentalement vu comme le retour à un âge d’or passé. Désormais, avec les penseurs libéraux, l’homme-sujet n’a plus d’autre règle, quand il instrumentalise le monde-objet, que la satisfaction de son désir. C’est donc, si l’on a bien suivi AdB, à ce moment-là que se forme ce qu’Attali appelle « l’idéal judéo-grec », et qui n’est, pour finir, ni juif ni grec.

Cette conception, parachevée dès le XVIII° siècle, implique un renversement des jugements de valeur formulés jusque là par la Doxa. Le Nouveau n’est plus tenu en suspicion, mais au contraire idolâtré. La rupture entre socialisme et libéralisme, quant à elle, intervient en aval de cette conception nouvelle. Elle oppose fondamentalement ceux pour qui la marche en avant du progrès est indéfinie, vers toujours plus de pouvoir/jouissance (les libéraux), et ceux pour qui elle revient vers un âge d’or communiste (les marxistes). En ce sens, les marxistes sont donc moins progressistes que les libéraux, ils n’ont pas totalement intégré la deuxième rupture constitutive de la modernité, celle survenue avec Adam Smith. Ou l’on retrouve les constats de Michéa sur l’impossibilité de dépasser le libéralisme sur sa gauche. Et si les socialistes, continue AdB, ont parfois pu se donner pour plus progressiste que les libéraux, c’est uniquement parce qu’ils ont tenté de capter une troisième rupture : celle qui esquisse en fait la postmodernité, le passage de la Raison à la technoscience comme instrument premier du Progrès. Où l’on retrouve, là encore, les constats de Michéa : le « socialisme scientifique » n’est rien d’autre que la tentative marxiste de construire un socialisme plus progressiste que le libéralisme, alors que fondamentalement, le socialisme est moins à gauche que le libéralisme.

Enfin, AdB identifie une quatrième rupture dans l’idée de progrès : l’injection, dans le cadre de l’idéologie progressiste, des conceptions issues du darwinisme. Il va en découler deux écoles, cousines éloignées, ignorantes souvent de leur filiation commune : le néolibéralisme (idéologie de la survie du plus apte selon l’optique de classe) et le racisme (idéologie de la survie du plus apte dans une perspective raciale). Où l’on retrouve les constats que je faisais (sans savoir à l’époque que je répétais le travail déjà fait par AdB) dans « la question raciale ».

En somme, l’intérêt du travail d’AdB est qu’il nous propose une cartographie précise de la constitution de la modernité, et de ses ruptures :

1680 : Le temps de vient linéaire, et sa flèche indique la marche en avant vers un avenir meilleur, c'est-à-dire un avenir où l’homme-sujet domine le monde-objet (rupture 1, naissance de la modernité)

1780 : Le principe du désir est libéré, et l’avenir meilleur est redéfini de manière maximaliste : l’homme-sujet domine le monde-objet en vue de lui-même, et uniquement en vue de lui-même (rupture 2, naissance de la modernité postreligieuse)

Début XIX° siècle : avec le développement accéléré de la technoscience naissante, l’instrument privilégié du Progrès est la technique, et non plus la Raison (rupture 3, naissance de la modernité postreligieuse scientiste)

1860 : Marx développe le socialisme scientifique, les modernes qui sont restés en amont de la rupture libérale tentent de reprendre la main en captant la rupture technoscientifique (rupture 3bis, naissance de la modernité socialiste).

Fin XIX° siècle : avec l’injection dans la modernité des enseignements du darwinisme, le « progrès » devient de plus en plus un principe de sélection sur la base biologique humaine, au lieu d’être vu comme une amélioration générale (rupture 4, racisme, et 4bis, néolibéralisme).

 

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