Une femme empoisonnée (B. Maucourant, D. Gallot)

Publié le : 03/01/2010 23:00:00
Catégories : Sociologie

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« Une femme empoisonnée » est un livre co-écrit par un juge, Didier Gallot, et une victime de l’affaire dite du « sang contaminé », Béatrice Maucourant. Le livre est intéressant, surtout parce qu’il permet de récapituler l’état du dossier, tel qu’il était résumé par un professionnel de l’institution judiciaire, en 2002 (et depuis, il ne s’est rien passé d’important).

1990. Une famille ordinaire, ni aisée, ni misérable, va être brisée. L’épouse d’un menuisier, Béatrice Maucourant, une femme ordinaire, apprend qu’elle est séropositive. Test HIV : positif. Hépatite C : positif. Cause rapidement identifiée : une transfusion, sept ans auparavant, après la naissance de jumeaux – accouchement difficile, hémorragie. Pour cette femme on ne peut plus « rangée », vivant dans un milieu conservateur et provincial, c’est un grave problème de santé… et une stigmatisation latente. Le sida, dans son esprit, c’est la maladie des toxicomanes et des homosexuels. Quelque chose qui ne concerne pas les gens « normaux ».

La famille sombre peu à peu. Le mari, contraint de prendre soin de sa femme, néglige sa petite entreprise, qui coule. L’épouse, dépressive et fragilisée, n’est pas en mesure de travailler normalement. A la maladie s’ajoutent les problèmes financiers. Deux vies brisées, une famille qui implose littéralement, solidaire mais ruinée. Trois enfants inquiets, qui ne comprennent pas. Bref : le drame.

1990 toujours. Le juge Didier Gallot n’est pas content. De « réforme » en « réforme », la justice française sombre. Il proteste lors d’un congrès de l’Union Syndicale des Magistrats. Démontre qu’il n’a pas sa langue dans sa poche. Cela lui vaut d’être repéré comme un « allié » possible par l’association des transfusés, qui regroupe les victimes de l’affaire du « sang contaminé ». C’est d’accord : le juge conseillera l’association.

Gallot décrit une justice française caporalisée. Si en province, à la rigueur, le nombre limité de magistrats interdit qu’on fasse une chambre « sur mesure » pour les intérêts « supérieurs », à Paris, en pratique, qui décide du calendrier des audiences obtient les verdicts qu’il veut, ou peu s’en faut. La tactique de l’Etat, pris en faute mais bien décidé à ne pas assumer les conséquences de ses erreurs, sera aussi simple que répugnante : attendre que les transfusés meurent (à l’époque, les trithérapies ne sont pas encore disponibles), puis constater qu’il n’y a plus de plaignants. Et pour attendre, il suffit de faire traîner les procédures en longueur. Les familles se lasseront, la prescription sera prononcée. Un crime sans coupables.

L’association, conseillée par le juge, décide de jouer la carte de la médiatisation, pour mettre le pouvoir politique sous pression. Un « discours » est incubé, à coups de livres, d’articles : un discours « dur », qui rompt avec la langue de bois des « chats fourrés » de la machine judiciaire, mais aussi avec le « blabla pseudo freudien » (fausse rébellion) du Syndicat de la Magistrature.

Retour à Béatrice Maucourant. L’administration se fait tirer l’oreille pour indemniser cette victime des « stocks de sang » entreposés, en 1984, dans les hôpitaux français. L’association des transfusés la fait bénéficier des conseils du juge Gallot. Elle doit remonter selon lui jusqu’au ministre de la santé (B. Kouchner) pour obtenir le déblocage des fonds. Cette fois, ça fonctionne : la « méthode » du juge Gallot porte ses fruits. C’est le pouvoir politique qu’il faut mettre sous pression. L’argent arrive enfin.

Voilà pour le volet « humain » du bouquin – un volet qui permet de prendre la mesure du drame, de sortir des abstractions.


*


Pendant ce temps, le juge Gallot continue à travailler sur l’affaire du sang contaminé. Il décrit une magistrature « tenue » par des opportunistes, qui s’arrangent toujours pour ne pas froisser le pouvoir, et où un juge intègre doit ruser avec l’institution pour faire son travail correctement. Plus que d’un véritable encadrement idéologique, il faudrait parler ici du mécanisme autorégulé d’ajustement entre deux oligarchies adossées l’une à l’autre : haute magistrature et pouvoir politique.

Malgré tout, Gallot, dans le cadre du travail plus général de l’association des transfusés et de leurs soutiens divers, parvient à décortiquer les circonstances du scandale…

CHRONOLOGIE

1963 : les collectes de sang dans les prisons sont encadrées par une note de l’administration pénitentiaire. Une règle de précaution veut que ces collectes ne soient possibles qu’après qu’on ait recueilli l’avis des médecins des établissements concernés. En particulier, les médecins doivent pouvoir exclure du processus de collecte tout détenu dont l’état de santé ferait qu’il n’apparaîtrait pas souhaitable de prélever son sang.

23 juin 1981 : Robert Badinter s’installe au ministère de la Justice. Mitterrand vient d’être élu, la « Gauche » a promis de « moraliser » la vie publique, contre « l’argent qui corrompt » (F. Mitterrand, campagne électorale). Son grand œuvre sera l’abolition de la peine de mort, qui sauvera la vie à quelques dizaines de criminels. Il va aussi, accessoirement, prendre des décisions qui vont faire mourir des milliers d’innocents. Pour gouverner, il s’appuie sur le Syndicat de la Magistrature, qui devient la colonne vertébrale d’une hiérarchie judiciaire « à la botte » du pouvoir.

1981-1983 : la « gauche » veut une « autre » politique des prisons. Beaucoup de bonnes intentions : humaniser le milieu carcéral, faire de la prison un outil de réinsertion, garantir aux détenus un système de soins correct. Accessoirement, c’est aussi, au sein de l’oligarchie judiciaire et pénitentiaire, l’occasion pour les carriéristes de gauche de régler des comptes avec les carriéristes de droite. Classique : des postes importants changent de détenteur, à l’occasion de la « réforme des prisons ». Le problème est que dans l’histoire, l’institution est désorganisée (en particulier les fonctions médicales), des compétences sont perdues. La gestion des prisons est fortement « idéologisée », avec en arrière-plan un discours rousseauiste (de bazar) sur le thème : les criminels sont des victimes de la société, etc.

1982-1983 : plusieurs acteurs subalternes de la hiérarchie des prisons françaises demandent une accélération des prises de sang. Leurs motivations ne sont pas connues, mais officiellement, il s’agit de « répondre aux besoins croissants » émis par les centres de transfusion. Il est impossible de dire dans quelle mesure ces acteurs sont mus par des considérations financières, et dans quelle mesure l’idéologie « généreuse » qui veut « réinsérer » les détenus  joue un rôle dans ce positionnement collectif d’une bonne partie de la hiérarchie.

1983-1984 : la nomenklatura nie que le sida soit un problème français. Il ne serait, selon cette nomenklatura incompétente, répandu qu’aux USA.

1983 : campagne contre la « discrimination » des « sidéens », conduite par divers groupes d’homosexuels, et relayée dans « Le Monde », « Libération » et « Le Nouvel Observateur ». « Libération », en particulier, protestera contre le fait qu’on refuse le sang des homosexuels, « groupe sanguin indésirable ».

Fin 1983 : dans tous les pays européens, on a cessé de prélever le sang des détenus, vu les risques désormais évidents de contamination par le SIDA.

13 janvier 1984 : la directrice de l’administration pénitentiaire, Myriam Ezratty, nouvellemen nommée, appelle au développement des collectes de sang dans les prisons. Elle demande à la ligne hiérarchique de rendre compte sur la base de résultats quantitatifs. « Collecter du sang » devient un objectif en soi. La norme existant depuis 1963 est donc de facto abolie.

Mai 1985 : un article du « Matin de Paris » (journal marqué à gauche, mais encore relativement indépendant du pouvoir mitterrandien – il est dirigé par Max Gallo) révèle que des centaines de personnes sont transfusés chaque semaine avec des stocks de sang contaminés.

29 mai 1985 : le docteur Garetta ordonne, lors d’une réunion du CNTS, que les lots contaminés soient laissés en circulation (il est important de souligner ici que le docteur Garetta retire des revenus très importants de son activité : environ 300.000 euros actuels par an).

19 juin 1985 : Laurent Fabius annonce qu’un dépistage systématique sera mis en place. Ce dépistage utilisera le test Abbot (d’origine américaine)

Juillet 1985 : Louis Schweitzer, futur patron de Renault et de la HALDE, fait bloquer la commande des tests Abbot par les hôpitaux de Paris.

26 juillet 1985 : un rapport du Dr Espinoza, médecin de l’hôpital central des prisons de Fresnes, préconise l’arrêt immédiat des collectes en prison. Ce rapport est enterré par la hiérarchie de l’administration pénitentiaire.

Août 1985 : à la prison de Bordeaux, un médecin fait isoler les détenus toxicomanes séropositifs. Il est rappelé à l’ordre par le garde des sceaux en personne, qui rappelle que le dépistage systématique des porteurs du virus HIV n’est pas à l’ordre du jour. Cette intervention tout à fait anormale (un garde de sceaux prenant position sur une question de santé publique) confirme les soupçons selon lesquels madame Ezratti, en 1984, n’a pas agi de son propre mouvement, mais sur requête du cabinet de Robert Badinter. Il faut rappeler ici que c’est l’époque où la « défense » de la « tolérance » à l’égard des sidéens est un enjeu idéologique important, dans le cadre de la stratégie de « deuxième gauche » voulue par François Mitterrand après l’abandon du projet social et la conversion du Parti Socialiste à une politique de rigueur économique.

1988 : première plainte d’un transfusé. La justice ouvre une instruction sur un délit de « tromperie sur la chose vendue » (les lots de sang contaminé). L’affaire traîne en longueur. Il semble que la juge soit intimidée par les soutiens du docteur Garetta.

25 avril 1991 : l’Evènement du Jeudi révèle que la décision de laisser les lots contaminés en circulation a été prise délibérément, par Garetta. Celui-ci est rapidement lâché par la nomenklatura (en particulier par son « réseau numéro un », le Grand Orient). Pour le faire tenir tranquille, on lui accorde une indemnité de 3 millions de Francs, avant de se débarrasser de lui en catastrophe. Seul « Le Monde » continue à le défendre, le présentant comme un simple bouc émissaire (numéro du 5 juin 1991).

1991 : nouvelles plaintes de transfusés (qui visent Georgina Dufoix, ministre des affaires sociales au moment des faits, et Edmond Hervé, ministre de la santé au moment des faits). L’affaire est requalifiée en « empoisonnement contre X ».

1991 toujours : le parquet de Paris est tenu par deux éminences grises de la mitterrandie : Pierre Truche (procureur général qui retarde alors l’enquête sur Bousquet, il est soutenu à la fois par la franc-maçonnerie et les réseaux cathos !) et Bruno Cotte (chef du parquet, a fait toute sa carrière sans jamais mettre les pieds dans une juridiction). Le verrouillage est parachevé par une pièce centrale de la Mitterrandie judiciaire : Myriam Ezratty, première présidente de la Cour d’Appel de Paris, et par un ancien du cabinet de Robert Badinter, Jean Favard, devenu premier vice-président du tribunal de Paris. On se doute qu’avec une pareille brochette pour instruire l’affaire, l’instruction sera « hâtée lentement ».

31 juillet 1991 : le ministère public décide de requalifier l’affaire en simple délit, concerné par la prescription. L’idée générale était la suivante : puisque la prescription en matière de délits est de trois ans, et puisque la plupart des victimes avaient découvert leur séropositivité plus de trois ans après la transfusion (vu la rareté des tests à l’époque), l’affaire ne pouvait pas être instruite.

1er août 1991 : Anne Grenier, premier juge d’instruction au tribunal d’instance de Paris, rend une ordonnance déclarant recevable la plainte des transfusés. L’indépendance du juge d’instruction, en l’occurrence, permet de battre en brèche l’oligarchie judiciaire.

30 septembre 1991 : Pierre Truche a compris qu’il ne peut pas refuser d’instruire la plainte des transfusés. Il va donc la confier à la juge d’instruction qui traite le « délit d’épicier » reproché au docteur Garetta. C’est l’instruction de ce délit « sur la chose vendue » qui déterminera le rythme et le cours du travail de la justice. Le juge Grenier se dessaisit, c’est le juge Sabine Foulon, plus frileux, qui doit conduire l’instruction. En pratique, selon les auteurs de « une femme empoisonnée », elle se contentera de tenir le compte des morts.

Avril 1992 : enquête de l’Inspection Générale des Affaires Sociales, à la demande des ministres concernés, sur les collectes de sang dans les prisons.

Juin/juillet 1992 : procès du docteur Garetta et de ses principaux collaborateurs. C’est une « tromperie sur la chose vendue » qui est jugée (ce qui permet d’épargner totalement le personnel politique). Garetta (qui a fui aux USA) est condamné au maximum de la peine encourue, soit 4 ans de prison ferme.

Novembre 1992 : l’enquête de l’IGAS débouche sur des conclusions lénifiantes (ce qui est logique, puisqu’en l’occurrence, on demande à une administration d’enquêter sur un crime dont elle a été complice). Cependant, l’enquête ne peut pas taire un certain nombre de faits, en particulier le caractère irresponsable des mesures prises en 1984.

10 janvier 2001 : après une décennie d’instruction « en traînant les pieds », la procédure concernant le volet non ministériel de l’affaire est annulée sur la base des demandes de la défense. Le dossier achève de s’enliser, et il devient clair que l’affaire ne rattrapera jamais Louis Schweitzer et compagnie.


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L’affaire dite du « sang contaminé » est instructive car elle fournit un certain nombre de clefs sur les pathologies dont souffre la France post-Mitterrand. A travers cette affaire, la nature de la « Gauche » des années 80 apparaît clairement : c’est une bourgeoisie oligarchique, prédatrice, tartuffe et parasite, qui méprise souverainement l’intérêt public tout en adorant prendre la pose commode de « l’homme de progrès » confronté à « l’obscurantisme ». Bref, « la Gauche » des années 80, tendance Mitterrand, c’est tout bonnement l’éternelle République thermidorienne, la république des avocats, déguisée une fois de plus en République du Peuple pour qu’une oligarchie nouvelle, drapée dans une tartufferie plus à la mode, remplace l’ancienne oligarchie, réputée « de Droite ».

Plus profondément, cette affaire éclaire d’un jour intéressant les mécanismes de cooptation et d’adossement mutuel qui animent un système oligarchique français d’autant plus opaque qu’il doit s’insérer dans un cadre idéologique officiellement démocratique. Ces mécanismes ressemblent à une stratégie d’ajustement progressif mutuel des intérêts commerciaux, carriéristes et politiques, dans le cadre d’un discours politiquement correct « calibré » précisément par cet ajustement. C'est-à-dire qu’il ne faut pas voir dans ce fonctionnement oligarchique une mécanique verticale impulsée par un Prince omnipotent (type Parti Communiste Chinois à l’époque de Mao), mais plutôt un « milieu » dont les diverses composantes se jalousent et se soutiennent en même temps, selon un système de « renvoi d’ascenseur » bien compris. Et le discours politiquement correct, dans l’histoire, n’est jamais qu’un habillage que ce « milieu » secrète, au mieux de ses intérêts, à petits coups, par petites touches.

La fabrique du consensus à la Française, tendance République oligarchique, ça existe : le plus gros problème, c’est que cette fabrique n’incube que le consensus des corrompus et des nullités, tous unis pour spolier un peuple profondément méprisé. Liberté pour les escrocs, Egalité des initiés entre eux, et Fraternité des mafieux : la vraie devise de la soi-disant république dite française.


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