Évènement

Une guerre à 3.000 milliards de dollars (Joseph E. Stiglitz, Linda J. Bilmes)

Publié le : 06/10/2008 00:00:00
Catégories : Economie

tank_US

Le prix Nobel d’économie Joseph E. Stiglitz et le professeur de finances publiques Linda J. Bilmes se sont associés pour évaluer le coût de la double guerre Irak-Afghanistan lancée par l’administration W. Bush.

La double invasion Irak Afghanistan, erreur fatale ? 4.000 soldats américains tués, 65.000 blessés, 100.000 frappés de troubles psychiques graves. Le peuple irakien vivait mal sous Saddam, mais à présent, c’est pire. Le coût : environ 3.000 milliards de dollars pour les USA, probablement le double pour le monde dans son ensemble. 3.000 milliards de dollars, c’est le prix de 24 millions de logements (de quoi absorber trois fois la bulle des subprimes stricto sensu). C’est de quoi consentir une remise totale d’impôt sur le revenu aux citoyens américains des classes moyennes pendant trois bonnes années ! C’est à peu près 30 fois le coût d’une opération mondiale de réduction drastique de l’analphabétisme. C’est moins cher qu’un plan Marshall pour le Moyen Orient et, rions un peu, c’est 600 ans de l’aide américaine à l’Afrique (5 milliards de dollars, ça va, c’est pas ça qui va nous ruiner).

Ce coût de 3.000 milliards n’apparaît pas dans les « comptes » officiels de l’administration américaine. Stiglitz et son acolyte l’ont donc recalculé…


*


Quand Bush pose devant la banderole « mission accomplie », en 2003, sur l’USS Lincoln, la mission n’a pas du tout été accomplie. Le but était, pour les neocons, de remodeler le Moyen Orient, en vue de le stabiliser par la « démocratie ». Quand à balayer l’armée de Saddam, c’était la partie facile du boulot…

Cinq ans plus tard, c’est un bourbier. Aucune démocratie à l’horizon. La guerre civile plutôt. Et le Moyen Orient est plus instable que jamais. Le PIB de l’Irak a mis 5 ans à retrouver son niveau d’avant l’invasion (alors qu’il était déjà écorné par l’embargo). Un Irakien sur quatre est au chômage. L’électricité est défaillante, encore plus qu’avant la guerre. 100.000 à 150.000 Irakiens sont morts directement du fait de la guerre. La surmortalité indirecte (maladies…) porte le bilan à un déficit de 700.000 vies. La classe moyenne, indispensable à toute société démocratique, a été complètement détruite. Si l’objectif officiel de la guerre était bien l’objectif réel, alors on peut parler d’échec total.

L’administration Bush s’attendait à une guerre facile et bon marché. Elle s’est engagée dans une guerre ingagnable et horriblement coûteuse. La cause première : l’explosion du coût direct de la guerre, technologie oblige. En dollars constants, on estime que l’équipement d’un soldat US coûte 4 fois plus cher aujourd’hui que pendant la Seconde Guerre Mondiale. Rumsfeld avait estimé le coût de la guerre à 50 ou 60 milliards de dollars. Aujourd’hui, le compte officiel, qui n’inclut que les coûts directs (opérations militaires, aide à la reconstruction, frais d’ambassade, sécurité des bases américaines), en est déjà à 645 milliards de dollars.

Pourquoi l’armée américaine coûte-t-elle si cher ? D’abord, parce que ses soldats coûtent cher. Primes diverses pour surmonter la crise du recrutement (pas facile de trouver des petits gars prêts à se faire tuer pour Halliburton et Unocal), dont la très spectaculaire prime de rengagement (qui peut atteindre 150.000 dollars dans certains cas), et salaires élevés versés à certains réservistes (ils sont dédommagés à hauteur de leur traitement civil, plus une prime). Mais surtout : recours à des contractants privés (intendance, mais aussi missions de garde statique et de sécurité des personnels de haut rang), qui coûtent beaucoup plus cher que les services militaires intégrés. Environ 1.000 contractants ont été tués depuis le début de la guerre (il faut les ajouter aux pertes US strictement militaires).

La société Blackwater à elle seule détient pour l’Irak un contrat annuel de 1,2 milliards de dollars et emploie 845 contractants de sécurité. Ses contractants gagnent parfois jusqu’à 450.000 dollars en salaire annuel, soit à peu près huit fois le salaire d’un sergent de l’armée américaine. Ironie de l’histoire : c’est pour éviter que son personnel ne parte chez la « concurrence privée » des contractants que l’US Army est obligée d’offrir des primes de rengagement royales à ses hommes. Comme quoi, le libéralisme est parfois social ! (rires)

Ces contractants se sont parfois très mal conduits. Nouveaux « routiers » pour de nouvelles « grandes compagnies » au service d’un nouveau féodalisme « post-Etat nation », ces mercenaires sont en partie responsables du chaos irakien : par leur brutalité, ils ont contribué à enflammer encore plus la situation. Cerise sur le gâteau : sous prétexte d’urgence, les sociétés de contractants n’ont généralement pas été choisies après appel d’offre. Copinage, réseau, etc. Halliburton, ancien employeur de Dick Cheney, en a profité par dizaines de milliards de dollars. Il est vrai qu’en contrepartie, cette société « privée » a largement financé la campagne électorale républicaine de 2004. Echange de bons procédés…

Le coût de la guerre s’explique aussi par celui du pétrole. Une armée totalement mécanisée consomme énormément d’essence et de gasoil. L’armée américaine n’avait semble-t-il pas anticipé, dans ses budgets, qu’elle allait payer le pétrole 100 dollars le baril…

Enfin, toujours concernant le coût direct de la guerre, la grande mauvaise surprise est évidemment la durée des hostilités. Il a fallu rééquiper plusieurs fois la plupart des unités. Il a fallu financer, en termes de mois.homme, plusieurs fois ce qui était prévu au départ.

Au final, une guerre chiffrée initialement à 50 milliards et qui coûte, directement, indiscutablement, plus de dix fois plus cher – selon les chiffres officiels !


*


Si l’on s’intéresse à présent aux coûts indirects :

- L’US Army valorise la perte humaine à 500.000 dollars (l’indemnité perçue par les proches). Les normes de l’assurance privée, aux USA, indiquent 7 millions de dollars, nous dit Stiglitz. Donc si l’on valorise les pertes à hauteur des normes (absurdes, mais que Stiglitz admet) de la vie civile américaine, on arrive à la conclusion que le coût de 4.000 pertes est de 28 milliards de dollars. Non comptabilisé dans le chiffre officiel du coût de la guerre. Par ailleurs, on estime qu’en Irak, pour chaque tué au combat, il y a deux tués hors combat (maladies, accidentés). L’essentiel de ces morts auraient été évitées sans la guerre d’Irak. Conclusion pour Stiglitz : le « vrai » coût des pertes humaines doit avoisiner 85 milliards de dollars. Déconomètre : 645 + 85 = 730

- Les frais généraux sont mal évalués. Le Pentagone a « loupé » son audit financier pour la dixième année consécutive. En termes simples : l’armée américaine est mal gérée. Comme le gouvernement a systématiquement recours à la procédure de vote de crédits « d’urgence » (normalement prévue pour les dépenses inattendues), le Congrès vote sans regarder l’audit. Les auteurs ont analysé les données disponibles, et sont parvenus à la conclusion que le Pentagone, en avouant 645 milliards de dollars, en a « oublié » 2.000 milliards ou à peu près.

- Il faut tenir compte des coûts de la présence US dans les années à venir. Sur la base des scénarios actuels de retraits des troupes US, on arrive à un total de 500 à 900 milliards de dollars (non compris les coûts de rééquipement, traités ci-dessous). Déconomètre : 730 + 700 = 1430

- Il faut tenir compte du coût des pensions des anciens combattants. 39 % des anciens du Golfe I ont demandé une pension pour invalidité. Tout indique que le taux des anciens du Golfe II devrait être assez proche. Coût : jusqu’à 44 milliards de dollars. Cependant, ce n’est que broutille par rapport aux coûts des frais médicaux et des pensions de la Social Security : de 400 à 700 milliards ! – Selon le système US, les coûts sociaux publics des militaires viennent en effet annuler et remplacer des coûts qui, sans la guerre, auraient été à la charge des assureurs privés. Déconomètre : 1430 + 550 = 1980

- Il faut tenir compte des coûts futurs de la reconstruction de l’US Army (renouvellement des matériels usés par la guerre : 250 à 375 milliards de dollars) et de la démobilisation (20 milliards de dollars). Il faudrait ajouter le coût indirect de la dégradation de qualité dans le recrutement : étant donné la nature « particulière » de la guerre d’Irak, ce sont les couches les plus basses de la société américaine qui s’engagent pour cette équipée. Résultat : de moins en moins de diplômés et de plus en plus de criminels dans l’US Army. Coût non chiffrable, mais à long terme significatif. Déconomètre : 1980 + 320 = 2300

- Il faut prendre en compte le coût des intérêts, car les USA ont emprunté pour financer leur guerre. Les auteurs, sur la base d’un classique tableau de trésorerie, estiment ce coût de 600 à 800 milliards de dollars (valeur actualisée). Déconomètre : 2300 + 700 = 3000

- Il faudrait tenir compte du coût pour l’économie US (perte de main d’œuvre des parents de blessés soustraits à la population active pour s’occuper de leur parent blessé, assèchement des capacités de financement d’où inflation, perte de confiance dans le dollar, hausse du pétrole induite par la guerre elle-même)… autant de coûts pratiquement impossibles à chiffrer précisément, mais qui pourraient, selon les auteurs, pratiquement doubler l’estimation, faisant passer la facture au total plus que respectable de 6.000 milliards de dollars (3 bonnes années du PIB français, quand même, voilà une erreur géostratégique qui coûte cher).


*


Au final, la conclusion des auteurs est solide : le coût de la guerre Irak-Afghanistan doit osciller entre 2.000 et 4.000 milliards de dollars. Disons 3.000 milliards, pour simplifier.

Une conclusion s’impose au-delà de cette conclusion : à ce stade, l’économie US est incapable d’un effort de guerre soutenu en plus de l’Irak.

En soi, c’est déjà une information (qui doit intéresser du côté de Téhéran). Mais surtout, ce qui frappe, en lisant le livre de Stiglitz et Bilmes, c’est que de toute évidence, la société néolibérale américaine est très mal adaptée à l’effort de guerre. Reprenons les coûts :

- Sur les 645 milliards de dollars de coût officiel reconnu, un surcoût significatif lié à l’emploi des contractants, et aux conséquences indirectes que cela implique sur les salaires des personnels militaires (primes de rengagement). La privatisation tous azimuts n’a pas mis en faillite qu’ENRON et l’Argentine : elle vient aussi de faire frôler le dépôt de bilan à l’US Army !

- La société américaine repose sur la négation du don. Tout doit être marchandisé – même la vie humaine. C’est pourquoi Stiglitz se sent obligé de valoriser les décès au « prix du marché ». Un économiste russe aurait écrit : « Ils sont morts pour la patrie, leur récompense est d’avoir leur nom gravé sur le monument », ou ce genre de choses. Aux USA, la récompense, c’est 500.000 dollars pour la famille – et on s’étonne que ce ne soit pas 7.000.000.

- Du fait du système de sécurité sociale privée, l’Etat n’est pas préparé à payer pour les pensions de ses soldats. Il y a une incohérence structurelle entre les engrenages de la société néolibérale (société des individus, liberté réduite au choix) et ceux de la guerre (exigence collective, aliénation consentie dans un esprit de sacrifice). D’où le fait que Stiglitz comptabilise comme une charge la totalité des pensions futures (en France, on considèrerait qu’elles entrent dans le cadre du régime général, et se substituent donc aux pensions civiles).

- L’Etat américain ayant perdu le droit de battre monnaie (confié à la FED, donc au système bancaire), il se finance sur les marchés. Résultat : le contribuable américain va payer des intérêts sur le coût de la guerre, et cela seul pèse pour un quart de la facture totale. Là encore, l’inadéquation des structures néolibérales avec l’économie de guerre apparaît évidente : dans une économie de guerre, l’Etat fabrique de la masse monétaire, point final. Et il exporte ainsi la charge vers le peuple, mobilisé au nom du bien commun.

Mais peut-être, aux USA, la notion de « bien commun » est-elle devenue hétérodoxe…

A lire le bouquin de Stiglitz, on réalise progressivement que l’aventure neocon ne peut, en dernière analyse, que déboucher sur une catastrophe. Il est trop tôt pour savoir si cette catastrophe prendra la forme d’une piteuse défaite américaine (scénario semble-t-il le plus probable), prologue triste au grand recul de l’Empire, ou bien s’il s’agira d’un coup de folie, d’une fuite en avant criminelle. Mais ce qui est certain, c’est que l’esprit neocon est une impasse, parce qu’il néglige un fait essentiel : on ne peut pas vouloir une politique étrangèrepar nature incompatible avec les structures socio-économiques que l’on met en place en politique intérieure.

Le néolibéralisme et le néoconservatisme peuvent bien se marier : ils n’engendreront que des désastres.

Partager ce contenu