URSS 2010

Publié le : 14/02/2009 00:00:00
Catégories : Société

chutedumur

Il y a un débat actuellement dans quelques cercles. Ces cercles ne sont pas nécessairement peuplés d'intellectuels distingués. Mais ils regroupent tous ceux qui espèrent en une chute du système politico-économique. Ce débat se résume en une seule question : quand ?

Evidemment, pour se poser cette question, il faut, au préalable, avoir la solide conviction que le système est condamné, dans une impasse dont il ne pourra pas sortir – pas indemne en tout cas. Mais cette conviction, marginale, souvent moquée il y a peu, se renforce de jour en jour, au rythme où la crise systémique en cours se concrétise en une gigantesque dépression économique. Inutile de revenir sur l'analyse que Drac fait de cette situation, tous les lecteurs du blogue savent ce qu’il en dit, probablement à raison.

Donc la question est : quand ? Quand atteindrons-nous le point de rupture ? Quand en serons-nous au point précis où la tension exercée sur le système par la somme de ses contradictions et de ses échecs sera juste un peu, un tout petit peu plus forte que sa résistance, que sa capacité à conserver sa cohésion, à maintenir son armature interne ?

Il y a différentes variables à étudier avant de sous-peser les réponses possibles.

Tout d'abord, partons de l'ennemi public numéro un : le Pouvoir. Et en préambule, laissez-moi vous raconter une histoire.

Lors de la retraite d'Alexandre le Grand, l’armée affaiblie ne pouvait prendre le risque d’exposer son arrière-garde aux peuplades d'Asie mineure. Les Grecs eurent alors l'excellente idée de laisser de fausses armures sur place, des armures de taille gigantesque, dans le but d'effrayer les éventuels assaillants. Une belle technique de démoralisation par désinformation, n'est ce pas ?

Aujourd'hui, dans ces petits cercles, ou la conscience, du moins une partie, est supérieure à la moyenne nationale, il est coutumier de se lamenter sur les errances du système politico-économique, et cependant d'en subir passivement les conséquences. On critique un discours totalitaire, on espère des jours meilleurs qui sont, on l'aura compris, toujours plus lointains, à l'orée d'une génération, c'est à dire pas la nôtre. Pourquoi pas la nôtre ? Parce que cela nécessiterait de reprendre en main, collectivement, notre destin. Ici et maintenant. Dans le réel.

Face à cette attitude qui aurait pu se justifier dans les années 70 par exemple, nous avons deux choix : Soit le système est bel et bien très fort, indestructible, un véritable Titanic, enfin, c'est le message derrière les armures de géant qu’on nous laisse sous le nez… ou bien, et cela est mon analyse, le système n'est déjà plus qu'un tigre de papier, sa force n’est que virtualisme médiatique – un village Potenkime global qui ne demande qu'à être abattu d'un coup de pied rageur par les peuples en révolte.

Si l’on admet que le système reste fort malgré sa crise très profonde, alors on ne bouge pas. Qui irait attaquer une citadelle réputée imprenable ? Des suicidaires à n'en pas douter.

Mais regardons de plus prêt les évènements. Etudions de près toutes ces fissures qui lézardent le système. Les banques « too big to fall » aux Usa et même en Europe ? En faillite pour certaines, et sous perfusion pour les autres, choses évidemment invraisemblables il y a encore un an. Un changement radical de politique en Islande ? Impossible et pourtant... Le Rachat de Bear Stern a 1/10 de son prix des 6 mois précédents ? Allons, vous êtes fou! Et pourtant... La nationalisation par l'État américain du plus gros assureur mondial pour 120 mds de $ ? Au pays-qui-est-un-modèle-libéral-pour-le-reste-du-monde? Soyons sérieux! Et pourtant... La baisse de 50 % des ventes du plus gros constructeur mondial de véhicules ? Mais les gens consomment très bien pourquoi une baisse de cet ordre? Et pourtant... La baisse de 11 % du PIB de la 3e économie du monde (le japon) ? Ils-ont-un-problème-financier-avec-eux-mêmes, c'est tout. Et pourtant... La cessation de paiement du plus gros État américain ? Impossible encore, dans l'état de la Silicone Valley et d'Hollywood. Et pourtant... Le gel des salaires des dirigeants bancaires américains à 500 000$/an ? Absurde au pays des self-made-men ! Et pourtant... La baisse de 30 % de la valeur de la Livre ? Là encore, impossible dans ce meilleur des pays libéral-qui-ne-connait-jamais-la-crise. Et pourtant... La montée du pétrole de 80 à 140 $ la baisse du pétrole de 140 $ à 40 $? Inconcevable et impossible à prévoir par les meilleurs, autoproclamés, analystes du monde. Et pourtant... L'injonction du président Sarkozy aux banques de ne pas distribuer de dividende en 2009? Mais vous êtes fou ??? Et pourtant...

Je rappelle aux lecteurs que tout cela se passa un mois d'un an, et au sein même d'un système réputé insubmersible et promis à une domination d'au moins mille ans, à coup sûr, si seulement on détruisait les barrières empêchant les produits et les hommes de circuler librement.

Ne vous êtes-vous jamais posé la question sur l'importance accordée à la « confiance » que les médias s'entretiennent à sonder dans la population ? Une confiance souvent assimilée à de la résignation d'ailleurs ? Pourquoi donc un système basé, théoriquement, sur la raison, et en outre porteur d’une performance réelle, devrait s'inquiéter de la soumission, de la confiance irrationnelle, de ses sujets ?

Je crois, et je ne pense pas me tromper, que c'est pour la simple raison que ce système n'est fort que de la passivité de la plupart desdits sujets. Et en conséquence, je crois que ce système ne tient à rien. Qui va défendre le gouvernement Sarkozy lorsque le chômage réel passera la barre des 5 millions ? (si ce n’est pas déjà fait…) Qui va se soucier du sort de la République lorsque les caisses d’allocations ne pourront plus financer l'état-providence ? L'extrême-minorité qui dirige nos destinées a-t-elle le pouvoir surnaturel d’ensorceler la populace affamée ? Est elle soutenue divinement pour que son inamovibilité soit définitive et sans partage ? Boit-elle une potion magique la rendant invincible ?

Il est évident qu’à toutes ces questions, la réponse est non.

Tout le système est virtualiste, car basé sur la domination des médias et leurs monopoles.

Ceux qui pensent que ce système en faillite, et à crédit depuis 30 ans, peut durer des décennies, sur une pente lente, presque imperceptible, se trompent lourdement. Ils sont dupes, sans le savoir, de la propagande émise par les agents du système. Dans l’ensemble du système comme dans un marché immobilier promis au crash du siècle, il n'y a jamais d'atterrissage en douceur dans ce genre de processus, même si les bénéficiaires du système aimeraient nous le faire croire.

Le système n’est plus qu’un village potemkine global, je le répète. Ses murs sont fait en son et en images, parfois en éditos. Il n’y a plus rien de réel là-dedans.

Passons au peuple maintenant.

Il est vrai, dans une certaine mesure, que sa passivité est désespérante vu la gravité de la situation.

Mais là encore, regardons la situation de plus prêt et surtout pensons-la en dynamique.

Ajoutons, comme nous l'avons vu précédemment, quelques millions de chômeurs, un pouvoir maladroit et corrompu, des difficultés économiques grandissantes, et puis un doute croissant, comme un bruit sourd et lourd en fond sonore de plus en plus bruyant, et puis une perte de confiance, et puis enfin une dissonance cognitive telle qu’elle passera la barrière de l'obédience collective intériorisée par les citoyens. Peut-on croire honnêtement que les gens sont manipulables jusqu'au bout d’un processus aussi rude ?

Quel poids aura le JT de 20 heures face à un frigo vide – je veux dire, mis à part un rôle de catalyseur à l’immense colère qui monte ? Qui peut croire qu'une déclaration télévisuelle de Sarkozy pourra calmer des esprits rendus incontrôlables à force d'inactivité professionnelle forcée, de dégradation de l'environnement quotidien, voire de restrictions très sensibles sur le nécessaire, alors que notre peuple a été conditionné à croire le superflu indispensable ?

Notre peuple est abimé, soit, c'est un fait incontestable.

Seulement, ses besoins vitaux sont toujours les mêmes, et ils devront être satisfaits, et on peut douter sérieusement que le système en faillite soit en mesure de les satisfaire.

L'insouciance et l'anesthésie du peuple est le fruit d'une vie à crédit qui dure depuis trop longtemps, et le retour du réel a déjà sonné, le réveil va être douloureux pour la plupart et le système ne pourra continuer à endormir les masses avec deux émissions de divertissements et trois bobards racontés entre deux publicités.

Non, ce qui est craindre, ce n'est nullement l'endormissement éternel et définitif du peuple par un système totalitaire.

Ce que nous devons craindre, nous autres qui aspirons à redonnons une ligne directrice historique à notre peuple, c’est un réveil anarchique, violemment désorganisé, sans sens, n'aboutissant qu'à la destruction et à la désolation – un réveil plein de colère et de haine.

Et voilà que nous devons aborder la dernière variable de nos fondamentaux : la nouvelle élite capable de canaliser et d'organiser la transition du système en lambeau vers une organisation nationale. Une élite capable d'éviter les pièges de la bête mourante, d'éviter la destruction pure, d'éviter l'errance de la masse sans tête. Cette variable est la plus incertaine mais c’est aussi, paradoxalement, celle sur laquelle nous avons le plus de pouvoir d'action. Il ne tient qu'à nous d'incarner le renouveau pour le moment venu – et ce ne sera pas dans une génération, dans 20 ans ou en 2048, mais dans les mois ou années qui viennent.

Pour l'instant, nous sommes quelques-uns, isolés, sonnant le tocsin et ne receuillant, pour l'instant, que des rires en réponse. Nous sommes consternés par la passivité générale, et sidérés encore plus maintenant que la catastrophe a commencé, maintenant que nous la voyons à l’œil nu – sidérés surtout par la capacité de nos contemporains à se voiler la face.

Si le sens de l'histoire dépend de cette avant-garde éclairée mais démoralisée, nous pouvons affirmer sans nous tromper qu'elle n'ira pas là où nous le voulons. Et pour commencer à retrouver l'espoir, car il s'agit de cela in fine, il faut se débarrasser de cette résignation incapacitante qui nous inhibe depuis si longtemps. Nous devons triompher de notre appréhension devant le tigre de papier médiatique. Il est temps maintenant de se prendre en main, de se rencontrer, de travailler ensemble, de former les réseaux qui permettront d'amortir le choc systémique, de construire un projet collectif pour la communauté d'après la chute. Eurocalypse n’aura pas lieu en 2040. Nous n’avons pas trois décennies devant nous. Le projet d’autonomisation des réseaux « fractionnaires », envisagé dans « De la souveraineté » sur 20 ans, devra peut-être être conduit en 2 ans !

L'Histoire ne nous attendra pas, elle ne repasse ni les plats, ni les films des évènements. S’il y a bien sûr une part de déterminisme, elle touche à la fin inéluctable et sous peu du système politico-économique. Notre liberté consiste à former la variable qui fera pencher l'histoire de notre côté, et cette variable, c’est notre capacité à être prêts, en ordre de bataille, pour le moment où le système, d’un seul coup, disparaîtra comme un rideau de fumée, révélant le paysage inattendu de notre avenir non déterminé.

Prenons une analogie. J'estime que les évènements devant nous se rapprochent bien plus de la fin de l'Urss que de la crise de 29. Nous sommes, en France et par rapport aux USA, dans la situation des Est-Allemands par rapport à l’Urss. Nous n'avons sûrement pas le pouvoir d'affronter le système de face (la Stasi ne rigole pas), mais il suffit de se préparer à sa chute pour récupérer le gouvernail, le moment venu. Actuellement, nous sommes en 1987, an-2 avant la chute du mur libéral. Il n'y aura pas de pente savonneuse, pas d'atterrissage en douceur d'un pouvoir en déliquescence sur 20 ans. A nous de saisir l'occasion historique qui se présente pour renouer avec notre passé, et construire ce futur auquel nous aspirons. Seule condition : ne pas partir à l’assaut trop tôt, mais aussi et surtout, ne pas tarder à constituer les bases pour donner l’assaut au bon moment.

Le 9 novembre 1989, nous devrons être là.

Exactement une minute après la chute du Mur.

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