Évènement

Verbicide (Christian Salmon)

Publié le : 30/09/2009 23:00:00
Catégories : Philosophie

teloche

Pour Christian Salmon, le temps réel a tué la narration parce que, paradoxalement, la narration a été envahie par lui. Dès lors que tout est narration, la distance entre réel et narration est abolie, et le monde devient, donc, radicalement inintelligible. C’est pourquoi, explique-t-il, tous les modes d’énonciation sont désormais envahis par le champ lexical de l’indécidabilité, comme si, progressivement, la structure logique du langage était abolie.

Salmon analyse cette invasion de la fiction par le réel en montrant, à travers de nombreux exemples, qu’elle commence par l’envahissement contraire, celui du réel par la fiction. S’appuyant en particulier sur l’étude de la téléréalité (il écrit peu de temps après la première saison de l’émission « Loft Story »), il montre que le réel devenu fiction détruit les rapports d’intersubjectivité sous-jacents à tout partage d’idées, à toute communication authentique. Le « vrai » n’est plus qu’une succession de « moments du faux », à partir de l’instant où l’on décide que ce qui est « vrai », c’est ce qui fait de l’audimat. C'est-à-dire que le réel lui-même devient une fiction manipulée, ce qui lui permet en retour d’envahir toute fiction, comme si, en attirant la fiction à l’intérieur de lui, il avait comblé le fossé qui, jusque là, permettait à la fiction de se mettre à distance du réel pour le rendre intelligible.

Prolongeant cette réflexion philosophique sur le plan politique, il démontre que la « démocratie d’opinion » est déjà dépassée, justement à cause de cette mutation cataclysmique des formes du langage. Il faut désormais considérer, à l’ère de la « mobilisation des temps de cerveau disponible », que la démocratie est devenue un concept non plus détourné, mais vidé de son sens – tout simplement parce que si les cerveaux sont entièrement « mobilisés », il n’y a plus de peuple, et donc même plus « d’opinion ».

Mécanique de sidération, donc, qui entraîne ce que Salmon appelle, dans une jolie formule, « la dépressurisation de l’expérience ». Ou encore, autre formule-choc : dans Loft Story, le regard du lofteur devient la caméra portée sur lui. L’individu n’a plus la possibilité de penser son intériorité. L’insignifiance devient le passeport pour la notoriété, le fait littéralement de n’être personne permet paradoxalement de devenir la représentation de tous. Le Moi explose et implose à la fois, selon le niveau de l’analyse (implosion du Moi profond, explosion du Moi perçu).

Il ne reste plus, dès lors, qu’une immense interconnexion de récits du réel, sans construction de la subjectivité, donc sans possibilité de construire l’intersubjectivité. Sommet de cette figure paradoxale : le 11 septembre 2001 – un « réel » qui est aussi, on le sait aujourd’hui, largement une fiction, et qui ne peut donner lieu à aucune construction collective du récit, parce que tout est déjà détruit, parce qu’il ne reste, littéralement, plus rien à construire. Ground Zero, explique Salmon, c’est d’abord le niveau zéro du récit.

Jusque là, nous sommes en territoire connu. Mais c’est dans sa conclusion que Christian Salmon devient vraiment intéressant.

Il fait remarquer que nous sommes entrés dans une ère où non seulement le grand capital possède les médias de masse (Lagardère, Dassault et Bouygues détiennent de facto la quasi-totalité des médias en France), mais aussi où, parfois, ce sont les médias qui deviennent littéralement le Capital comme principe (Berlusconi en Italie). Et il explique que ce n’est pas un hasard : dans une société où la ressource critique n’est plus la quantité de biens produits, mais la capacité à les écouler (crise de surproduction induite par la dérive inégalitaire), la maîtrise de la ressource critique revient à ceux qui savent capter les esprits.

Et Christian Salmon de conclure que l’invasion du « domaine culturel » par le Capital n’est rien d’autre que la transformation de la forme du Capital. L’art a été réduit à la « culture » (ce fut le travail de l’ex-Intelligentsia, que Salmon propose de rebaptiser « Illusentsia », la classe chargée de maintenir l’illusion d’une critique). A présent que tout processus d’initiation a été détruit, ne reste, en fait de « culture » qu’une immense machine à représenter le système (lui conférer une illusion de l’intelligibilité), à l’animer (lui donner une apparence d’âme), le tout culminant dans ce qu’il est convenu d’appeler « la fête », c'est-à-dire, en réalité, l’ensemble des processus par lesquels « l’Illusentsia » parvient encore, bon an mal an, à rendre le capitalisme drôle – et le rire rentable.

Ce processus, explique Christian Salmon, s’apparente en réalité à une censure, d’autant plus forte qu’elle n’interdit aucune expression. Les anciennes censures étaient le fait de la coercition exercée par les appareils d’Etat ou les institutions religieuses. Elles étaient visibles justement parce qu’elles dressaient des murs entre les hommes. Les nouvelles censures sont bien plus subtiles : il ne s’agit plus d’interdire aux gens de parler, mais de mobiliser leur cerveau en permanence, afin qu’ils n’aient plus rien à dire, et plus besoin de s’écouter. La haine du Verbe, qui a toujours été le propre du Pouvoir, s’habille désormais en superfluidité du langage. La frontière entre les hommes est partout, parce qu’elle n’est plus nulle part. Le contrôle social n’a plus besoin d’être opéré depuis l’extérieur des esprits humains : il est intériorisé, il résulte des structures mêmes de la pensée, telle qu’elle est produite par les cerveaux « occupés », « colonisés », sidérés. Il n’est plus nécessaire d’interdire la quête de la vérité : le Vrai n’est plus que l’illusion qui sert à donner vie, optiquement, à un système non vivant. Jusqu’au point où l’homme, totalement coupé de lui-même, intégralement envahi par une « fiction réelle » qui lui tient lieu de flux mental, meurt à soi avec bonheur.

On pourra contester à Christian Salmon le besoin qu’il éprouve, en écrivain « installé » malgré tout  dans le système, de dénoncer ce qu’il appelle les tentations « identitaires » de « repli », un des contrecoups selon lui de la mécanique qu’il dénonce. Mais on ne pourra pas lui retirer que son analyse de la forme contemporaine du totalitarisme est imparable.

Partager ce contenu