Vers une révolution aristocratique

Publié le : 07/02/2009 00:00:00
Catégories : Politique

couronne

Suite au dernier texte sur la nécessaire deuxième révolution française, article qui définissait la société fermée, je voulais vous parler de notion de gouvernement ouvert. Mais d’abord, quelques constats désagréables, mais incontournables, sur ce que l’avenir peut être, si nous le voulons – et sur ce qu’il ne peut pas être, quand bien même nous en rêverions.

1) Le cycle du pouvoir

Il y a 23 siècles vivait l’Arcadien Polybe, homme d’Etat et historien le plus remarquable de la Grèce post-Alexandre. Il formula la théorie dite de l'anacyclose, théorie selon laquelle le pouvoir évolue selon un cycle de six phases successives : la monarchie, qui se dégrade en tyrannie, faisant place à l'aristocratie, elle même se transformant en oligarchie, qui laisse place à la démocratie, laquelle s’achève en ochlocratie (gouvernement par la foule).

A l’épreuve de notre histoire récente, cette théorie apparaît partiellement vraie. En particulier, notre histoire récente nous incite à voir dans l’ochlocratie une forme extérieure de la ploutocratie (gouvernement par l’argent), tant il est vrai que le gouvernement par la populace est d’abord le gouvernement de celui qui peut à la populace offrir du pain et des jeux. Et puis l’idée que l’oligarchie prépare la démocratie ne correspond pas à ce que nous observons : nous avons plutôt l’impression que l’ochlocratie a rendu possible la transformation de la démocratie en oligarchie kleptocratique.

Cependant, nous pressentons instinctivement qu’il y a quelque chose de vrai dans le propos de l’Arcadien Polybe. Après tout, à la suite du régime kleptoligarchique, ce régime de pillards sans scrupules, nous verrons forcément émerger un autre régime, et la question est : lequel ? – Et sur ce point-là, Polybe peut nous être très utile.

Essayons, donc, de saisir l’esprit de sa théorie.

2) Inexistence politique du plus grand nombre

Le sens de l’Histoire indiqué par Polybe est étonnamment hégélien avant la lettre : c’est l’élargissement de la conscience politique et du principe de souveraineté du monarque aux happy few, et de là vers les masses (voir la note de lecture sur Hegel, « La raison dans l’histoire »). MAIS, nous dit Polybe, il y a un moment où ça ne fonctionne plus : c’est que les masses, si on leur donne la souveraineté, ne parviennent pas à construire une conscience politique adaptée.

Prenons l’exemple de la communauté française. Nous savons qu'elle possède une existence culturelle, historique, héréditaire. C’est un être collectif en construction depuis plusieurs siècles – bien que les 30 dernières années furent, on l'espère, une malheureuse parenthèse de destruction massive (Drac a tenté de fournir une description du phénomène dans son essai « Céfran », nous ne reviendrons pas là-dessus). Une interprétation possible de la crise française est que les progrès de la démocratie ont transféré aux masses un pouvoir en regard duquel elles n’ont pas pu développer de conscience adaptée, de sorte que la kleptocratie n’est, sous cet angle, qu’une maladie opportuniste de l’échec du projet démocratique. Et donc le désastre constaté par Roubachof dans certains textes sur ce site (« la normalisation par le vide » n’est que la partie émergée de cet iceberg historico-politique : l’échec du projet démocratique.

La conscience politique collective est toujours embryonnaire dans les foules. L’unité de la volonté politique du peuple français en tant que tel ne peut pas dépasser le stade de fantasme aussi longtemps qu’elle ne trouve pas une élite dans laquelle s’incarner, parce qu’il n’est pas possible d’unifier la volonté de 60 millions de personnes. Même s’il existe un système de référents communs (intérêts convergents, valeurs partagées, conception anthropologique relativement unifiée par l’universalisme et un certain égalitarisme), le nombre et l’existence de sous-groupes plus conscients d’eux-mêmes font que les divergences prendront toujours le pas sur les convergences, au sein des masses.

Conclusion : Polybe (évidemment sans le savoir) ouvrait la porte à la conception hégélienne de l’Etat, seule possibilité pour incarner une conscience politique dotée d’une volonté unitaire à l’échelle des très grands pays.

Or, l’Etat, c’est toujours quelqu’un.

C'est-à-dire : l’élite.

Les masses ne peuvent pas atteindre au niveau de conscience qui permet l’unité de la volonté parce que dans les masses, ce sont toujours les individus les moins brillants qui donnent le « la » (lire la note de lecture sur « Psychologie des foules », de Gustave Le Bon). La foule ne peut pas arriver au niveau de conscience qui autorise le raisonnement, c’est pourquoi elle est esclave de ses instincts (et ses instincts les plus bas prennent toujours le dessus – manger, copuler, s’enivrer de diverses façons : voilà ce qui attire la foule).

C’est justement parce qu’elle se met à l’écart de la masse que l’élite devient l’élite. Une élite n’est pas toujours constituée uniquement d’individus supérieurs intellectuellement ou physiquement (même s’il est évidemment préférable que ce soit le cas). Mais elle toujours constituée d’individus qui ont appris à tisser entre eux un réseau de communication sélective, qui les isole collectivement de la masse, et leur permet de construire une conscience partagée d’un niveau supérieur à celui de la foule – et c’est précisément parce que l’élite a une foule sous elle qu’elle peut se hisser, la qualité de l’élite provient de sa conscience partagée d’être au-dessus de la masse.

Ainsi, mécaniquement, sans qu’il y ait besoin d’un obscur complot antidémocratique (il peut y en avoir un, mais ce n’est pas nécessaire), la dynamique spontanée de tout pays ayant atteint un certain stade de démocratie est de reconstruire une oligarchie pour incarner la conscience politique et constituer l’unité de la volonté. La démocratie, dans les grands pays, ne peut exister valablement que comme contre-pôle de l’élitisme. L’égalité des hommes devant la loi est une chose, mais dans la réalité, leur inégalité devant les responsabilités s’impose toujours.

Et par conséquent, la réponse à cette kleptocratie qui forme la société ouverte, totalitairement ouverte, n’est pas la démocratie.

C’est l’aristocratie.

Voilà le régime que doit viser la nouvelle Révolution Française : la reconstitution d’une aristocratie. Il ne s’agit pas de détruire l’hyperclasse pour construire une démocratie fantasmée. Il s’agit de secréter une nouvelle élite nationale, pour qu’une aristocratie conquérante rende au peuple sa liberté, contre l’hyperclasse mondialiste.

3) Changement de paradigmes

Cette tâche n’est pas irréalisable. Les circonstances vont au devant de nous.

Nous vivons actuellement, et péniblement, sous la dictature de la quantité, de la multitude, de la foule. Cette dictature implique une médiocrité de tous les instants – y compris dans la sélection des élites actuelles, qui ne sont élitaires que parce qu’elles dominent une masse sans cesse abêtie. Ce régime contre nature ne peut maintenir sa funeste emprise que dans le cadre d’une illusion, croissance infinie, illusion promise et promue par une classe sociale qui domine par la production de masse, et son corolaire, la consommation à échelle industrielle – une classe sociale oscillant entre bourgeoisie et bureaucratie, et que nous appelons, à la manière de Jacques Attali (qui sait de quoi il parle) : l’hyperclasse.

Ce régime est caractérisé par un certain nombre de traits distinctifs : préférence accordée à l'avoir sur le savoir et le savoir-faire, ainsi qu’au paraître sur l'être. Eh bien, comme nous l'avons précédemment vu, il semble que cette époque touche à fin. Le mur énergétique est devant nous, la capacité de production ne peut plus croître indéfiniment. Nous allons vers une pénurie de matières premières, et, en occident, vers une crise d’insolvabilité générale sans précédent. Bref, les conditions matérielles nécessaires au maintien du système actuel tendent à disparaître de plus en plus vite.

Il est fort probable que la crise qui vient d’éclater signe l'entrée dans le règne de la qualité. Par incapacité à continuer à produire en masse, par l’explosion de la bulle démographique aussi, la rareté va revenir à l'ordre du jour. Ce changement dans les conditions de production ne sera pas, bien entendu, le seul facteur des évolutions à venir. Mais il va faciliter la mutation que nous devons conduire. Un changement de paradigme va avoir lieu. Il faut nous en emparer, pour fabriquer la nouvelle élite dont nous avons besoin.

Dans notre nouveau monde de rareté, ou du moins, de non-production de masse, le savoir et le savoir-faire seront à l'honneur, car ce seront des conditions indispensables pour s'adapter aux nouvelles conditions matérielles. La croissance, si l'on continue d’utiliser ce terme, sera de plus en plus axée sur le non-matériel, sur la culture, sur la construction et la transmission du savoir et du savoir-faire, sur la maîtrise des techniques réellement utiles.

Dans ce contexte, nous devons d’ores et déjà penser cette mutation pour préparer les instruments de sélection et de formation de notre nouvelle élite. Voilà ce dont parlera mon prochain article.

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